5.

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22 heures.

Il fait presque complètement nuit. Je suis maintenant couché sur le canapé, l’esprit torturé par des questions du genre : Comment réagir lorsque l’on découvre que sa mort est inscrite au calendrier ? Ou : À qui s’en prendre lorsque l’on n’a aucun pouvoir sur une décision et qu’on ne peut rien faire d’autre que la subir ?

J’en viens à en vouloir à nos gouvernements qui s’y sont pris comme des manches, car ils auraient dû mentir jusqu’au bout. Une majeure partie de la société ne se serait pas intéressée aux ragots et rumeurs des New Ages et nous aurions vécu notre train-train jusqu’au feu d’artifice. Ç’aurait évité cette dernière semaine de misère, cette décadence infernale. Quand on a appris que les hautes sphères étaient au courant depuis des mois et des années, cela a presque été plus grave que l’astéroïde lui-même. Des élus ont été lynchés à mort dans certains pays. Même des ministres y ont eu droit. Franchement, lorsqu’on connaît la nature humaine et son ingratitude, pourquoi officialiser sept jours avant ? Quelle erreur ! Quelle connerie ! Ils avaient assez de menteurs en leur sein pour aller au terme du compte à rebours. Pourquoi ne pas avoir démenti ? Pourquoi n’ont-ils tout simplement pas répondu ? Ils avaient réussi à faire tenir le monde debout plus de 3 ans, alors une semaine de plus ! J’aurais préféré me retrouver au pied du mur que subir toute cette dernière semaine. Bien sûr, ça n’engage que moi.

D’autres sujets, d’autres interrogations ne cessent de revenir en boucle. Par exemple, je me demande si le réacteur de la centrale nucléaire de Cattenom est déjà en fusion. Est-ce que des morceaux de la tour Eiffel voyageront jusqu’ici ? Que vont devenir les quelques astronautes en orbite ? Est-ce que les glaciers vont fondre suite à l’impact ?

Et puis il y a ceux et celles qui attendent dans le couloir de la mort d’une prison. Ils sont probablement dans leur cellule à cette heure-ci, espérant qu’un maton vienne les délivrer ou seulement leur donner à manger. J’éprouve une brève empathie pour eux. D’une certaine manière, ils vont mourir deux fois ; condamnés par la loi des hommes, exécutés par celles de l’astrophysique.

Il faut que je m’occupe l’esprit à autre chose.

Tiens, je pourrais me mitonner un petit plat et me mettre dans les mêmes conditions que Gunther Volz[1] espérant sa grâce présidentielle – à la différence que la mienne serait censée provenir des astres. Je pourrais aussi vider mon bar, me rendre dans un tel état de dépravation que l’arrivée de Kathairesis me ferait rire aux éclats. Je pourrais également descendre dans la rue, me joindre à une bande de primitifs aux mœurs refoulées et m’adonner à une succession de viols.

Pourquoi ne fais-je rien de tout ça ?

La principale raison est que je n’ai plus d’appétit au sens le plus littéral qui soit ; plus d’appétit pour la nourriture, les loisirs, le sexe ; et ce, depuis maintenant presque une semaine. Kathairesis a visiblement effectué un premier passage sur Terre, il a vidé un maximum d’âmes pour grossir un peu plus sa masse, et je n’échappe pas à sa liste de victimes. Quoiqu’à bien y réfléchir, je crois que mon manque d’appétit remonte à plus loin que ça.

Je me redresse et m’approche de la fenêtre.

Le type a cessé de gueuler. Je distingue à peine son ombre au pied de l’immeuble d’en face, mais je sais que c’est lui. Non loin j’entends marcher, gémir, rire, pleurer. C’est assez surprenant qu’il y ait autant de gens dans la rue. C’est peut-être en rapport avec l’hôpital Belle-Isle voisin. Je sais qu’il usait encore de ses réserves électriques avant-hier et que du personnel médical y assurait une permanence.

