Une Trace De Poussière (3)

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J'ai un boulot de merde. Je fais du porte-à-porte. Je suis en costard tous les jours et mes cheveux sont bien peignés. Tout ça c'est du flan, on est cravatés comme des ministres pour aller mendier chez des pauvres gens qui voient la fin du mois comme la fin du monde. À l'époque du net, y'a plus grand monde qui fait ça, juste moi, mes collègues et quelques témoins de Jéhovah, j'ai pris ce qu'il restait, je suppose que les autres ont fait pareil. Mes deux managers sont deux gros cons: un mec et une femme, la trentaine environ, de pseudos start-uppers ambitieux dans l'ère du temps, archétype même du produit hype Macronien so nouveau monde, celui qui se la raconte, qui voit les vieux comme des appareils ménagers obsolètes et qui méprisent leurs propres parents. Eux aussi sont en costard. Bordel, ils louent un local de treize mètres carré pour organiser des brainstorming à la con et ils se prennent pour Steve jobs. Ça doit être ça qu'on apprend dans les écoles de commerce, comment choisir un costume bien cintré pour avoir du charisme. Pour le coup c'est raté, les manches sont trop longues, y'a de l'arrogance naïve dans le discours et de la fausse assurance dans la posture.
Ici on use et abuse du name dropping, on ne parle de rien d'autre que de pourcentage, de chiffres et de profits, comme si le fric était une religion. J'emmerde les Dieux et la novlangue, en attendant faut bien bouffer, alors pour avoir du pain, j'appuie sur des sonnettes toute la journée. La plupart du temps y'a personne qui ouvre. Parfois, ça arrive, y'en a un qui veut bien ouvrir sa porte, alors là le malheureux faut pas le lâcher, il faut qu'il crache pour tous les autres. Faut commencer par se présenter soi et son produit, le prénom c'est très important, ça rend un visage inconnu familier, enfin le lead est effectué avec le prospect, comme dirait Shakespeare. Ensuite faut faire gaffe, c'est pas une mince affaire, le mec qui a décidé d'ouvrir il a peut être passé une sale journée, peut-être qu'il est à bout, qu'il en peut plus de son job, de sa grosse et de ses bambins qui font que brailler, faut y aller avec des pincettes pour pas entendre à la fin d'un interminable monologue la phrase la plus redoutée par les petits soldats de la prospection terrain: "je ne suis pas intéressé". C'est pour ça que j'évite les monologues. J'envoie un bref pitch commercial, incisif et précis, sourire et regard soutenue, le gars mord un peu, je lui pose deux, trois questions et je collecte les réponses dans mon argumentaire de vente que je lui présente dans la foulée, ah chouette, génial! Il y voit que du feu le bougre et je commence à me prendre pour Garcimore, encore deux, trois coups de baguette magique et je lui fais cracher l'oseille. Je lui vente un peu mon produit mais sans trop en faire, mon débit de parole est lent, ma voix et douce, il faut le transformer en gosse et le faire saliver devant le jouet, il a sûrement pas besoin de ce que je lui propose mais faut le persuader du contraire, faut lui faire sentir qu'il a besoin de mon aide et bim, ah tiens! J'ai peut-être besoin de votre aide! Ça par exemple! Le truc c'est qu'il faut répondre aux attentes des besoins que tu viens de lui insérer dans le cerveau, un jeu d'enfant, y'a du Machiavel en tout vendeur de sable, faut lui retourner la tête, un cervelet c'est mécanique. J'ajuste deux, trois boulons avant d'huiler le tout, le mec a des étoiles dans les yeux, je suis Jésus, je distribue des pains et bientôt il sera à genoux et léchera mes sandales pleines de poussière du désert. En attendant faut continuer à le travailler au corps, les réductions bidons, les paiements en trois fois, on est gentil si tu crache, alors crache mon brave, crache. Je le flatte un peu en parlant de lui et le laisse m'emboiter le pas, salue sa bonne femme, frotte la tignasse du gamin, tout le monde est si heureux, la vie est tellement rose n'est ce pas! Là je sens que ça vient, la tête de verge en face de moi me tape un clin d'oeil et semble vouloir éjaculer du billet. Alors je me lance, c'est le moment fatidique, je tâte un peu mes poches, sors mon stylo fétiche et le lui tend plein d'enthousiasme et d'avarice...

Dsl hein, mais je suis pas intéressé.

Un instant, j'ai une offre exclusive sur le dernier aspirateur de...

La porte claque.

Va te faire enculer, toi et ta truie de femme.
Ya une autre porte à côté. J'ai juste envie de la défoncer. Si seulement j'avais un flingue pour leur coller sur la tempe. J'imagine déjà les deux autres connards dans leur local miteux s'apitoyer sur ma prétendue médiocrité en me traitant de bon à rien has been, de pecnot provincial paresseux, de fils d'inceste inutile et insignifiant, de futur chômeur, pour sûr, de futur chômeur. Tout est une question de pression. Vous voulez que je les vendent vos putains d'aspirateurs? Filez-moi une kalachnikov, je vais vous le booster moi votre saint chiffre sacré.
C'est pas une vie cette vie, et elle sera de toute façon jamais assez longue pour que je puisse sonner à toutes les sonnettes de cette putain de ville.
J'ai un boulot de merde.
Je fais du porte-à-porte.
Mais c'était ça où le marteau-piqueur.
Et puis ma mère est si fière de me voir porter un costume.
Elle croit qu'ici j'ai réussi.
Elle est tellement naïve...

Et si je lui vendait un aspirateur?

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