Lettre à M.

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Je suis restée longtemps devant cette page, à hésiter mille fois comment mettre à l’écrit ce que j’avais dans la tête. Je ne suis pas douée à grand-chose, à vrai dire. Je ne sais pas dessiner, je ne connais pas beaucoup de rifs à la guitare, et quand j’essaye de chanter, ma voix ne ressemble pas totalement à ce que j’aimerais qu’elle soit. Écrire, cependant, ça je sais le faire. C’est même la seule chose au monde pour laquelle j’oserais dire que j’ai assez travaillé dessus pour que ça ait un rendu appréciable.

Cette lettre, qui n’en est pas vraiment une, n’est pas un chef-d’œuvre de la littérature. Elle ne le sera jamais. Je pourrais essayer de faire un effort, de faire de jolis phrasés, des comparaisons et des métaphores à la hauteur d’un écrivain renommé, mais à quoi bon. Personne ne la lira jamais. Pas même toi, à qui elle est destinée. Tu n’aimes même pas lire.

Je te disais, quelques lignes plus hautes qu’il n’y avait pas grand-chose dans lequel j’avais un talent. Même si tu m’as souvent répété que j’avais tendance à me sous-estimer, je pensais pouvoir affirmer qu’il y a quelque chose en quoi je n’ai pas cessé d’échouer.

Oh, des rimes.

Je parle de l’amitié. Tu sais, ce truc un peu étrange, qui nous fait penser qu’on a de l’importance pour quelqu’un qui n’attend rien en retour. J’aimerais dire que je suis une bonne amie, et peut-être que quelqu’un dans ce monde affirmera que c’est le cas, mais je sais que si ça avait été vrai, je ne serais pas en train de penser mes blessures à une heure du matin sur une page Word.

J’ai fait du mal à beaucoup de gens dans ma vie. La plupart du temps volontairement, alors j’imagine que je savais à quoi je m’engageais, et quelles étaient les conséquences de mes actes. C’est différent lorsqu’on blesse quelqu’un qu’on apprécie, et qu’on ne sait même pas comment. Force est de constater que ce sont certainement les doutes et les incertitudes qui m’empêchent de dormir. Si j’avais la preuve sous les yeux de cette chose qui a séparé nos deux voix, j’aurais pu l’observer, la décortiquer, et l’empêcher de revenir me hanter. Mais elle est invisible, cachée dans ta tête. Et j’ai beau passer des heures à tourner en rond dans mon appartement, à tenter de la voir derrière le brouillard, la seule chose que j’en tire c’est que la solitude est la seule amie que je mérite.

Je ne crois pas être quelqu’un de profondément mauvais. Le suis-je ? Peut-être finalement. J’ai des démons insatiables, cachés derrière mes yeux innocents. Ils sont affamés, la plupart du temps. Je ne les ai pas nourris depuis si longtemps qu’ils ont oublié de se contrôler. Tu vas penser que je suis un peu folle, et que les seules excuses au mal que je fais sont des entités psychologiques instables, qui n’existent que parce que je les ai personnifiés.

Ça n’a pas beaucoup de sens ce que je raconte, je sais. Alors voilà des mots un peu plus simples. Ils auront peut-être l’air davantage réels, s’ils sont écrits.

J’ai passé des mois – non quantifiables, quelques me paraît approprié – dans ce que les gens aiment appeler la dépression. Ouais, c’est un peu bizarre comme truc, parce que la plupart d’entre eux ne savent pas ce que ça signifie. J’avouerai même que, parfois, j’ai un peu de mal à savoir si cette partie de ma vie mérite qu’on lui donne ce nom. Dépressive. Ça fait bizarre, hein ? Ça me donne l’air malade, je n’aime pas trop cette idée. Pourtant, j’ai vraiment essayé de me trouver d’autres alternatives, comme « sensible » ou « pas encore prête à reprendre une vie sociale ». Mais en fait, j’étais juste incapable de sortir de mon lit le matin. Mes cheveux étaient constamment secs et en bataille, si bien que je ne les brossais même plus. Après des jours et des jours, j’ai même eu des nœuds si épais qu’on aurait dits des dreads, et j’en ai coupé un derrière la nuque un jour. C’était une tentative stupide pour essayer de me rendre plus jolie, mais tout ce que ça a donné, c’est une remarque désobligeante de ma coiffeuse.

