XXIII. Trois pour le prix d'un, première partie

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 Le château de Ghyzdal ressemblait à n'importe quelle ruine, mais la nuit environnante, le froid et les lunes enveloppées de nuages lui conféraient une aura maléfique quelque peu effrayante.

 Liz alluma sa sphère lumineuse et chauffante et tous se groupèrent autour pour établir un plan d'attaque.

  • Liz, peux-tu détecter les présences ?
  • Non, je peux détecter une grande force magique s'il y en a une, mais pas les gens.
  • Par où peut-on entrer ?
  • La grande porte qui est tombée, il y a une poterne là, et les brèches dans les murs.
  • Bien... Hovandrell, il vous faut le point de vue le plus haut possible, j'imagine ?
  • Un point de vue en hauteur, c'est idéal, mais pas trop haut.
  • Alors si on trouve un escalier, on vous l'indiquera.
  • Parfait.
  • Il n'est pas question d'entrer par la porte principale. Je vais passer par une brèche, l'épée au clair, Lidwine aussi de l'autre côté. Liz, tu restes à portée de vue, toujours, compris ?

 Elle eut une moue réticente.

  • Je ne plaisante pas, Liz. Tu restes dans mon champ de vision. Passe par la poterne qui est ici et n'avance pas trop. D'accord ?
  • Ça me va.
  • Lidwine ?
  • Je prends le côté occidental.
  • Je passerai par le milieu, déclara Hovandrell.
  • Ça marche. Prêts ?

 Ils se relevèrent, tête haute.

  • Prête.
  • Prête.
  • Prête.
  • Alors, que vos Lunes veillent sur vous.
  • Que la Sylve vous garde, ajouta l'elfe.

 Jal dégaina Valte, repoussa la capuche pour rétablir tout son champ de vision et reprit dans la main sa lanterne. Lidwine dégaina et il constata qu'elle aussi avait aiguisé Devra en prévision. Liz ouvrit les mains et leva sa sphère de lumière à hauteur de ses yeux. Hovandrell décrocha son arc, prit une flèche et l'encocha, d'un geste aussi naturel que de respirer. Ils se postèrent chacun devant l'entrée qu'ils s'étaient désignés, et sur un signe de tête de Jal, pénétrèrent dans le château en position de combat.

  Jal n'entendait que les battements précipités de son cœur. Il déglutit et son regard fouillait avec une concentration extrême tout son champ de vision. Un silence intimidant, pesant, régnait autour de lui. Parfois un morceau de bois craquait sous l'un de leurs pieds. Des toiles de nitèles recouvraient les murs et pendaient au plafond. L'étage était entièrement vide. Après ces longues minutes d'attention intense, ils atteignirent la grande salle d'apparat. Il se dressait en face d'eux la grande porte du château, complètement écroulée, qui laissait voir la lande et les étoiles. Au milieu des deux entrées par lesquelles ils passaient, un escalier gigantesque, monumental, menait vers les étages supérieurs. Par la droite passaient Jal et Liz, par la gauche Lidwine et Hovandrell. Ils allaient commencer à monter les imposantes marches mais une lueur projeta des ombres sur le dallage en provenance de l'extérieur. Une torche.

 Sans avoir besoin de se concerter, toute l'équipe recula et se dissimula dans l'ombre de l'escalier de pierre. Des pas résonnèrent sous la voûte en ruine ; la lumière de la torche glissa sur le sol. Le mystérieux visiteur grimpa l'escalier sans hésiter et la lueur disparut. Les explorateurs restèrent cachés quelques secondes, les sens aux aguets, mais à l'instant où ils s'apprêtaient à quitter leur cachette une autre lumière apparut, beaucoup plus vive. Une lumière probablement magique. Des pas beaucoup plus vifs et légers montèrent l'escalier en claquant, et s'éteignirent eux aussi. Cette fois, ils attendirent que le silence retombe complètement. Plus rien ne s'annonçait ; ils se relevèrent.

 Un regard suffit pour s'indiquer l'étage. Toujours en formation de combat, les lames au clair, la magie prête à flamber, la flèche sur la corde, ils s'engagèrent dessus. Hovandrell pointait sa flèche en arrière, sur la porte d'entrée. Des voix leur parvenaient de l'avant. Au moins trois différentes. Dont une féminine. Jal fronça les sourcils ; il connaissait cette voix. En fait, il avait l'impression de toutes les connaître plus ou moins. On aurait dit un rêve étrange. Il raffermit sa prise sur la poignée de Valte et leva sa torche plus haut. Il atteignit le premier le sommet de l'escalier.

