Chapitre 1 - L'aurore

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La meilleure façon d'humilier un homme, c'est de le confronter à ses faiblesses sans préparation, aux yeux du public. Il se planterait si gracieusement que la mort prendrait tous de court… au bout d'un rire franc et gueulard. Mais j'étais jeune, et con. Et moi, contrairement à mon père, n'avais pas la fibre scientifique. Ce fut le coup de pinceau qui décida de m'entacher, pour le meilleur et pour le pire.

Chromerie, seize ans après la Guerre des Grands Jaspes. le Porteur de lumière s'était révélé en la personne d'Andross Guile, le Prisme était revenu d'entre les morts pour sauver le Blanc, et les Invincibles dirigés par leur chef, le petit dernier des Guile à cette époque, avaient repoussé banes et immortels.

Puis, des fêtes et mariages en grande pompe furent organisés après quelques pompes funèbres, et quelques punitives pour les trouffions de la Garde Noire, qui avait d'ailleurs retrouvé son commandant, Poing de Fer, ancien roi de Paria. les luxiats n'étaient plus des salopards corrompus, et les luxors… Eh bien, étaient toujours des salopards, mais au moins étaient-ils au service du « bien » ! D'Orholam !

Des conneries. Franchement, je considère le bien et Orholam comme deux choses opposées : « Elrahee, elishama, eliada, eliphabet », une formulation qui stipule qu'un dieu tout puissant te regarde probablement jusque dans tes chiottes. Une perspective on ne peut plus charmante pour un roi des rois, un dieu des dieux.

Le bien, lui, est faible mais inexorable. Il passe son temps à aider les démunis, qui finiront souvent par devenir des bandits ou mourir dans un caniveau. Je n'abhorre pas la bonté ; ça ne coûte rien, mais le bien commun m'a toujours échappé. Moi, Horeb-hadad, fils de Ben-hadad, « l'Ingénieur ». Fils d'une mère inconnue. Moi, Horeb-hadad, simple créateur infrarouge face au polychrome qu'est mon père. Moi, l'artiste face au scientifique. Moi, l'émotion brûlante face à la froideur sauvage du rationnel.

Moi, le fou qui jouais avec la fausse lumière.

* * *

Un matin comme un autre, en somme.

Je me levais de mon lit à poulies, le repliait dans l'armoire à l'aide du système ingénieux installé par mon père. Après, je me dirigeais vers la cuisine en baillant pour me servir une tasse bien noire et fumante de kopi. L'amertume est mon goût préféré, quelque soit l'endroit ou le moment. Je regardai par la fenêtre, observant les nuages légers percés par les lames de rose, d'ocre et de fleur-de-soufre de l’œil d'Orholam. Il est très tôt. Avec un soupir, je finis ma tasse et partis vers mon atelier.

Adjacent à celui de mon père, moins grand, la pièce circulaire était plongée dans la pénombre grâce à des rideaux colorés et rouges. Ça et là, des tableaux, sculptures, croquis, écrits d'essais ou musicaux… Je ne me cantonnai pas à un seul art, ma faim est difficilement assouvie. Mais aujourd'hui, un seul objet m'intéressai ; sous une bâche, au centre de la pièce. Je m'avançai et la retira dans un claquement sec digne de l'envol d'un condor.

Un portrait que je ne montrerais jamais à quiconque.

C'était un visage au teint hâlé souriant qui m’accueillait chaque nuit, lorsque je ferme l’œil. Alors je l'ai peint. C'est une bouche aux lèvres pleines avec des dents aussi éclatantes que la Brume Blanche quand le Regard du Très Haut la contemple. Alors je l'ai peinte. C'était des cheveux de feu qui tombaient en cascade sur ses épaules larges. Alors je les ai peintes. Ses yeux aussi glacés que la luxine de mon père me fascinaient. Alors je les ai peints tous les deux avec une attention particulière.

J'en avais fait, des portraits. Des beaux, des laids. Des pauvres et des seigneurs. Des esclaves aux Hauts Luxiats… J'avais même un portrait du Porteur de Lumière en personne, qui croupissait dans une des caisses, là, sur le côté ! Le plus drôle dans tout ça ? Personne n'avait jamais eu à poser. Ma mémoire, comme celle des Guile, était stupéfiante ; bien que les conversations, les noms et d'autres informations m'échappaient comme tous les « non-Guile », ma mémoire des visages étaient infaillibles.

Et leurs histoires l'étaient également. Je capturais leur essence à chaque fois que mon pinceau s'écrasait sur une toile, à chaque fois que je nettoyais d'un coup de chiffon une trace pour l'élaguer, la rendre plus honnête. J'étais un conteur de fables qui se jouait des couleurs pour piéger les gens dans une fantasmagorie chromatique.

