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Ils avaient tous le regard lointain quand elle se réveilla. Ils étaient tous perdu quelque part dans leur tête, même l’Akota. Elle soupçonnait que pendant son sommeil, une querelle avait frappé entre Trysol et Suan. Ces deux-là ne faisaient clairement aucun effort, et s’ils voulaient réussir à sauver quelques garçons de ce palais infernal, ils auraient tout à y gagner. Elle ne passerait pas son temps à temporiser leur humeur parce qu’ils ne pouvaient pas se voir en peinture. De vrai gamins dans le corps d’adultes ! songea-t-elle.

Analoum finit par se redresser et s’adossa à la pierre derrière elle. Le froid déclencha une vague de frissons qui s’estompa rapidement. Elle envoya son regard au loin, sur le palais et sur les cheveux qui respiraient à nouveau. Ils ne bronchaient pas pour autant. L’air était encore bien trop humide et le sol encore bien trop trempé. Elle fixa les armoiries n’y décela rien en particulier. Elle fouilla les environs. Pas l’ombre d’un défi ou de problèmes. C’était trop calme. Et en même temps, tout était toujours trop calme depuis toutes ses années à fuir d’un campement à un autre. Mise à part les combats avec les oiseaux noirs et parfois entre femmes pour savoir les règles à instaurer dans les campements, la vie était plutôt ennuyeuse. Plus de festivité, plus de grand dîner, plus de loisir. Il ne restait que la méfiance et l’instinct de survie.

— Je présume que la Grenouille est partie en éclaireuse ? ça fait combien de temps ?

Trois têtes se retournèrent. La plus impressionnante était celle de Tartanne dont les yeux portaient des étincelles bleutées dans le noir abyssal qui englobait l’entièreté de ses orbites.

— Un peu moins d’une heure, répondit Trysol en passant sa main dans le coup d’Analoum. Elle la glissa sur la mâchoire et examina son visage. Rien à déclarer. Tout semblait être revenu à la norme.

— N’utilise plus ton flair, ordonna la rouquine en se détournant.

La contrariété mêlée à un autre sentiment, lui prouva que l’interaction entre Suan et elle avait dû être tranchant.

— Hum… Je vais faire confiance à Grenouille.

Analoum se tourna vers Suan qui caressait le chat géant d’un air déprimé. Une phrase, un mot, quelque chose l’avait remué. À moins que ce soit les souvenirs de ses vies passées. Quel impacte cela avait-il sur un gars d’en bas ? Ici, c’était commun de se souvenir d’une vie antérieure. Mais vu l’âge avancé de Tartanne, Analoum se sentit peinée pour Suan. Combien de vies avaient-ils vécus ? Combien cela lui pesait-il ? Après tout, c’était un bon garçon, et il avait vécu à quelque chose près ce qu’elle avait vécu. Voir sa famille réduire à néant sans pouvoir livrer de réelle bataille.

— Suan, est-ce que tu peux établir un contact avec elle ? Savoir son avancée ? demanda-t-elle, en se levant pour dégourdir ses jambes.

Il secoua la tête.

— Je n’y arrive pas pour le moment. Ma tête tourne à chaque fois que j’essais de voir dans la tête de ma sœur ou celle de Shaeln.

— Celle de Shaeln ?

— Hum, il est entré. Je me suis dit que je pourrais le suivre à distance voir où il serait emmené, mais c’est des étourdissements à répétition. Je ne contrôle rien.

Une moue de déception se figea sur son visage. Incapable de savoir ce qu’il vivait, elle maîtrisa son envie de le secouer pour qu’il se force renouveler l’action.

— J’ai chargé Xin-Shen de le trouver. Je pense que dans un premier temps il est important de faire sortir les prisonniers.

— C’est évidant. Tu me prends pour qui ? Je ne comptais pas faire autrement, dit-elle en s’emportant sans le vouloir.

Elle avait encore du mal à temporiser son caractère de feu. Son frère était dans l’estomac de cet édifice de pierre, comment Suan pouvait l’imaginer chercher la cause de leur malheur avant de mettre son frère en sécurité. En pensant à Adaman, elle serra les poings pour ne pas utiliser son flair. C’était trop tôt. Son corps risqué encore de lâcher. Et si elle se butait à faire appel à son don, elle finirait aveugle. Dans le monde tel qu’il était, il lui fallait tous ses sens.

— Ne le prends pas mal, répondit Suan. J’essaie juste d’apporter le plus de renseignement. D’ailleurs, je pense qu’on va encore patauger dans l’eau. De ce que j’ai pu voir, les couloirs ont été inondé. Et quand j’ai aidé ma sœur à enjamber le passage dérobé, j’ai cru entendre de l’eau goutter. C’était trop sombre pour que j’y vois quoi que se soit.

— On va finir avec de la morve accrochée au nez, asséna-t-elle. Peu importe…

Elle fit quelques pas devant elle n’accordant plus d’intérêt à Suan.

La queue de Tartanne battait l’air à deux centimètres de son crâne. Elle s’éloigna de lui dans un bon. Jamais se tenir trop près de ce malheur ambulant. La jeune femme l’examina d’un œil à la fois méfiant et curieux. Pourquoi ne s’était-il pas encore produit une catastrophe ? Est-ce que Suan en était la cause ? Les Hàng Xiè étaient des créatures porteuses de chance, malgré leur rôle de tueur sanguinaire. Est-ce que le fait d’être proche l’un de l’autre canaliser la poisse de l’Akota ? Suan garantissait la chance au groupe, parce qu’il en faisait partie. Était-ce pour ça qu’Analoum se sentait protégé depuis le début de leur rencontre ?

Elle continua à se dégourdir les jambes tout en observant la flore autour d’eux. La brume revenait en petits tas bercé par une brise naissante et fraiche. C’était sûr qu’ils finiraient tous malades. Elle vrilla ses pupilles d’un côté à l’autre. Rien. Pas un seul mauvais présage. Ce qu’elle pouvait apercevoir du ciel lui confirma que tout était gris et que la pluie retomberait sous peu. Elle revint sur ses pas et avant de rejoindre le roché incurvé sous leur tête, son pied glissa. Surprise, la brune envoya ses bras en avant comme pour se retenir au vide. Elle tenta de se rattraper avec sa jambe en suspens, mais pas assez rapide Analoum s’étala comme une galette de légume. Un splatch sonore retentit, suivi d’une injure. Le visage dans une flaque de boue, elle pesta. Tout le monde avait pu voir sa chute au ralentis et des sourires maitrisés soulignaient les lèvres de chacun. Elle se releva péniblement. Son pied glissa plusieurs fois encore, lui laissait échapper un soupir de fatigue. Debout, Analoum toisa Tartanne. L’index levait vers lui, elle tapa du pied sec sur le sol, comme une enfant.

— Ça, c’est ton œuvre ! J’en suis sûre.

Suan du entendre la réponse du matou géant, parce que son sourire s’agrandi.

Elle avait peut-être parler trop vite.

Tartanne avait au moins mille ans, niveau poisse, il devait être passé maître suprême. Une poisse subtile.

— Je ne suis pas au bord de mes peines.

Analoum se déporta sur la droite, loin du chat et dans une démarche de crabe. Trysol la rejoignit.

— On n’est jamais trop prudent, annonça-t-elle en se calant contre elle sur une pierre.

Analoum accueillit sa chaleur avec bienfait, en repointant son attention sur le mur de pierre et le tourna aussitôt vers la forêt avoisinante. Elle força sur sa vision. Quelque chose avait bougé et se n’était pas dû à la brise.

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