Jour 1 - Le jour où tout commence

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J’ai douze ans et je m’ennuie. Déjà. 

Une autre journée de cet interminable été commence. Même bruits de moteur dans la cour, même aboiements de notre chien après les voitures qui passent devant la maison. La nuit porte conseille il paraît, c’est ma mère qui le dit. Cette nuit j’ai rêvé que je volais. Pas de mes propres ailes, non. De mes propres mains. Je volais des bonbons dans la boulangerie du village. Personne ne m’a vu - dans mon rêve en tout cas. C’est bizarre, j’ai la plupart du temps peur de mon ombre et je ne me vois pas voler, pour finir à l’ombre justement. Mais je m’ennuie. Tellement.

Il est tout juste midi quand la voiture du facteur ralentit devant chez nous. Mon chien aboie, la voiture passe. Le facteur amène un autre colis chez la voisine, de l’autre côté du grillage. L’animal, un setter roux, le suit gentiment - il est trop bien choyé pour aimer les mollets. Ne sachant pas trop quoi faire de mon corps en attendant que ma mère m’appelle pour le repas, je vais chercher mon chien. Il s’appelle Diane. Bon, oui, c’est une chienne. Je traîne mes pieds dans la cour du voisin, essayant de frapper les plus belles pierres avec mon pied comme un footballeur le ferait avec un ballon et je m’approche de Diane. La porte de l'atelier est ouverte. L’occasion fait le larron, c’est l’excuse que je me donnerai plus tard - on aime bien les proverbes dans la famille. 

Pendant que Diane flaire les murs de la pièce à la recherche d’un éventuel rongeur à courser, je laisse ma main effleurer les outils sur l’établi. Ça peut être beau un outil. Pas mal inutile à mon âge, mais beau. De l’orange ou du jaune. De l’acier. J’ai de drôle d’idées parfois. Je regarde un peu partout, mes yeux s’habituant à l’obscurité - la vitre avant est recouverte d'une couche de crasse plus épaisse même que le verre - et je m’avance vers un vieux meuble en métal rouillé. J’ouvre le tiroir du haut, il ne contient que de vieilles guenilles pleines de graisse. Je jette un oeil machinalement dans la cour avant d’ouvrir la porte du bas et ne voyant personne je m’accroupis pour fouiller du regard le contenu des deux étagères. Sur celle du haut, je ne trouve que de vieux manuels techniques qui sentent l’humidité, mais sur celle du bas je découvre un monde nouveau. Pas de guenilles et pas de graisse, ou si peu.

Je prends le premier magazine en haut de la pile, la photo est belle. Ou la fille sur la photo. Ou ses attributs. Ou sa peau, je ne sais plus. J’ai chaud d’un seul coup, j’entends un sifflement dans mes oreilles, mon coeur envoie du sang partout dans mon corps pour répondre à un signal. J’ouvre le magazine au hasard et constate que la nature est bien faite. Sur les photos, les filles n’aiment pas beaucoup porter des vêtements alors que les hommes oui, tout en laissant sortir leur outil. J’entends une porte qui claque, le bruit me fait sortir de ma torpeur et je me relève brusquement. Je vois des étoiles; est-ce cela le septième ciel, déjà ? Mon sang n’a fait qu’un tour et semble maintenant avoir trouvé sa destination. Plus de bruits. Je replace la revue sur la pile et me promets de revenir lire ces manuels de vie. 

Je repasse devant l’établi, regarde par la fenêtre pour vérifier que personne ne se trouve dans la cour, et glisse machinalement un tournevis dans ma poche de short avant de sortir. Je ne sais pas si je voulais cacher la bosse, avoir un vrai outil dans ma poche ou passer du rêve à la réalité mais c’est fait et je sors discrètement. Une fois dans la rue, en passant devant le mur qui délimite la cour, je planque le tournevis derrière une pierre qui se détache. Il est temps, ma mère m’appelle pour manger.

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