Chapitre 02

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Minami no Umejo ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit sur cette femme ? Avisant l’heure, je préfère refermer le journal afin de m’y replonger plus tard. J’ai feuilleté les pages suivantes, et tu reparles d’elle. Soucieuse, je finis par me coucher.

Mon sommeil est agité, et c’est en sursaut que je me réveille. Ma peau ruisselle de sueur, et mon rythme cardiaque accélère. Ce n’est que lorsque Pochi, l’akita inu de la maison, aboie pour me faire part de son mécontentement que je reprends pieds à la réalité. De quoi ai-je pu rêver ? Je ne m’en souviens pas... Et les jappements de mon chien n’aident pas.

Je quitte le lit, coupant court à la nuit de mon fidèle compagnon. Adieu grasse matinée.

« Kaori ? Tu es pâle, comment vas-tu ? » Me demande ma mère, lorsque j’entre dans la cuisine.

Seul un grognement fait écho à ses interrogations. Un cauchemar ? Ce n’est pas en maltraitant mes toasts avec de la marmelade que j’aurais la réponse. Alors, je soupire. Et si mon comportement déplaît à ma parente, elle laisse couler. Elle doit se dire que j’ai besoin de temps, avec ce qui t’est arrivé, Kizuna. Le simple fait de l’évoquer provoque la naissance d’un voile devant mon regard.

Je repense à tes écrits, vestiges de ces derniers mois. Ma main porte, tel un automate, ma tartine à ma bouche. Je réfléchis à l’inconnue dont la rencontre t’a aussi marqué. Devrais-je continuer à te lire, ou passer au temple en premier ?

Ma fin d’année universitaire approche, et les prochaines semaines ont été laissées libres pour de la recherche. Au départ, je comptais me servir de toi comme « cobaye ». Que tu testes mes créations. Mais ton absence, ta disparition juste avant mon retour surprise… L’arrière-goût dans ma gorge m’empêche de savourer le kaki de ma confiture.

J’ai le temps de faire le point. Non ! Je me dois de mettre les choses au clair. C’est pour cela que j’utilise honteusement Pochi en prétexte pour quitter la maison. Je me prépare rapidement et j’attrape la laisse à l’entrer. Direction : le temple sud.

Saluer les voisins, leur sourire, c’est pénible. Mais les rapports dans un quartier doivent être ainsi. Et mes parents m’en voudront, si je détériore leurs relations. Alors, bien malgré moi, je prends le temps qu’il faut sur le trajet. Tout en marchant sur la route enneigée, j’essaye de me garder au chaud. Un pantalon épais à la couleur cerise, évasé sur des bottes montantes. Une écharpe sanguine autour de la gorge pour ne pas attraper froid. Mes mains, elles, sont bien à l’abri dans des mitaines bouffantes, à rayures noires et carmin. Mon manteau sombre est parsemé de dessins cousus main plus ou moins fantaisistes. J’aime mettre les teintes rosées ou rougeâtres en contraste avec la noirceur. Sur le trajet, je pianote sur mon téléphone quand je ne salue pas un passant. Je sais mon style peu conventionnel. Aussi, j’ignore les regards circonspects. C’est un quartier résidentiel vieillot, je fais un peu trop excentrique pour les lieux.

Tout ce temps, je plonge dans tes yeux tantôt accusateurs, tantôt souriants. Notre album photo commun est un trésor désormais inestimable. Je sens les larmes qui arrivent, mais je me tiens au pied des escaliers du temple. Dans un fin murmure, ma voix s’élève, alors que j’attache la laisse de mon fidèle compagnon à un réverbère.

« Bon, ma fille… Un peu de courage ! »

Car je dois y aller. En savoir plus sur cette Umejo qui t’a captivé dès le premier instant. Est-ce de la jalousie de ma part ? Peut-être, oui. Mais une femme du genre, ta mère m’en aurait parlé hier. Sans compter que je l’aurais aperçue à ta veillée. Ou l’irrespect la domine au point de manquer les adieux à ton âme ? Tout à mon questionnement, je pense à monter par la gauche. Même si j’ai les cheveux asymétriques décolorés, et des piercings qui font ronchonner mes parents, j’apprécie certaines traditions. Le dieu est le seul avec le pouvoir de circuler au milieu... La femme d’un certain âge qui descend sur la droite me salut poliment ? D’habitude, je reçois plus du mépris pour mon physique, loin de la rigueur de notre société. Alors, je suis assez surprise. Au fond, je savoure cette marque de reconnaissance. Je dois encore te remercier mon amie… Car c’est toi qui m’as appris ces petits détails.

