48

5 minutes de lecture

    Plus que trois semaines avant le bac de français. Nous peaufinons nos fiches bristol classées par thèmes, stabilotons des notions essentielles, réunis autour d'une table de jardin, profitant de la douceur printanière. C'est la première fois depuis longtemps que mes parents m'autorisent à recevoir des gens. Les révisions, circonstance particulière, rendent possible cette exception. Clotilde aspire son jus de mangue, la paille coincée entre ses lèvres, les joues creusées, sous l'œil envieux de Rodolphe qui ne rate pas le moindre geste de ma meilleure amie. Ce Rodolphe a des vues sur elle. Il rêve. Et ne sera pas le premier à se casser les dents. Les quatre mecs de sa première L se sont déjà pris un râteau, puis d'autres types de première et de terminale ont essuyé le même refus. Clotilde ne se laisse pas attraper comme ça. En tout cas pas au lycée. Je sais qu'elle flirte. Elle n'aborde pas ce sujet avec moi, sauf pour me faire quelques confidences dans ses coups de blues. J'ai néanmoins connaissance d'aventures en dehors du lycée, en soirée ou avec son voisinage. Des mec plus vieux, souvent étudiants, parfois dans la vie active. Rien de bien dérangeant, car même si passé un temps je voulais sortir avec elle, aujourd'hui j'ai accepté le fait qu'on ne sera toujours qu'amis. L'amitié aussi c'est important.

    Rodolphe ne s'en tirera pas mieux que les autres. Clotilde ne le déteste pas mais ne l'apprécie pas. Les autres filles ne l'apprécient pas non plus. Sa supposée tête de pervers les effraie. Beaucoup prétendent que son regard pénétrant crée un malaise chez les filles, comme s'il les imaginait toutes nues, avec ses yeux de cocker en mal d'affection et sa bouche ouverte même quand il ne parle pas. J'ai aussi entendu des rumeurs comme quoi il serait très porté sur le porno, au point d'en visionner chaque matin avant les cours. Pourtant, du peu que je lui parle, il m'a plutôt l'air d'un brave type, certes un peu gamin avec sa passion pour Dragon Ball Z et Pokemon, mais brave. Enfin bref... Je me suis dit qu'il serait sympa de l'inviter, surtout qu'il est lui aussi de Montmerle.

    Clotilde me fait signe qu'il est temps pour elle de rentrer, sa mère l'attend pour 17h00. Papa sort la Laguna du garage pendant que nous débarrassons la table de nos affaires. Rodolphe retourne chez lui à pied, à quelques rues d'ici, puis Clotilde et moi montons dans la voiture.

    Le trajet se déroule dans une bonne humeur contenue. Tandis que la radio diffuse We Will Rock You, Papa se met à fredonner l'air et imiter les percus en tapant des mains. Je regarde dehors, fait genre de me concentrer sur le paysage, seul avec ma gêne. Clotilde étouffe un rire. Mon père m'agace quand il joue au Papa cool devant Clotilde alors qu'il a toujours été inflexible.

    Nous traversons Villefranche dans un silence relatif. Papa apprend l'endroit exact où il doit déposer Clotilde, ce qui le pousse à demander...

    — Elle est à Belleroche ta rue ?

    — Oui...

   — On habitait là-bas il y a une douzaine d'années. Florent s'en rappelle pas il était trop petit. Heureusement on a réussi à déménager pour assurer un meilleur avenir à Florent et sa sœur née un peu plus tard. Ma femme et moi on voulait pas qu'il finisse mal, comme une racaille, ce qui risquait d'arriver en restant à Belleroche. Et ça a marché, aujourd'hui Florent fait partie des meilleurs de la classe à chaque trimestre, il fume pas, boit pas, se drogue pas, essaye un peu de sortir dans mon dos quand il a dépassé son quota de sorties mais est facile à vivre à part ça.

    Ah ça... Toute mon enfance il m'a rabâché que c'est pour mon avenir qu'il s'est tué à la tâche, s'est acharné à gagner plus, pour nous sortir du HLM qui lui servait de logement, devenir propriétaire, me payer des cours d'équitation – il n'a jamais voulu m'inscrire au foot, à croire qu'il voulait me faire oublier nos origines prolétaires –, m'abonner à la médiathèque.

    — Toi encore tu t'en sors bien, t'habites dans un pavillon, à l'écart des HLM et de tous ces tordus qui y vivent...

    J'ai eu peur qu'il dérape mais ça va. La voiture s'arrête devant l'immeuble où vit Clotilde, quelque peu éloigné du cœur de Belleroche, j'entends par là ce que les gens appellent la cité, la zone perçue de l'extérieur comme hostile à tout étranger – surtout s'il porte un uniforme –, comme un cimetière des éléphants peuplé de hyènes affamées, prêtes à dévorer le premier lionceau égaré sur leurs terres.

    Clotilde descend et s'éloigne, tandis que la voiture redémarre. La lenteur du feu rouge me permet de me focaliser sur une fille hilare marchant sur le trottoir, intrigante de par son style vulgaire. On la prendrait presque pour un clown triste malgré sa bonne humeur apparente, avec ce rouge à lèvres éclatant qui aggrave sa pâleur. Un décolleté provoquant moule son corps délicat comme une seconde peau, puis un pantalon troué laisse apparaître ses genoux et le haut de ses cuisses. Sa démarche me fait penser à quelqu'un, tout comme sa façon de mâcher son chewing-gum. Puis ce regard... si familier. Non ! C'est Ophélie qui se pavane avec son pote Diego à casquette fluo puis d'autres types du même acabit ! Je ne l'avais jamais vue habillée et coiffée de la sorte. Elle m'a dit ne plus vouloir voir personne, ni moi ni quelqu'un d'autre, et surtout pas ses sales fréquentations. Elle m'a juré dans les yeux qu'elle ne mentait pas.

    Pourquoi m'a-t-elle menti ? Quoi qu'il en soit, j'endure cette sensation désagréable d'aiguille enfoncée dans mon cœur, le sentiment d'avoir été trahi. Voilà des mois que je me soucie d'elle, tente de la joindre par téléphone, la croyant déprimée, toujours cloîtrée chez elle quand elle n'a pas cours. En fait elle souhaitait juste ne pas me voir. J'aurais du écouter Clotilde, laisser Ophélie quitter ma vie peu à peu, douloureusement mais en douceur. Clotilde m'a toujours trouvé trop gentil, m'a toujours prévenu qu'Ophélie en profitait et que je courais à ma perte à trop me soucier d'elle. Dorénavant, je sais à quoi m'en tenir. J'ai définitivement perdu une amie, malgré une inévitable envie de savoir ce qu'elle va devenir, bien que cela devrait m'être égal, mais c'est plus fort que moi...

Annotations

Vous aimez lire Frater Serge ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0