 Devant eux s'ouvrait un large palier dallé, jonché de colonnes anciennes écroulées et éparses. De chaque côté montaient des volées de marches arrondies qui rejoignaient un étage encore supérieur, encadrant une large porte fermée, qui avait dû être majestueuse. Le bois terni et par endroits vermoulu supportait une poignée récemment utilisée, que la poussière ne recouvrait pas. Jal indiqua du regard les escaliers latéraux à Hovandrell. Si elle pouvait se débrouiller pour trouver un point de vue supérieur sur la scène, elle leur servirait d'assurance. L'elfe cligna des yeux pour signifier qu'elle avait compris et se déporta vers la gauche, l'arc pointé devant elle. Liz réduisit sa lumière magique en une petite flammèche bleue qui dansait dans sa main. Jal s'approcha d'elles et chuchota le plus bas possible.

  • J'en ai entendu trois.
  • Je prends celui de droite.
  • Celui de gauche.
  • OK, il me reste celui du milieu, conclut Liz.
  • C'est parti, souffla l'escrimeuse. On va voir la couleur de leurs entrailles.

 Le messager hocha la tête et avança pour ouvrir la large porte avec fracas.

 Il reconnut aussitôt les trois personnages présents. En face de lui, présidant sur une table centenaire, se trouvait la noble Eurielle de Loi avec une expression catastrophée. A sa gauche se tenait Samuel, le faux elfe, qui déjà mettait la main à une sorte de dague crantée qu'il portait au côté. Mais surtout, à droite, il reconnut très bien la haute stature et la barbe de Mildred Artanke.

  • Père ! hurla la messagère avec une voix brisée, pleine de douleur et de surprise.

 Il ouvrait des yeux où brillait la plus simple expression du désespoir. Il se tourna vers Eurielle.

  • Vous m'aviez promis que ma fille ne risquerait rien !
  • Si elle s'acharne à sauter d'elle-même dans le danger, je n'y peux rien, répondit cette dernière, glaciale.

 Samuel se retenait à grand-peine de les attaquer ; la main qui tenait sa lame crantée tremblait et ses yeux luisaient de convoitise.

  • Lidwine, va-t'en, supplia le seigneur.

 Mais le visage de sa fille ne changea pas d'expression. Sa voix basse, pesante, tranchante, s'éleva sous les voûtes.

  • Père, qu'as-tu fait ? Comment as-tu pu ?...
  • Ils m'avaient promis de ne pas te faire de mal ! Je devais les aider à capturer Jal Dernéant, en échange de ta sûreté !

 Liz perdit d'un seul coup le contrôle de sa colère.

  • PERSONNE NE TOUCHE AUX AMIS D'UNE SORCIERE !

 Un déferlement de puissance jaillit de ses mains rassemblées. Droit sur la poitrine de Mildred. Lidwine poussa un cri et se jeta devant lui. Le tir l'atteignit de plein fouet, dans le dos, faisant voler son casque. Son père la reçut dans les bras, éperdu. Jal jeta à terre sa lanterne. Il ne savait plus s'il hurlait ou non.

 Devra cliqueta sur les dalles. Ce fut ce son qui le ramena à la réalité.

  • Lidwine !

 Il allait se jeter vers elle quand la lame de Samuel apparut dans son champ de vision. Par pur réflexe, il leva Valte pour parer le coup. La vision de Lidwine inconsciente, sanguinolente, entre les bras de son père, décupla sa fureur. Il n'avait pas de temps à perdre ! Il lâcha un grognement presque animal en frappant de toute la force dont il était capable, mais le faux elfe para sans souci le coup irréfléchi. Liz, consciente du désastre qu'elle avait provoqué, s'élança vers la messagère. L'odeur du sang, lourde et ferreuse, agressa les narines de Jal. Il crut devenir fou de douleur en se souvenant que ce sang appartenait à Lidwine.

 La colère l'aveuglant, il donna un coup d'estoc à son adversaire, mal calculé là encore. La lame crantée déchira sa tenue et pénétra la peau de son flanc. Il poussa un véritable rugissement et fit pivoter Valte. Cette fois, il toucha profondément Samuel qui recula d'un pas. Il semblait s'apprêter à parler mais une flèche elfique, terriblement tranchante, traversa sa gorge et il s'écroula dans l'instant. Jal souffla, jeta un regard reconnaissant à Hovandrell, perchée dans une ogive de la galerie supérieure, et rengaina Valte pour courir vers la messagère blessée.

 Liz déroulait déjà une magie de guérison sur la terrible plaie dans son dos.

  • Liz...
  • Je sais. Laisse-moi la sauver.

 Il y avait une inflexion terrible dans sa voix ; il préféra se taire. Les mains de la magicienne se croisèrent au-dessus de la blessure, la magie brilla, peu à peu les tissus déchiquetés se reconstituèrent. La plaie se résorba et disparut enfin. Une dernière petite décharge fit sursauter le corps de la dame et ouvrir ses yeux.