Je lève un peu plus la tête et fixe les étoiles. La lune y apparaît comme l’objet le plus massif et le plus lumineux. Pourtant, il existe un cailloux nommé Kathairesis qui, à défaut de la taille, propose au moins une luminosité similaire. Mais il n’est pas de ce côté de la planète. Il est actuellement visible en Amérique. Plus précisément à l’extrême ouest, dans le Pacifique. Il fait encore jour là-bas. Je me demande s’ils le discernent parmi les nuages et le bleu du ciel. Sûrement que oui. Lorsque le soir sera tombé sur Los Angeles, l’astéroïde leur apparaîtra tel un nuage de feu en pleine nuit. Ils ne pourront pas le rater. En tout cas je n’envie ni leur place ni la vision permanente d’une telle anomalie.

Mon regard se reporte sur mon appartement. Je réalise à quel point il est vide et combien il l’est davantage dans la pénombre. Puis je me dirige vers la seule étagère dont dispose mon séjour. Elle est remplie de livres de Stephen King sur sa partie supérieure. Le reste n’est composé que de quelques romans dont je n’ai pas lu la moitié et de chemises cartonnées destinées à ma paperasse administrative. J’effleure ces livres, me disant que c’est vraiment dommage de ne les avoir jamais ouverts, d’autant que ce n’est pas cette nuit que je risque de rattraper le temps perdu.

Ma main s’arrête sur un ouvrage : Le Fléau. Je le sors de sa case, souris en m’évoquant la mini-série télé qu’il avait inspirée et me replonge dans cette époque où ma seule passion était d’apprendre la carte des États-Unis sur le bout des doigts.

Dans Le Fléau, Stephen King distille à merveille le portrait de ses personnages au travers du vaste continent. Chacun représentant une tranche de population allant du plus riche au plus pauvre, du plus handicapé au plus intelligent – et les apparences y sont souvent trompeuses. Ils ont comme point commun de chercher Mère Abigail, brave centenaire du Nebraska, et qui se trouve être la clé de voûte à d’étranges rêves virant souvent au cauchemar. Tous sont jetés sur les routes ; à pied, en vélo, en voiture ; dans l’espoir de gagner la ferme de la vieille dame. Seul problème, le monde est décimé par une grippe aussi vilaine qu’un géocroiseur – comme quoi la taille ne prévaut pas toujours sur les ravages – et les ténèbres, matérialisées par l’abominable Randall Flag, profitent de l’événement pour convaincre un maximum d’individus de rejoindre Las Vegas, cette sale cité vénale, afin d’anéantir la bande à Mama Abigail. Saupoudré de fantastique et de l’éternelle lutte du bien contre le mal si chère à nos semblables d’outre-Atlantique, cette histoire a éveillé ma passion du Nouveau Monde. De l’US. Et oui, je n’échappe pas à la règle et n’en ai pas honte. Je suis né dans les années 1980. J’ai grandi au cœur d’une société bercée de culture américaine. Dans une France plus souvent ulcérée qu’inspirée par ce modèle ; sorte de petite jalouse disposant paradoxalement du plus grand nombre de mangeurs d’hamburgers d’Europe et d’un tas de cinéastes et de musiciens tentant de copier leurs homologues hollywoodiens sous couvert d’une french touch plus souvent ridicule que talentueuse.

Je me suis toujours senti beaucoup plus anglo-saxon que latin. C’est ainsi. J’ai toujours éprouvé une profonde attirance pour l’espace dans sa globalité. L’espace d’une pièce ; l’espace entre les villes ; l’espace entre deux climats. L’espace interstellaire. À dix ans, je connaissais déjà tous nos numéros de départements par cœur et leurs préfectures. À douze ans, aidé de l’excellentissime Encarta 95, je me suis penché sur l’Amérique, ses paysages, ses villes fondées sur l’éternelle base d’un centre d’affaires et de quartiers résidentiels gravitant en périphérie. J’ai emmagasiné des noms comme Memphis, Midwest, Oregon ; étudié les skylines de mégapoles éclatées aux quatre coins du pays ; appris à distinguer Chicago de New York lorsque je reconnaissais leurs immeubles à la télé. J’en étais fier. Et cela me plaisait de voyager à travers les romans du King. J’en oubliais ma pauvre Sara, couchée sur son lit d’hôpital.

