Il y a quelque chose de pourri au royaume de l'hôtel Iris

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« Oui, j’ai des tas de documents qui peuvent le prouver ».

Il insiste, face à ma perplexité. Il y avait cependant, dans son discours, quelque chose qui ne collait pas. Il a le même don que moi. Il sait s’en servir. Il connaît des choses qu’il prend bien soin de taire. Il devine ma pensée et enchaîne illico.

« Ce don, je l’ai depuis que je suis tout petit. J’ai cru devenir fou, un moment, mais j’ai reçu de l’aide. Pendant longtemps, j’eus la visite d’un homme, aux cheveux gris en bataille, le front dégarni. Il m’a appris à contrôler cette capacité. Mais plus que tout, il m’incita à la cacher. Que le fait que ça se sache me créerait des problèmes dans la vie. J’ai toujours suivi son conseil, jusqu’à aujourd’hui. »

Il me fait la description de ce type qui m’avait arrêté dans Bruxelles à la sortie de Lammour chez Fililivres. Celui que je réaperçus le lendemain, et qui m’avait certainement aidé à m’échapper. Je peux enfin savoir qui il était réellement.

« Ce type, vous le connaissez ? Vous savez comment le joindre ? Je crois que je l’ai vu deux fois à Bruxelles, lorsque mes galères ont commencé. Il m’a conseillé lors de la première rencontre, de ne pas continuer mes projets. La seconde fois, je le soupçonne de m’avoir caché à mes poursuivants, grâce à une sorte de pouvoir. »

« La seule chose que je peux vous dire est qu’il s’appelle Enguerrand. Je ne saurais absolument pas vous dire où il vit ni d’où il vient. Il est apparu lorsque j’avais besoin d’aide et que tout me semblait insoluble, désespéré. Comme s’il avait répondu à un appel inconscient. Une fois que je fus apte à maîtriser mes capacités, il disparut. Je ne l’ai plus revu depuis, cela doit faire bien vingt ans. J’étais encore gamin, mais je m’en rappelle comme si c’était hier. »

La déception doit se lire sur mon visage déconfit. Ce type devait avoir les réponses. Je dois le retrouver coûte que coûte.

Le silence s’installe quelques minutes, puis Edgard me fait une proposition.

« Je vois que vous êtes sincère, je le sonde dans votre cœur. Et je suis las, débordé par toute cette masse d’informations à traiter. Je suis prêt à vous faire entièrement confiance. Non, en fait, en toute sincérité, j’en ai besoin. Besoin d’avoir quelqu’un avec qui je peux parler de cette affaire en toute franchise, quelqu’un à qui je peux me confier. Plutôt que nous cherchions, chacun dans nos coins, que diriez-vous si nous nous associons ? »

Je suis prêt à dire oui illico presto. Mais tout de suite, la vision de Frida, planquée dans notre petit hôtel me frappe en plein visage. Ce travail sera dangereux. Je ne veux pas risquer que les problèmes s’amoncellent autour d’elle. Elle avait déjà bien ramassé avec moi.

« Écoutez, je sais ce qui vous préoccupe. Votre compagne. La peur de l’embarquer plus en avant dans cette galère transpire par tous les pores de votre peau. Pas besoin d’être médium pour le deviner. Essayez, peut-être, de lui en parler par allusion, pour voir jusqu’où elle est prête à aller. Ensuite, contactez-moi, par le canal habituel. Si besoin, je la rencontrerai et discuterai avec elle. Je vous laisse réfléchir à tout cela. »

Il se lève tout en me saluant, paie l’addition puis s’en va sans se retourner. Je reste là un petit moment, perdu dans mes pensées. Les événements étaient en train de prendre une tout autre tournure, un besoin impérieux de réfléchir se faisait ressentir.

Je suis interrompu dans mes pensées par une vibration dans la poche. Le téléphone. Cinq messages de Frida qui s’impatiente. Les messages deviennent plus inquiets au fur et à mesure que je le les lis. Merde ! Je l’avais complètement oubliée, perdu dans cette conversation mentale puis mes pensées. Cela faisait deux heures que je ne lui avais plus donné signe de vie. Je lui téléphone. Une voix paniquée au bout du téléphone décroche.

« Chris, c’est toi ? »

— Oui, oui, c’est bien moi. Je suis désolé. Il a tellement parlé que je fus pris dans son histoire et j’ai complètement perdu le temps de vue. Excuse-moi. »

La voix se calme peu à peu.

« J’ai eu peur. Très peur. Comme tu n’as pas rappelé, que tu ne répondais pas, je me suis mise à imaginer le pire. Surtout que j’entends du Suisse-Allemand, depuis une bonne demi-heure, dans les couloirs de l’hôtel. Ils parlaient de nous. Qu’ils devaient te retrouver, quoiqu’il arrive pour « au-dessus » et que j’étais accessoire. Depuis quelques minutes, je ne les entends plus. J’ai cru qu’ils t’avaient retrouvé. »

« Non, ne t’inquiète pas, je vais bien. J’arrive. On quittera directement l’hôtel pour en prendre un autre. On parlera de ce que j’ai découvert dès qu’on sera posés.

— Fais attention à toi. Reviens-moi vite. J’ai peur. »

Je me lève sans plus attendre et me dirige dare-dare vers l’hôtel. Arrivé près de celui-ci, je prends une attitude plus prudente, avançant discrètement près du mur, je baisse la tête, faisant semblant de regarder mon téléphone. Personne dans le hall, j’avance jusqu’aux ascenseurs sans rencontrer la moindre silhouette. Pourtant, je sens bien qu’il y a quelque chose qui cloche, comme si une chape de plomb entoure l’hôtel. Je me sens étouffer. Je n’arrive plus à percevoir les pensées autour de moi. Comme si une grande puissance est à l’œuvre dans l’édifice. Je le comprends rapidement, un Lammour puissance 10 se trouve dans les parages.

Avant de m’engager vers les étages supérieurs, je renvoie un message à Frida, pour voir si elle entendait à nouveau ces voix en Suisse-allemand. Négatif. Impossible de sonder son esprit, la puissance à l’œuvre est trop forte. Je rentre dans l’ascenseur, tout nerveux, et lorsque ce dernier atteint le palier, je marche en toute hâte vers la chambre.

À peine rentré, je commence directement à ramasser les fringues qui traînent un peu partout pour les empaqueter. Il faut dire que Frida et moi, avec nos ébats, ne faisions pas trop attention à jouer à Monica Geller. C’était même plutôt le contraire.

« Dépêche-toi, mon amour. On prend nos affaires et on s’en va. Tu as raison, ils sont là. Mais je pense que l’on n’a pas encore été repéré. »

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