9. Roxane

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Assise sur le sable chaud, je pose mon livre pour écouter le bruit des vagues, les yeux fermés. L’histoire de ce bouquin est belle, mais je ne devrais peut-être pas lire ce genre de truc en ce moment : une jeune fille qui développe le syndrome du survivant après avoir perdu sa famille dans un accident de voiture et qui tente en vain de se reconstruire.

Les sentiments de l’héroïne reflètent étrangement les miens, alors que, moi, je n’ai survécu à rien du tout. Je vis, simplement, et c’est ça qui semble me faire culpabiliser. Vivre, alors que lui est mort.

Quand nous sommes arrivés ici, je me suis aperçue que je n’étais pas là seule à ressentir cette culpabilité. Nous l’éprouvons tous, et avant qu’Alexis ne fasse sa crise, je pensais sincèrement que nous étions en bonne voie de nous en extraire. Ca m’a brisé le cœur de le voir comme ça, en pleurs, se maudissant. Alors je lui ai parlé. De mes sentiments, de cette impression d’illégitimité à vivre comme si tout allait bien. Je lui ai montré qu’il n’est pas seul, et que ce que nous vivons est normal, vu la situation. Et ça a marché.

Ce livre a du bon, au final.

Quand Alexis m’a développé leur hypothèse, ce matin, j’ai d’abord rigolé. Sam n’a jamais rien tenté auprès de Constance, il ne m’a jamais parlé de quelconques sentiments pour elle, et l’idée qu’il en ait m’a parue complètement saugrenue. Mais après réflexion, tout paraît plus logique : s’il était amoureux de Constance, il aurait été logique qu’il soit dérangé par sa relation avec Clem et, par respect pour ce dernier, il aurait caché ses sentiments… Pendant presque un an.

J’essaie d’y voir plus clair et m’assoit, la tête entre les mains.

- Ca va ?

Constance me regarde avec inquiétude en arrivant sur la petite crique.

- Oui, tout va bien. C’est ce livre qui me perturbe.

Elle hoche la tête, les yeux plissés pour en lire la couverture, puis fronce les sourcils en relevant la tête vers moi. J’ai beau être une menteuse hors-pair, Constance me connait très bien, et je dois être plus convaincante si je ne veux pas qu’elle pose de questions.

- C’est l’histoire d’un triple deuil difficile. Le syndrome du survivant, tout ça… Ca m’évoque des trucs assez familiers.

- Oh, je vois.

Elle me sourit gentiment, et je m’en veux de ne pas lui dire la vérité. Si j’étais à sa place, je préfèrerais ne rien savoir plutôt que de me poser mille et une questions sur ce qui se serait passé si j’avais été plus perspicace. Je repense brièvement à la réaction d’Alex quand il s’est senti responsable de la mort de Sam, et cette idée appuie ma décision. Elle n’a pas besoin de savoir, et de toute façon, ce n’est qu’une hypothèse. Si elle doit l’apprendre, ça sera écrit dans le carnet, c’est ce qu’on a décidé.

Je soupire en triturant mon collier alors qu’elle s’assoit perpendiculairement à moi sur le sable, posant sa tête sur mon ventre. Combien de livres avons-nous lus dans cette position, face à la mer de chez nous ? Combien de discussions avons-nous partagées, l’une contre l’autre ? Sûrement des centaines, voire des milliers, et y penser me fait réaliser à quel point ça m’avait manqué.

Je passe une main dans ses cheveux blonds, et je suis surprise de rentrer si vite en contact avec sa nuque. Ses cheveux étaient si longs, avant, tombant jusqu’à ses reins. Désormais, ils s’arrête sous la mâchoire, et leurs ondulations lui donnent un air sauvage. Ses grands yeux bleus s’ouvrent et elle me sourit en demandant :

- Il y a autre chose qui te tracasse, non ?

J’inspire en fixant mon regard sur l’horizon. Constance sait déchiffrer le moindre de mes comportements, elle me connait sûrement mieux que moi-même. Une fois encore, je ne lui dis qu’une demi-vérité :

- Tout. J’ai l’impression que c’est vacances, c’est une genre de bulle qui va éclater dès notre retour. Comme des parenthèses idylliques avant le retour à la réalité. Tout semble parfait : je n’ai pas fait de crise depuis le premier jour, je ne fais plus de cauchemars, Alex s’apaise un peu plus chaque jour, on s’est réconciliés… Alors qu’on en était incapables juste avant. Ça semble irréel.

Je marque une pause. Je ne la regarde pas, mais je sens qu’elle hoche la tête, alors je poursuis :

- Et puis il y a Sam. Quand il est mort, je suis tombée dans un trou qui s’approfondissait de jour en jour. Je me disais que le seul moyen de m’en sortir, c’était de vous retrouver, c’est arrivé après un an d’horreur mais… Il manque quelque chose. Sam, évidemment, mais aussi… Je suis frustrée qu’on ne sache rien. Je n’arrive pas à croire au suicide, ça me semble tellement différent de lui. Mais c’est le scénario le plus probable.

Je soupire lourdement, les sourcils froncés après avoir déballé ces idées qui m’écrasent l’esprit. Je baisse les yeux sur Constance, qui a fermé les siens, les lèvres pincées. Hésitante, elle prend la parole :

- Je suis comme toi, je n’arrête pas d’y penser. J’aimerais tellement y voir clair, tout comprendre, je ressasse des milliers de souvenirs pour y parvenir mais je n’ai jamais de conclusion. D’un autre côté, j’ai peur que découvrir le pourquoi du comment nous replonge dans le même schéma que l’année dernière. Je ne veux pas revivre cette torture.

J’acquiesce avec un soupir. Je me demande après combien de temps nous pourrons enfin parler de Sam sans que notre voix ne tremble.

- Mais le processus du deuil nécessite des explications, comment pourrait-on l’accepter, sinon ?

Je devine qu’elle s’est renseigné sur le sujet, ce qui ne m’étonne pas de Constance. Je finis par dire, en espérant de tout mon cœur avoir raison :

- Je pense que ce carnet nous fera forcément du bien, si on le lit ensemble. Si on reste soudés, on y arrivera.

Ses yeux sont à nouveau ouverts, et son regard me sonde comme si elle voulait lire en moi.

Si on reste soudés.

J’ai bien retenu la leçon : plus jamais je ne m’éloignerai d’eux comme l’année dernière. Mais eux, sont-ils prêts à reprendre notre amitié où nous l’avions laissée, au-delà de ces vacances. Je repense à Clem, ses doigts grattant les cordes de la guitare sur la plage, un sourire épanoui aux lèvres en nous regardant danser pieds nus dans le sable. Je repense à Constance et son air heureux alors que je lui racontais tout ce je n’avais pas pu lui dire avant : les hauts, les bas, Alex et moi. C’est à ce dernier que je repense le plus. À Alexis, à ses mains parcourant mon corps, à ses lèvres sur les miennes, à ses sourires espiègles.

Je ne veux pas que ça s’arrête.

Je ne peux pas les forcer à rester près de moi, mais je me sens incapable de continuer sans eux.

Je veux découvrir la vérité. Je veux la découvrir avec eux. Je veux aller mieux, sourire à nouveau pour de vrai et ne rien avoir à regretter.

J’ai besoin d’eux.

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