Tiens, j’y pense ! J’ignore quel divin est prié dans ce temple ! Je crains qu’il ne soit trop tard pour chercher sur internet : je viens de passer le tori de bois rouge. L’entrée dans le territoire sacré de la déité. Le vent d’hiver souffle et fait claquer mon écharpe. Je sens des frissons traverser mon corps. Pourtant, le parfum de cet air frais me tire un sourire. Oui, la nature est bien plus agréable dans cette ville qu’à la capitale.

Calmement, mon regard découvre cet endroit où je ne suis jamais venue. Le grand temple central se prête plus aux vœux de fin d’année que celui-ci.

Une cour pavée. Un puits d’eau claire, dont le travail reste de purifier les gens en visite. Il est protégé du froid par un toit d’ardoises. De la mousse recouvre légèrement ce dernier. Une petite boutique où les mikos vendent les charmes, ou encore, les porte-bonheurs. Et en face, la devanture du temple. Les cloches à sonner pour appeler le dieu à écouter nos prières. Le bois domine dans les teintes, et au nez, je dirais du prunier. C’est du moins ce que les effluves perçus me font me remémorer. Un lieu empreint du mot « traditionnel » : comme tous nos édifices de culte.

Un sourire de nostalgie glisse sur mes lèvres, alors que je me dirige au niveau du puits. Avec la louche en bambou, je laisse couler l’eau sur mes doigts, avant de me frictionner. Je purifie ce qui va chercher l’attention du dieu, pour la prière. Ensuite, devant les cloches, je donne l’aumône et fais teinter les carillons. Mes paumes de mains s’entrechoquent en deux applaudissements secs. Le premier pour appeler la divinité, le second pour la remercier d’écouter mon souhait. Je n’ai qu’une question, qu’un voeux : pourquoi as-tu agi ainsi Kizuna ?

Mon geste terminé, je regarde avec révérence cet endroit que tu aimais. Où puis-je trouver la femme dont tu parlais ? Un énième soupir quitte mes lèvres, lorsque soudain, un prêtre entre dans mon champ de vision. Un éclat d’espoir vient faire briller mes yeux marron. À petit pas, par respect pour les lieux, je me dirige vers lui. Je suis un peu gênée de le déranger pendant qu’il travaille. Néanmoins, la situation m’importe.

« Excusez-moi… Je suis une amie de Kizuna. Takagi Kizuna. Elle travaille ici. Enfin, elle travaillait… dis-je, non sans bégayer quelque peu.
— Oh, mademoiselle Takagi ? Ce qui lui est arrivé est regrettable. Toutes mes condoléances. »

Le ton solennel de ses propos me met mal à l’aise, mais je préfère passer outre. J’ai besoin de savoir, mais les mots ont du mal à sortir. Je ne peux m’empêcher de balbutier. Mon cœur s’acharne à tambouriner contre les parois de ma poitrine. Le fait de devoir énoncer que tu es partie intensifie la douleur. J’aimerais fuir.

« Oui, merci. En fait, je cherche une amie de Kizuna. Elle n’était pas à la veillée, et je crains qu’elle ne soit pas au courant pour… et bien pour… vous savez. » Ma voix vibre, je n’arrive pas à dire ce qui est.

Je ne l’accepte pas, car tu es toujours auprès de moi. Car tu ne m’aurais pas fait ça. Mais je ne peux pas le montrer à cet homme, alors, je garde le sourire et j’endure. Il semble comprendre et tout en ajustant sa tenue, il me répond.