  • Par les Lunes, murmura-t-elle, que s'est-il passé ?
  • Lidwine, tu es en vie !

 Son père pleurait à chaudes larmes et la serrait contre lui.

  • Liz a tiré sur ton père et tu as pris le tir, expliqua Jal en retenant lui-même ses larmes. Elle t'a sauvée.
  • Père, tu...

 Elle se souvint brusquement et quitta les bras de son père pour se lever et reculer de deux pas. Elle repéra Devra tombée juste à ses pieds et se baissa pour la prendre, sans quitter son père des yeux. Il était resté à genoux, les mains abandonnées. Sa fille laissa tomber sur lui le regard le plus tranchant qui soit. Il aurait été vain d'y chercher la moindre trace de pitié ou de faiblesse. Il n'y avait que le fil d'une lame. Puis elle se détourna comme s'il n'eut jamais existé. Elle avait la houppelande, la veste et toute la tenue déchirées par le sort dans son dos.

 Tous les regards se reportèrent sur Eurielle de Loi qui essayait de fuir.

  • Oh que non, murmura Liz.

 Un fouet de magie claqua dans ses mains et bondit vers la fugitive, comme animé d'une volonté propre. Eurielle se retourna et, mains tendues, jeta un éclair qui disloqua le fouet. Le visage de Liz, au lieu de se décomposer, se fendit d'un sourire satisfait et presque cruel.

  • Bien, on va s'amuser un peu.

 Elle ouvrit les bras et deux traits de flammes ricochèrent sur chacun des murs pour se diriger vers Eurielle. Vivement la magicienne fléchit ses poignets vers le sol, une colonne d'eau serpenta pour l'entourer et le feu magique de Liz s'y éteignit. Mais elle réagit aussitôt en se baissant pour poser ses mains au sol et y faire courir des éclairs qui se dirigèrent tous vers la colonne. La foudre y pénétra et un léger cri s'en échappa. Le cyclone aqueux s'évapora et Eurielle apparut au milieu, bras écartés.

  • Alors comme ça, la petite veut jouer.

 Elle tourna sur elle-même, en mitraillant de boules de magie pure la plus agressive possible.

  • A terre ! hurla Liz.

 Elle-même croisa les bras devant son visage et deux traits de lumière s'y déployèrent, suivant ses avant-bras. Le tir qui la visait s'y écrasa. Les autres s'étaient instantanément jetés au sol, la tête sous les mains. Liz rouvrit les bras et dans ce même mouvement déplia sur la pièce entière une onde de choc qui renversa la table, les sièges, souleva la poussière et projeta Eurielle contre un mur. Mais celle-ci s'était attendue à la contre-attaque et un bouclier s'ouvrit autour d'elle en la faisant rebondir. Ses cheveux bruns volaient sous le choc. Elle atterrit sur les restes de la table retournée. Liz ferma les mains pour y concentrer sa force. Elle ne pouvait rien lancer tant que le bouclier restait en place, mais Eurielle non plus. Les deux magiciennes furieuses se toisèrent, yeux dans les yeux, derrière les ondulations magiques.

 Mademoiselle de Loi ouvrit les bras et désintégra au fur et à mesure son bouclier. Liz ne perdit pas une fraction de seconde pour lui lancer un sort de glace d'une puissance inégalée. Elle dessina une couronne de flammes pour l'arrêter mais la glace traversa l'anneau, perdant simplement un peu de force, et atteignit la tempe d'Eurielle. Elle vola sur plusieurs pas, tomba au milieu des gravats, et releva péniblement la tête. Liz ne lui laissa aucune seconde de répit. Une magie perforante, sculptée comme une aiguille, fonça vers elle. Elle parvint à lever un bras et parer in extremis en jetant un souffle d'air venu du sol qui dévia la flèche vers le plafond. Celle-ci transperça le bois vermoulu et se perdit dans les combles ; quelques morceaux de planches tombèrent. Liz embrasa immédiatement celles qui risquaient d'atteindre ses amis à terre ou elle. Elle avança vers Eurielle, les mains levées. Ses yeux gris, de perle devenus acier, fixaient son adversaire. Pour tous ceux qui la connaissaient, il était clair qu'elle ne la laisserait pas se relever.

  • Tu n'étais pas à la hauteur, lâcha Liz. Il ne fallait pas m'énerver.
  • Oh, mais ce n'est qu'un début, grogna la magicienne à terre.
  • Pour toi, c'est la fin.

 Elle ouvrit les mains vers le bas et une salve de magie brusque en tomba violemment. Le silence le plus total retomba dans la pièce.

  • Problème réglé.

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