Je pris mon pinceau, ma palette et mes tubes, et me mit au travail. Comme à chaque fois, le début était toujours le plus difficile, mes mains tremblaient sous l'excitation du jeune homme qui avait un regard très influencé par ses parties intimes. Alors je pris mon temps. En tant qu'infrarouge, mon ardeur peut vite m'engloutir, mais j'avais hérité de la patience de mon père. Alors je pris mon temps, et affinai les courbes, appuyai sur les détails avec le doigté de l'expert que j'étais.

La peinture m'avait pris de court à l'âge de trois ans, et ce, pendant douze ans consécutifs, je m'échinais à recréer ce que je voyais, et ce que je ne pouvais pas voir. Ce que je pensais voir, je l'explorais au sein des couleurs. Il y en avait tellement, des couleurs ; même un affamé comme moi finirait par dégobiller à force d'en avaler. Mais ma limite, ce matin-là, était loin d'être atteinte.

À l'aide de mon fuseau, je mis un certain point sur les notes de bleu, derrière un coin de cils. Avec satisfaction, le regard de la jeune femme s'éclaira peu à peu, une symphonie qui s'ouvre sur une mélodie enchanteresse. Puis, avec mon petit rouleau, j'ajoutais une netteté réelle aux joues vertes à cause du vermillon. J'avalai le rose du matin, le mélangeai à la rosée pour créer ce contraste. Je fus stupéfait, mais continuai mon exploration.

Ma respiration se fit plus saccadée lorsque je descendis vers sa gorge ; là, les proportions m'auraient eu si je n'avais pris aucune précaution. Je tournai mon pouce pour mesurer, je plissai des yeux, me grattai le visage en y laissant quelques gouttes de peinture. Et puis, je haussais les épaules, et m'attelai à la tâche qui aurait semblé dérisoire, mais pour moi surhumaine.

Avec effort, j'appréciai la rondeur et la masse cette peau qui renfermait toute la volonté que l'on pouvait engranger. Je soulevai avec force les traits un peu brouillés, qui s'affermirent sous ma gouache. Mon pinceau à rechampir glissa une goutte sur les muscles fins pour en apprécier la force. Enfin, mon coudé vira au noir d'encre, ouvrit les portes de Sombre-Éternité pour habiller la femme. La touche finale, pensai-je maintenant.

J'appliquais ma volonté au tableau, et je sentis le pouvoir m'envahir tandis que l'infrarouge glissait de mes doigts, suintait doucement pour s'infiltrer sous la peinture spéciale qui le conserverait longtemps. Avec précaution, je scellais la sortie pour ne laisser aucune échappatoire à la luxine, ou le tableau aurait prit feu. Je m'écartais, et expirai enfin.

Devant moi, une Aurea Guile Malargos dardait un œil de reine sur moi.

Je déglutis, et balança la bâche sur le tableau, avant de m’asseoir, en nage. Personne ne devait savoir. Pour tout le monde, je n'étais qu'un pauvre type qui suivait des classes d'ingénieur comme son père auparavant. Élève appréciable et plutôt bon, je n'impressionnais personne et pour peu que quelques uns m'accordent de l'attention, c'était surtout pour avoir les faveurs de mon père ou de son seigneur et ami, Kip Guile.

Bref, me dis-je en essuyant la sueur sur mon front. Je suis un hypocrite qui ne mérite pas d'être aux côtés de ces fabuleux personnages. Tout ce que je peux faire, c'est côtoyer leurs reflets opaques sur une toile. Ce fut cette pensée sombre qui l'amena à ouvrir les rideaux et les fenêtres de son atelier, quand il entendit un claudiquement derrière lui.

— Père, sourit-je en me retournant. J'espère que je ne vous ai pas réveillé !

Ben-hadad était le portrait craché de son fils ; cheveux châtain et bouclés, un nez fin, une peau tannée par le soleil et des yeux bruns des plus communs. Mais contrairement à son fils chétif (je préférai « svelte » pour ma part !), il était musclé, ses bras gonflés témoins de l'utilisation fréquente d'une béquille. Et sa barbe ! Orholam, qu'elle était fournie…

Toujours souriant, je regardai mon père jeter un œil dans tout l'atelier. Il savait ce que je faisais, mais n'avais jamais rien dit à ce sujet. C'était comme si la pièce était vide et qu'il cherchait un moyen de la remplir. Soudain, il me prit de court en sautillant jusqu'à la bâche, et agrippa. Je tendis la main.

— Attendez !

Trop tard. Il tira d'un coup sec, soulevant la poussière mais sans faire tomber le tableau. Malgré son air bougon de brute, sa dextérité était telle qu'elle m’exaspérai le plus souvent ; qu'aurais-je donné pour un don pareil ! Je me précipitai derrière lui pour voir si mon tableau ne partait pas en fumée, et à mon grand soulagement, non !

La peau d'Aurea brillait de mille feux, comme lorsque le Porteur de Lumière discourait chaque Jour du Soleil. Père m'avait confié qu'il s'agissait d'une lotion de jaune et d'ultraviolet, mais Solarch, une de mes idoles, avait utilisé la technique de la luxine instable. Il m'avait fallu des jours pour réussir à n'en sceller qu'une partie. Autant vous dire que ce fut aussi simple que de jouer du luth tout en jonglant avec six boules de cristal.