« Ce serait terrible, en effet. Mais mademoiselle Takagi ne recevait pas vraiment de visite durant son travail, vous savez.
— En fait, c’est quelqu’un du temple. Minami no Umejo, cela vous dit quelque chose ? »

Sa réaction entraîne l’apparition d’un regard victorieux sur mon faciès. Pourtant, si la surprise le marque de prime abord, c’est bien des traits durs qui figent son visage dans un air grave, fermé. Mon sourire plein d’espérance n’y résiste pas, et fond comme neige au soleil.

« Je pense que c’est une bien mauvaise blague qui vous a été faite mademoiselle. Minami no Umejo, ou encore, la femme du prunier de Minamiji, est le nom que l’on donne à l’esprit protecteur des lieux. Ce n’est qu’un mythe… »

Sa voix implacable, tranchante comme une lame de kamaïtachi, me lacère le cœur.

Mon souffle se coupe. Mes yeux hagards se perdent dans le vide. Mais, alors, qui est la femme que tu as décrite dans ton journal ?! Dans les pages que j’ai feuilletées après celle du trois février : tu l’as revu ! C’est même cette Umejo, qui t’aurait enseigné les danses rituelles du temple ! Je n’ai certes que jeté un regard au carnet, la fatigue et probablement la curiosité au sujet de cette femme m’ont empêché de continuer. Aurais-je dû lire plus loin avant de venir ?! Je n’en ai pas eu la force…

L’esprit vide, immobile devant ce prêtre, je plonge dans l’incertitude. Il semble gesticuler face à moi. Je n’entends plus les sons et commence à partir, la mine défaite. C’est là que je la sens. Une odeur délicate. Oui, Kizuna : celle que tu as évoquée de ta prose ! J’amorce une course folle, à la poursuite de ce parfum ! Derrière moi, le prêtre me talonne.

Au détour d’un virage, mes pieds glissent sur les pavés givrés. Dans un dérapage partiellement contrôlé, je me retrouve devant un arbre au tronc massif. Un prunier solide que les siècles doivent avoir sauvegardé. La vision des pétales tombant, l’approche du printemps mettant fin à sa floraison, me poignarde le cœur. C’est ici que tu l’as rencontrée.

Mais à peine ai-je cru voir le mouvement d’un kimono blanc à motif de branches, que je suis tirée par l’épaule ! Le regard colérique du prêtre plonge dans mes iris qui affichent une myriade d’émotions. Mais la honte prend le pas sur le devant de la scène, alors que l’irrespect de mes actes me frappe de plein fouet.

« Cet endroit est sacré jeune fille ! Que pensiez-vous faire ?
– Je… Désolée ! Je m’en vais ! »

Je ne demande nullement mon reste, face à son ton accusateur. Courant à nouveau, maîtrisant mes glissades sur ce sol instable, je l’entends hurler qu’on ne coure pas dans un sanctuaire. Il a raison, je le sais. Mais honnêtement, je veux juste fuir ! Je saute les dernières marches, détache Pochi et fonce. Je dois rentrer lire la suite. Je dois comprendre ! Kizuna… quelle vérité m’as-tu encore cachée ?!

Je me fiche de tout lorsque je passe le palier sans m’annoncer. J’ai même claqué la porte, quitte à déranger ma mère jusqu’au bout. C’est immature et enfantin comme attitude, j’en ai conscience. Pochi file dans son panier sans demander son reste alors que sa laisse est jetée sur la commode d’entrée. J’ai le cœur au bord des lèvres. La colère, l’incompréhension, la honte, la peur, la jalousie : elles dominent chaque parcelle de mon être.

La voix inquiète de ma mère résonne, mais je me contente de lui dire de me laisser seule. Là, enfermée dans ma chambre, je regarde le journal. Un éclat de défiance face à ce qui contient, je le sens, des choses qui ne me plairont pas.

Ma main vient lentement se poser sur mon dossier de chaise, alors que j’inspire et expire pour me calmer. La colère ne m’aidera pas. Et, finalement, je replonge entre tes lignes. Je ressens ta présence dès que j’ouvre le carnet. Comme si ton esprit prenait forme pour s’appuyer sur mes épaules et me susurrer tes mots à l’oreille. Je te récupérerais, Kizuna.

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