Je ne mangeais presque plus certains jours, et d’autres je passais plus de temps à me gaver qu’à me nourrir réellement. Je n’ai pas croisé mon reflet dans le miroir durant tellement de semaines d’affilée que l’idée d’y faire face m’effrayait. Puis, est arrivée cette idée de phobie sociale, qui m’a empêchée pendant longtemps de parler à des gens. J’ai arrêté de répondre à ma mère au téléphone, et j’ai prétexté des excuses innombrables pour éviter d’inviter des amis chez moi. À chaque fois que je mettais un pied dehors, je sentais ma cage thoracique se serrer si fort que j’en avais du mal à respirer.

J’ai laissé de côté toutes mes passions. Le chant, la guitare, la musique en général, et même l’écriture, c’est dire. J’ai juste mis ma vie en pause, en me disant que j’aurais le loisir de la reprendre plus tard, mais le temps s’écoulait quand même et j’ai vite compris que j’étais coincée dans une spirale infernale.

Puis, vous êtes arrivés dans ma vie.

Je sais ce que tu te dis. Ce doit être une tentative désespérée pour te faire culpabiliser, jouer sur les sentiments, mais en fait étant donné que je n’ai jamais prévu que tu lises ça, ce serait un peu vain de ma part.

Reprenons.

Vous êtes arrivés dans ma vie. Je ne donne jamais de nom quand j’écris, mais tu sais de qui je parle. Durant des semaines alors, j’avais une raison de poser un pied hors de mon lit, et de sourire à nouveau. C’était une bouffée d’air frais, pour quelqu’un qui avait coupé tout contact social depuis si longtemps. J’ai eu plaisir à vivre, et c’était quelque chose de totalement incroyable. J’aimais tellement vos voix et vos rires, qu’au lieu de me réfugier dans mes rêves, je n’avais même plus envie de dormir.

Et on restait là, des heures, jusqu’au lever du soleil, à jouer et à parler.

Il y a eu des jours avec, puis des jours sans. Et le groupe s’est rétréci jusqu’à ce qu’il ne reste que nous. Le trio. J’aime l’appeler comme ça, ça donne une dimension un peu romancée de la réalité, alors que j’ignore si ça t’a traversé l’esprit un jour. C’est devenu un quotidien, une habitude. On avait un rythme un peu décalé, mais je n’avais jamais rien voulu d’autre.

Je ne sais pas quand ça a commencé à dégringoler. Est-ce quand tu as commencé à travailler ? Est-ce quand je manquais de sommeil et qu’on ne se croisait que quelques heures à peine ? Est-ce quand je suis devenue un si insupportable que tu as décidé que ta vie était plus paisible sans moi ?

Est-ce que je te manque ?

J’aimerais savoir ce qui t’a poussé, ce jour-là, à ne pas répondre. Ce qui a déclenché cette rancœur assez intense pour que tu mettes fin à notre amitié. Ai-je fait quelque chose de mal, ou t’es-tu simplement lassé de ma voix ?

J’aimais rigoler sur cette idée que tu m’abandonnais pour faire d’autres activités, mais la réalité, c’est que j’étais effrayée qu’un jour ce soit vraiment le cas. Vous étiez devenu tellement un pilier dans ma vie, que j’avais peine à croire que ces choses avaient une fin.

J’ai toujours prétendu être une femme indépendante, et n’avoir besoin de personne. J’ai toujours intimement été persuadée que c’était le cas. Mais je n’aurais jamais pu m’en sortir toute seule. Seulement, j’ignorais que des inconnus pouvaient me tendre la main les nuits où j’oubliais que la mort n’était pas la seule solution à mes problèmes.

Je ne sais pas si je peux m’excuser de ce que je t’ai fait, puisque je n’ai pas la moindre idée de que c’est. Et même si j’ai prononcé plus de fois le mot « désolée » que « bonjour » dans toute une vie, j’ai besoin que cette fois tu saches que je suis sincère.

J’ai du mal à imaginer que je n’entendrais plus ta voix.

Alors, si un jour tu tombes sur ces mots que j’ai écrits, si un jour j’ai rompu ma promesse de garder ce texte secret, sache que j’ai vraiment aimé nos moments. Et je te remercie d’avoir fait partie de mon existence, au moment où j’en avais le plus besoin.

Peut-être qu’on se recroisera dans une autre vie. Elle aura peut-être plus de saveur si tu restes avec moi dans celle-ci.

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