12- Arnaud

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Un petit bout de femme, chignon banane grisonnant et lunettes autour du cou, se tenait sur le pas de mon salon, les garçons sur les talons.

« Monsieur Duval ?

- Ouais, m’identifiai-je en émergeant péniblement du plaid.

- Monsieur Duval, est-ce bien raisonnable que vos enfants jouent au foot-fauteuil au milieu de la rue ?

- Au quoi ?

- Au foot-fauteuil, reprit-elle plus distinctement.

- Hmmmm, » ne pus-je que soupirer en me dépliant du canapé.

Qu’est-ce qu’ils avaient encore inventé ? C’était qui celle-là ? Avec ma chance, une assistante sociale ou une juge pour enfants, même si elle semblait bien proche de la retraite.

L’intruse remonta ses lunettes sur son nez pour mieux m’ausculter de la tête aux pieds. Elle ne laissa rien paraître de son observation et tira seulement la conclusion qu’il me fallait une bonne douche. « Allez, allez, ne vous inquiétez pas, je m’occupe de ces jeunes gens » ajouta-t-elle en me chassant du salon. Je me surpris à lui obéir, n’ayant plus assez de neurones pour réfléchir à quoi que ce soit. Après tout, pourquoi ne pas en profiter ? Je faisais confiance aux garçons pour faire face à cette grand-mère si besoin.

Je m’accordai une longue douche chaude qui me fit effectivement le plus grand bien. La fièvre et les nausées étaient passées, ne restait qu’une immense fatigue. Habillé d’un bermuda et d’un tee-shirt propres, je me traînai jusqu’à la cuisine. Un bouillon odorant mijotait -où avait-elle trouvé de quoi faire un bouillon dans mes placards ? Mary Poppins (en plus petite et plus vieille) me tira une chaise et me colla un bol fumant sous le nez.

« Tenez, buvez. Ça vous fera du bien.

Vos garçons sont au salon, enchaîna-t-elle. Je leur ai fait une tisane et ils regardent leurs bandes dessinées tranquillement. Vous allez pouvoir me raconter ce qui est arrivé. »

Elle s’installa en face de moi et attendit mon récit sans douter un instant de ma coopération. Une fois de plus, j’obtempérai profitant de cette oreille attentive et inconnue. Je relatai la gastro ; puis le week-end, mes semaines paires et celles impaires, les garçons ; j’enchaînai avec Hélène, le divorce, les déménagements, les garages, le jazz, la guitare, la PMA, la cigarette, mes doutes, mes peurs. Elle m’écouta sans m’interrompre, touchant uniquement ma main quand elle sentait ma voix vaciller.

Quand j’eus fini mon soliloque, bien plus long et détaillé que ce que j’avais prévu de dire au début, elle annonça simplement « Vous savez, en Afrique, on dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant, alors trois… Vous êtes généreux Mr Duval mais pensez un peu à vous, manifestement vous vous êtes oublié en route. Prendre soin de soi c’est aussi un bon exemple parental... parfois une nécessité ! Allez ! Ouste ! Retournez vous coucher, vous avez besoin de sommeil. Je vais m’occuper de vos garçons encore un peu. » Je ne me le fis pas répéter deux fois et partis enfin rejoindre Morphée profondément.

Les garçons vinrent me réveiller (quatrième fois !) en fin de journée. Ils me sautèrent dessus en me fourrant sous le nez de nouveaux véhicules Lego. Apparemment, leur après-midi avait été productive. Alors que je me levais, j’entendis la porte d’entrée claquer.

« Ah oui, elle a dit qu’elle devait partir maintenant. Elle a laissé des plats à manger au frigo » précisa Bastien.

Je me précipitai dehors, mais la rue était déserte. Merde, je n’avais pas eu le temps de la remercier. Me rappelant soudainement de mes promesses du matin, j’appelai pour donner de nos nouvelles à Sam et Hélène ; l’un stoïque, l’autre hystérique face à mon silence de la journée. J’allumai machinalement une clope, tirai une bouffée et terminai de rassurer mon ex-femme. Un goût écoeurant me révulsa aussitôt. Pensif, je regardai la cigarette se consumer, il était peut-être temps d’arrêter... J’avais déjà réussi à tenir plusieurs années depuis la PMA, j’avais seulement repris au divorce. J’écrasai le bout rougeoyant dans le cendrier et me tournai vers les garçons « ça vous dit une soirée ‘repas-cabane-bouquin’ ? »

Chacun partit chercher des couvertures, des piles de livres, des lampes de poche, des aliments à grignoter. En déambulant à travers la maison, je remarquai les lits propres faits au carré, les nombreuses machines de linge étendues, les pièces respirant le frais et le produit ménager. J’avais l’impression d’avoir rêvé et je ne savais même pas comment s’appelait ma bonne fée.

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