Les gamins de mon âge me demandaient souvent quel intérêt j’avais à savoir tout ça. Neuf fois sur dix, j’étais incapable de me justifier autrement qu’en valorisant ma richesse de connaissance par rapport à eux – en tout cas sur ce thème (hormis les mathématiques, qui faciliteraient plus tard mon diplôme d’ingénieur, j’étais un élève médiocre sur le reste). Dans leurs regards consternés, je voyais qu’on me prenait pour un abruti ou un toqué. Mais je n’en faisais pas toute une histoire, concluant simplement que s’ils avaient envie d’être cons, c’était leur problème.

L’époque magique où l’on se croit plus vieux que nos parents s’est déroulée en majeure partie les pieds en Europe et la tête en Amérique pour moi. Puis Sara a disparu, et j’ai mesuré à quel point j’avais perdu mon temps dans cette bulle inutile. J’ai surtout compris que cela ne m’avait rien apporté de particulier, si ce n’est une forme d’évasion spirituelle. Bref, du vent.

J’ai achevé mon adolescence comme je le pouvais. Ou plutôt comme ça ne pouvait que finir : en quittant mes parents juste après mon diplôme. Puis je me suis installé dans cet immeuble où j’ai fêté seul mes anniversaires jusqu’à ma 35e année, celle qui devrait selon toute vraisemblance clore la fin de mon existence.

Je repose Le Fléau à son emplacement. Prononce à voix haute quelques noms d’États et de villes mentionnés dans l’épais volume – lieux qui seront bientôt en ruine. Je me répète ce mot. Ruine ruine ruine. Et là, il prend une consonance toute différente. Ma vie était déjà un vestige, une ruine qui remonte à avant l’époque où je vivais cette vie d’adolescent à me goinfrer de chocolat et à m’enfermer dans ma chambre avec Encarta comme seul ami. Tout cela remonte au jour où mes parents ont prononcé ce mot à l’hôpital Brabois de Nancy : « Non ». Ce non qui n’était même pas le leur, mais celui de leur fichue foi interdisant la manipulation du sang et qui condamnait Sara à moyen terme.

Un soubresaut de colère me saisit comme une frite dans l’huile bouillante, et je bouillonne au point de tirer l’étagère vers moi et de la laisser s’écrouler dans un nuage de poussière et un baroufle du diable. Je sens mes artères gonfler, mon cœur s’emballer ; je dois être si rouge qu’on pourrait me voir dans le noir. Je shoote dans le tas de livres. Ils se répandent jusque dans le dégagement de l’entrée. J’envoie un second coup de pied, puis un troisième. Ne me sentant pas mieux pour autant, je m’affaire à redresser la colonne. Mais Kathairesis se moque qu’une bibliothèque soit bien rangée pour l’accueillir. Alors mes mains relâchent l’étagère et j’entends quelque chose tomber entre mes pieds. Je reconnais le jaune caractéristique d’un étui à photos Kodak. Il était là depuis très exactement cinq ans, quatre mois et trois jours. Je le sais car cela correspond à la dernière fois où mes parents et moi avons tenté de rétablir un contact. Je ne les ai jamais revus depuis que je suis parti en claquant la porte ce jour-là, muni de cette petite pochette sous le bras.

Mais pourquoi l’avais-je oubliée, toutes ces années ?

Je fais aller ma mémoire et tente de recoller les morceaux de cette journée lointaine. Je ne me souviens plus comment je l’avais récupéré, mais je me vois en train de rentrer chez moi l’esprit particulièrement échaudé et de poser l’étui sur l’étagère. Je me vois ensuite accomplir tous les efforts du monde à me vider la tête ; à lire, ranger, marcher ou penser à mon projet professionnel du moment. Puis je me vois apaisé, lobotomisé par un programme télé mettant en scène une bande de Marseillais perdus en Floride. Je revois tous ces détails. Par contre, je ne vois plus la pochette. Et je ne la vois plus durant les années qui suivent, jusqu’à cet instant.

