Chapitre 1 La chute des Héros p4

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L’anéantissement simultané de tous les généraux dans un déluge de feu et d’acier provoqua une lame de fond de panique dans les bataillons des Cités Libres.

Mais ce fut la mort de Gadr’k, Héraut du Carnage, qui plongea leurs soldats dans le désespoir le plus profond.

Il fallût cinq salves avant que l’Ancien finisse par mettre un genoux à terre.

Son corps ravagé par des centaines de fragments de métal dégorgeait toujours plus de sang, tintant de bleu la berge de l’Altarie. Autour de lui gisaient dans les roseaux les corps démembrés de plusieurs dizaines de Myrmhides, sacrifiés pour endiguer sa fureur sanguinaire.

Lorsqu’il chancela, tombant à genoux dans le sol gras et collant, une troupe de soldats rompirent les rangs et se ruèrent pour le clouer au sol de leurs longues lances.

Même immobilisé Gadr'k massacra encore une douzaine de soldats d’élites, moulinant l’air comme un dément de son fendoir géant. Ses mouvements finirent finalement par ralentir, devenant imprécis et enfin parables. La bête lâcha son ultime râle d’agonie qui résonna dans toute la plaine, couvrant l’espace d’un instant les terribles explosions.

Il mourut cloué de dix-sept lances, son immense arme ruisselante de sang toujours tenue fermement entre ses pattes.

Ainsi périt Gadr’k, le Héraut du Carnage, qui écumait les champs de bataille depuis plus de huit cents ans à la conquête d’une place sur les trônes des Dieux.

Témoins de sa mort, ses quelques fidèles mercenaires encore vivant au cœur de la mêlée lâchèrent leurs armes. Leur raison de combattre n’était plus. Ils furent massacrés en quelques instants.

La mort du Héraut se répercuta comme une onde de choc dans les rangs des soldats des Cités Libres.

Fauchés par milliers par les terribles tubes métalliques, les Hoplites et les Légions Noires abandonnèrent le combat, jetèrent au sol leurs armes en gages de soumission, ou s’enfuirent à travers le chaos du champ de bataille.

Les bataillons restants se rendirent à leurs tours ou tentèrent de s’échapper, mais la cavalerie Ircaniènes s’employa à massacrer les fuyards, coupant court à toute velléité de fuite.

Enfin, la tempête de métal hurlant se tut.

Les armées Libres étaient vaincues.

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Tôlem ne reprit conscience que lorsque des mains fermes le tirèrent rudement de sous son tombeau de terre retournée, le plongeant dans un océan de souffrance.

Chaque parcelle de son corps meurtri le faisait abominablement souffrir.

Sa vue était brouillée par un voile de brouillard rougeâtre, ses oreilles bourdonnaient affreusement, sa respiration se faisait sifflante, appuyant sur ses côtes brisées… Son visage tout entier n’était qu’un abîme de douleurs sourdes et lancinantes qui l’irradiait, manquant à chaque instant de le faire défaillir à nouveau. Il n’eut pas la force de l'inspecter davantage, ses bras pendant mollement le long de son corps brisé.

- Celui-là n’est vraiment pas beau à voir, parvint-il à peine à attendre au travers du bourdonnement incessant. Il aura rejoint le Néant Glacial avant la nuit.

- Ce n’est pas à toi d’en juger Lodar. Les consignes sont claires. Tout ceux encore en vie doivent être mis avec le reste des prisonniers. Et préviens un soigneur.

Tôlem se sentit soulevé du sol et jeté sans ménagement sur quelque chose d’encore plus dure. Il perdit à nouveau connaissance.

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Tôlem passa les journées qui suivirent, ballotté sur le plancher dur et rugueux d’une charrette, au milieu d’autres prisonniers qui, comme lui, oscillaient entre la vie et le Néant Glacial.

Par ordre de la Reine, tous les soldats des Cités Libres ayant participé à la bataille de l’Altarie avaient été capturés et fait prisonniers. Une interminable cohorte humaine de plus de trente mille soldats et s’étendant sur plus de deux milles pas marchaient le long de la route pavée poussiéreuse menant à Seddis, habituellement fréquentée par quelques charrettes paysannes et divers marchands. Les têtes basses et les bras ballants enchaînés, escortés rudement par les Myrmhides triomphants, ils constituaient la preuve vivante de leur cuisante défaite. L’avenir de ces soldats déchus n’était pas encore tranché et dépendrait directement des décisions du Haut Conseil des Cités Libres qui suivraient. La reddition ou la mort.

Tôlem ne vit presque rien du triste voyage. Pour lui, les jours défilaient dans un enchevêtrement de cauchemars délirants causés par la fièvre et de brefs moments de conscience confuse. Durant ses courtes périodes de lucidité, il comprit qu’il ne serait plus jamais le même. En plus des traumatismes psychologiques qui ne pourraient jamais être vraiment guéri, son visage demeurerait le vestige inaltérable de l’enfer vécu ce jour-là. La bataille avait prélevé son lourd tribut. L’explosion lui avait emporté le nez et la partie gauche de sa face. Et son oreille n’était plus qu’un orifice béant d’où suppurait un liquide jaunâtre épais et puant.