J'avais réussi. J'en avais les larmes aux yeux.

— C'est beau.

Je me tournais brusquement : mon père, bourru, regardait la toile avec un air étrange… De la… tristesse ? Non, non ! C'était plus profond… Du chagrin ? Il y avait également un soupçon de nostalgie dans son regard. Mais ne voulant pas bousculer les bœufs et la charrue, je laissais échapper :

— Ce n'est qu'une ébauche. Ça n'a aucune mérite.

Encore une fois, je fus surpris de l'attitude de mon père : il soupira bruyamment, et se tourna vers moi ; cette fois, ses yeux exprimaient une forme de colère que seuls les enfants qui ont dit une bêtise à leurs parents peuvent comprendre.

— Je vais t'inscrire au cours des arts contemporains.

— Que… (je fus estomaqué) Mais ce ne sont que de simples passes-temps ! Je n'ai pas assez de talent ou de technique pour intégrer ce cours ! Des centaines de jeunes y rêvent d'y aller, et sont cent fois plus méritants que moi ! L'ingénierie est une passion que vous m'avez transmis, je me dois de prendre le flambeau tôt ou tard ?

Chaque mensonge que je proférais déchirait mon cœur. Mais je ne voulais pas décevoir mon père… Cependant, celui-ci secoua sa tête, puis se dirigea vers l'un des caisses. Il l'ouvrit, et en sortit le portrait d'un alcoolique qui sentait la liqueur de pomme. Son teint était vert à cause de la nausée, ce vert feuille qui rappelait le Bois de la Pomme. Ce tableau n'avait pas été luxiné, mais la couleur n'en était pas moins vive.

Père me le lança, et je le rattrapai avec difficulté tandis qu'il déclarait :

— Tu crois sincèrement que je suis du genre à vouloir un fils qui se ment à lui-même ? Je me fiche de savoir si tu prendras le flambeau ou non. Tout ce que je veux, c'est que tu sois heureux.

— Je le sais, je le sais ! me lamentais-je.

— Alors arrête de pleurer comme un bébé. Tu as bien plus de talent et de pratique dans l'art. Certes, tu es assez intelligent pour devenir ingénieur et tu as les connaissances nécessaires pour le devenir, mais…

Il inspira, puis se mit à tousser. Je vins le supporter en mettant son bras autour de mon épaule, qui déjà était bien lourd !

—…mais tu as cette lumière dans tes yeux quand tu peins. Comme ta mère (Je blêmis) Ah ! Tu crois que je suis aussi le genre de type qui ne parle plus de sa femme quand elle est partie ?

— Non… Mais c'est la manière dont vous le dites qui m'a pétrifié.

— Je me reformule : tu as cette odieuse capacité, que même moi je n'arrive pas à comprendre, à saisir les détails des visages des gens, coller leurs personnalités et leurs histoires sur qui, pour moi, est un simple morceau de parchemin. Pour toi ? C'est ton monde. En blasphémant, je dirais que tu es Orholam qui peint les Mille Mondes à travers un regard de feu. Franchement, fils, tu ne dois pas avoir honte !

—…mais je n'aurais plus aucun ami, quand je rentrerais là-bas, marmonnai-je, incertain. Seul Orholam sais sur qui je tomberais…

— Alors laisse ton destin entre Ses mains, si ça te chante, pouffa son père. En attendant, je vais demander ton exclusion de la classe des ingénieurs et te transférer dans celle des vrais créateurs. Pas ceux qui font de la luxine ou de l'acier les rêves d'aujourd'hui, mais ceux qui façonnent du néant les rêves de demain.

Je souris, et laissai échapper :

— Tu pourrais écrire des poèmes quand tu seras à la retraite !

— Peuh ! Les seules choses que j'arrive à écrire, ce sont les rapports financiers et les calculs. Ne mise pas sur le mauvais cheval.

J'aimais beaucoup mon père. C'était une personne formidable, un génie en tous points. Et quand il s'agissait de jouer le rôle du parent seul, il s'en sortait avec brio ! Seulement, j'aurais apprécié qu'il me parle plus de mère, alors je m'apprêtai à le faire quand il décida de se tenir seul sur sa béquille (il était temps ! Son bras m'écrasait…) et de s'en aller de mon atelier, non sans jeter un dernier regard au portrait étincelant de l'ange de mes rêves. Il sourit, aveuglant éclat de bonté paternelle qui me força à faire de même.

— La fille de Briseur et de la Verte, hein ? On peut dire qu'Orholam a de l'humour…

— Pourquoi donc ?

— Oh, trois fois rien… (il sortit de l'atelier, sa voix résonnant dans le couloir) Elle est dans la même cours que moi.

Mon sourire disparut.

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