Je me fige. Il fait près de trente degrés mais je ne serais soudain pas contre une petite laine. Je saisis l’enveloppe et me dirige vers la fenêtre pour bénéficier du clair de lune. Je soulève l’opercule. 14 décembre 1996. C’est la date à laquelle les photos ont été développées. La première représente notre maison, à Vallières, celle où j’ai passé l’intégralité de mon enfance et de mon adolescence. Les dix ou douze suivantes sont à peu de chose près identiques, seulement prises sous d’autres angles. Je continue à faire défiler le passé, prends un peu de plaisir en reconnaissant mon vélo devant le garage ; le muret sur lequel Sara et moi jouions au jeu de l’équilibriste ; la vieille 309 dans laquelle nous nous enfermions pour s’amuser à : C’est parti pour les vacances !

Puis elle apparaît.

L’image me contracte le cœur au point de devoir m’assoir. Elle a 8 ans. J’en ai 11. J’ai encore cette coupe de cheveux qui n’en est pas vraiment une, faite de gomina et d’une raie en zigzag me fendant le crâne. Je me tiens à sa droite. Mon bras tente de l’entourer mais elle donne l’air de le repousser comme si j’allais poser une crotte de chien sur son épaule. Le souvenir remonte. Ma bouche s’ouvre. Se referme. Je crois que j’ai failli prononcer les mêmes mots que le garçon sur la photo : « Allez, Sara. C’est juste une photo quoi ! » Mais elle n’aimait pas poser. C’était une enfant vive et en perpétuel mouvement qui ne supportait ni d’être contrainte ni d’être enfermée – nous partagions ce même besoin d’espace.

Ses cheveux sont coupés par une frange au-dessus de ses sourcils ; ils viennent à peine de perdre leur blondeur de nourrisson et de foncer vers le châtain. Derrière sa grimace de dégoût, je reconnais un sourire amusé, ce plaisir de titiller que nous partagions comme tous les frères et sœurs de la Terre. Nous ne valions pas mieux à ce jeu-là ; nous avions juste la faculté de redevenir complices dès qu’il fallait s’opposer aux parents et à leurs rites – raison pour laquelle nous étions très unis. Et malgré cette impression de chamaillerie, je retrouve ce sentiment d’unisson dans son regard. Mon cœur tremble à nouveau. J’avais oublié qu’ils étaient bleus ; aussi bleus que le plus bleu des atolls.

J’examine à nouveau l’image, puis la range dans la poche arrière de mon jean tout en dressant un constat des plus factuels : elle allait bien. Elle allait bien et était heureuse. Pour cause, elle n’était pas encore malade ; il faudrait attendre l’été suivant pour le découvrir ; attendre que mon père se décide enfin à l’emmener passer des examens alors que le plus clair de son temps s’était subitement réduit à somnoler dans son lit.

La pathologie dont elle souffrait était mal connue à l’époque, et les médecins ne conseillaient que des transfusions sanguines ; ce que mes parents refusaient, en somme. Il paraît que cela se soigne de nos jours. Que l’on peut vivre presque normalement grâce un protocole canadien. De quoi nourrir pas mal de regrets, car si mes géniteurs avaient fait d’un non un oui, Sara aurait peut-être pu survivre suffisamment longtemps pour bénéficier de ce traitement. Au lieu de ça, elle est morte à l’âge de 12 ans après avoir passé une bonne partie de sa vie dans un hôpital.

Mes parents se vantaient de représenter une branche progressiste de leur religion. Ça ne les a pourtant pas empêché de tuer ma sœur et de perdre leur fils.

C’est curieux le pouvoir que peut exercer un simple cliché ; cette force de nous faire voler d’un état à l’autre en un instant. J’étais là, moitié bavant de haine en tentant de redresser une étagère au dernier soir du monde. Et me voilà replongé au cœur des années 1990, le cœur à la fois enflammé par mes blessures et ravivé par mes souvenirs.

[1] Gunther Volz, guillotiné en 1967, est le dernier condamné à mort de la ville de Metz.

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