La nuit, tous les anneaux ne sont pas gris

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Domenico Scribus rentre de sa dernière expédition où Roger le Pieux lui a remis l’anneau de sa Grand-Mère. Pour ne pas le perdre, il l’a glissé sur une petite cordelette qu’il a passée autour de son cou. Durant toute sa chevauchée pour revenir du petit monastère perdu, Domenico l’a senti rebondir contre son torse velu.

Avisant une petite chaumière et voyant le soir tomber, il se décide à tenter sa chance et à frapper à la porte. Une jeune femme d’une vingtaine d’années lui ouvre, les mains pleines de farine.

« Excusez-moi Messire ! Je ne savions pas qu’j’allions avoir d’la visite ! J’peux quoi pour votre splendeur ? »

La façon de parler jure énormément avec la délicatesse de ses traits… Domenico a l’impression de parler à une princesse qui a reçu une éducation de paysan…

« Je suis un voyageur italien. J’accomplis des missions pour le compte de Sa Sainteté, le Pape. Et là, j’aimerais bien trouver un endroit pour dormir ce soir… Je peux payer… »

Quand il évoque l’argent qu’il peut donner pour la nuit, le visage de la jeune femme s’éclaire.

« Ah bin si le seigneur peut payer, j’vas pas dire non ! J’a pas vu la couleur d’un sou depuis qu’le Martin a tué not’ vak ! Ça sera 3 deniers pour la nuit ! Et pour 2 deniers de plus, j’ fais à manger ! Vous allez pas ripailler, mais ça vous f’ra passer la nuit ! »

Domenico sourit. Elle est d’un naturel incroyable et il n’est pas à 5 deniers près. Il accepte les conditions et elle le fait entrer chez elle. Il est tout de suite dans un monde différent. Il devine que la jeune femme vit seule avec une autre vieille dame qui l’accueille sans parler. Elle est en train de préparer un bouillon dont l’odeur n’est pas très invitante.

« Z’inquiétez pas. Elle va pas vous embêtailler. Ma gran est un peu folle. Elle a pas bekté un mot depuis plus d’20 ans ! Elle fait juste des potions pour les villageois ! Y en a qui disent qu’c’est une sorcière… Y sont fous j’vous dis ! J’va vous donner un morchiau d’tarte avec des carottes d’min gardin. Z’allez vous régaler ! »

Elle lui fait signe de s’installer sur l’unique coffre de la maison qui sert de banc. A part ce meuble, il y a un grand matelas de paille dans un coin. Il voit la jeune princesse paysanne installer de la paille dans un autre coin de la pièce qu’elle a balayé. Elle prend une toile qu’elle glisse sur le foin. Le confort ce soir va être spartiate, mais au moins, il sera au chaud et il aura à manger. Et puis, elle est mignonne la paysanne… Domenico ne rechigne jamais à faire plaisir à ses yeux gourmands !

Le repas se passe dans une ambiance un peu particulière. La vieille ne le quitte pas des yeux, sans un mot, pendant que sa petite fille n’arrête pas de parler. Tout y passe : les récoltes, la vie du village, le temps qu’il a fait, son besoin d’aller acheter du sel dans la ville voisine… Tout ça avec des expressions que l’italien a parfois du mal à suivre malgré sa maitrise quasi parfaite du français mais qui le font sourire. Et puis, elle est si vivante, si mignonne… Si la vieille n’était pas là, il aurait déjà tenté de la séduire, cette petite jeune si exhubérante…

La vieille est bizarre. Domenico ne croit pas aux sorcières, mais elle lui donne quand même quelques frissons avec son regard fixe et vide… On la croirait presque morte sauf qu’elle reste vive. Il le constate quand, dans un mouvement, l’anneau apparait à son cou. La vieille, dans un geste brusque, bondit et s’en saisit. Elle le regarde un instant puis le relâche rapidement, comme s’il l’avait brulée… Etrange…

Après le repas, la sorcière fait repartir le feu sous le chaudron et se remet à surveiller le breuvage qu’elle prépare. La pièce se retrouve emplie de fumée… Domenico qui est fatigué se couche sur son matelas de paille et ne tarde pas à fermer les yeux…

« Domenico, réveille-toi et regarde-moi ! »

Domenico ouvre les yeux mais ne voit rien. La pièce est dans la pénombre, avec toujours un peu de fumée qui flotte. Il se demande qui il doit regarder…

« Pff Domenico, je suis là ! Autour de ton cou ! »

Domenico s’inquiète tout de suite pour sa santé mentale. L’anneau lui parle ? Ce n’est pas possible !