Dans son malheur, Tôlem eut cependant la chance de ne rien voir de la traversée de Didyme.

Le village refusa d’ouvrir ses portes et de capituler devant l’armée Ircaniène, et se livra à une défense aussi héroïque qu’insensée. Les faibles fortifications en bois et les quelques miliciens recrutés à la hâte du bourg postés aux barricades ne purent stopper, ne serait-ce qu’une demi-journée, l’avancée des troupes Ircaniènes. Une fois les maigres défenses enfoncées, les Ircaniens décidèrent de faire du village un exemple, afin de hâter les négociations avec les Cités Libres.

Le message envoyé aux villes qui choisiraient de résister fut sanglant. Les Myrmhides regroupèrent les habitants de Didyme ainsi que ceux des fermes alentour sur la grande place du village, les exécutèrent promptement, puis les clouèrent aux murs des habitations. Seule une poignée de villageois témoins de l’exécution furent épargnés et envoyés à Seddis afin qu’ils délivrent la terrible nouvelle. Lorsque les prisonniers traversèrent à leur tour le village martyr, Tôlem errait encore en plein cauchemar, souffrant de la fièvre liée aux multiples infections. Il ne vit rien de tous ces pauvres gens qu’il avait un jour côtoyés, la gorge tranchée, cloués par les pieds et par les mains aux murs des habitations dans des poses grotesques comme autant d’insectes rampants sur le bois. Il ne vit pas non plus son père et ses sœurs cloués à l’échoppe de l’apothicaire, ni même Asha et Grimmir, figés côte à côte dans la mort.

Deux jours plus tard, les soldats Ircaniens atteignirent les hautes murailles blanches étincelantes de la ville de Seddis et trouvèrent une fois encore les portes closes.

Retranché derrière leurs impressionnants murs de pierres calcaires de plus de cinq toises de hauteur, le Haut Conseil avait décidé de tenir le siège. Suite à la débâcle des jours précédant, la ville se retrouvait exsangue de forces militaires. Tous hommes et femmes en âge de combattre devaient rejoindre la milice et se voir attribuer des armes et un rôle dans la défense à venir.

Pourtant le Haut Conseil se montrait optimiste. Jamais jusqu’à présent une armée n’était parvenue à franchir les murailles, réputées imprenables. De plus la ville disposait de nombreuses source d’eau potable souterraines et d’importantes réserves en nourritures. En restreignant intelligemment leurs ressources, les habitants pourraient tenir une demi-année. Cela laisserait suffisamment de temps aux Cités Libres voisines pour reformer une armée digne de se nom et venir en aide de leur allier. C’était du moins ce que pensaient les membres du Haut Conseil. Ils se trompaient.

Après de courtes et infructueuses négociations, les troupes Ircaniènes disposèrent leurs tubes métalliques sur chariots - baptisés Gueules du Tonnerre par les soldats - de part et d’autre des murailles tout en prenant garde de rester à bonne distance de flèche. Puis ils firent feu.

Pendant deux jours et deux nuits les Gueules du Tonnerre vomirent une pluie de destruction sans discontinuer. Si les épaisses murailles parvinrent à encaisser les projectiles sans subir trop de dégats, ce ne furent pas le cas des autres bâtiments de la ville.

Dès la première nuit, des dizaines d’incendies illuminèrent l’obscurité, et la ville se drapa d’un sombre manteau de fumée puante. Lorsque le soleil se leva à l’aube du deuxième jour, Seddis était méconnaissable. Des quartiers entiers menaçaient de s’effondrer, leurs murs pulvérisés. Des débris d’habitations jonchaient les rues et une épaisse couche de poussières recouvraient tout d’une pellicule grisâtre. Les incendies devenues incontrôlables, continuaient de progresser de toit en toit, ravageant tout sur leurs passages. Seuls quelques rares bâtiments solidement bâtis en pierres de tailles subsistaient encore. Les bombardements ne faiblirent pas.

Au matin du troisième jour, celle que l’on appelait le Joyaux n’était plus qu’un amas de ruines fumantes et noircies.

Les grandes portes principales s’ouvrirent et une piteuse délégation en sortit. Ce ne fut qu’enfin que les Gueules du Tonnerre se turent. Seddis accepta une reddition totale et sans compromis.

Dans les jours qui suivirent, les Cités Libres restantes acceptèrent les négociations avec le royaume d’Ircania. Des accords furent trouvés et la paix fut signée. Le royaume d’Ircania régnait à présent sur l’ensemble de ce qui avait été les Territoires Libres.

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