« Oui, c’est bien moi qui te parle. Ne te pose pas trop de questions… En tous cas, je peux te dire que je suis content que tu m’aies fait sortir de ce monastère !! Avec toutes les protections mises en place par les moines, j’étais coincé là-bas avec le Pieux ! Quel ennui ! Je suis un anneau de voyage moi ! Pas un anneau qu’on met en cage !! Tu n’imagines pas ce que la sainteté est terne et morne ! »

Domenico n’arrive pas à réaliser que l’anneau lui parle… Il essaie de suivre ses élucubrations et il essaie de relancer son cerveau pour donner du sens à ce qu’il est en train de vivre… Sans succès car l’anneau continue son petit discours.

« Bref, je suis content d’être en ta possession. J’ai l’impression que tu as une vie plus excitante que le vieux Roger… Et puis, tu vas m’en faire voir du pays ! Tu sais que j’appartenais à ta grand-mère ? Ce n’était pas une sainte nitouche, je peux te le dire ! Qu’est-ce que j’ai aimé quand ton vieux m’a passé à son doigt ! Elle m’en a fait voir de toutes les couleurs avant que le saint assassin ne tue son concurrent… Ah que c’était chaud quand elle retrouvait son mari dans sa couche… »

Domenico toussote pour montrer que ça le gêne un peu d’imaginer sa grand-mère dans son lit…

« Quoi ? Cela ne te choque pas quand même ? Me dis pas que toi aussi tu vas vouloir faire ton saint maintenant ? Non ! Je te l’interdis ! Je sais que tu n’es pas comme ça ! D’ailleurs, la jeune femme-là, pourquoi tu ne vas pas la réveiller ? Je suis sûr que ça ne lui déplairait pas que tu t’en occupes un peu ! »

Domenico essaie de parler, mais aucun son ne sort de sa bouche… Il est comme paralysé…

« En tous cas, tu peux me garder autour du cou. Si un jour, tu veux m’offrir à une jolie femme, n’hésite pas ! C’est là où je me sens le mieux… Si tu savais tout ce que les doigts d’une femme peuvent faire… Si tu pouvais imaginer tous les endroits que j’ai pu visiter au doigt de celles qui m’ont porté… »

Domenico n’imagine que trop bien… Il se demande s’il va devoir passer tout le reste de la nuit comme ça, à écouter l’anneau lui raconter sa vie…

« Ah, tu ne dis rien… Et pourtant… Ça me rappelle la jeune folle qui m’a porté avant ta grand-mère… Elle était… »

Tout à coup, un grand rire retentit ! Domenico se tourne et voit la sorcière en joie, ses yeux fous exorbités. D’une voix caverneuse, elle se met à parler :

« Fais silence, anneau de la tentation et de la luxure ! Cesse d’importuner les honnêtes gens et de les pousser aux vices et aux plaisirs de la chair ! Ta place est au fond d’un monastère ! Rentre aux tréfonds de la terre ! »

Et les yeux vides de la vielle femme se tournent vers Domenico qui ne peut résister et qui sent la fatigue l’envahir. Il ferme les yeux et se rendort contre sa volonté.

A son réveil, il a encore en tête tous les éléments de son rêve. Il porte tout de suite sa main à l’anneau sur la petite cordelette autour de son cou. Il est tout chaud… Il regarde vers la vieille dame, mais elle n’est plus présente… Il n’y a plus de fumée… Le matin s’est levé… Pensivement, il prend son anneau dans ses mains et réfléchit à ce qui lui est arrivé cette nuit… A-t-il rêvé ? A-t-il réellement parlé à son anneau ? Le saura-t-il jamais ?

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