Chapitre 45 : Alexia

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« Tu as trouvé ? »

Assis sur le bord du lit, Samuel la fixait de ses doux yeux gris-bleu. Les pâles rayons qui franchissaient les stores vénitiens de la chambre tendaient vers l’horizontale ; l’après-midi tirait déjà à sa fin. La nuit de Mahaut au musée d’Histoire s’était, de fait, prolongée bien au-delà de ce qu’elle avait prévu. Elle secoua la tête pour en chasser provisoirement les souvenirs, puis se redressa, les mains tremblantes. Elle se jeta dans les bras de Sam avant d’éclater en sanglots.

« Merci… murmura-t-elle entre deux hoquets. Merci d’être revenu me sauver… »

Elle étreignit son ami encore plus fort, jusqu’à ressentir les battements de son cœur contre sa propre poitrine. L’harmonie de leurs respirations rythmait l’évacuation progressive de son angoisse, de toutes ces couches d’incertitude accumulées au fil des mois. Mahaut demeura ainsi plusieurs minutes, s’accrochant à Sam comme à une bouée au milieu de la tempête. Mais les eaux retrouvaient peu à peu leur calme, et le soleil commençait à filtrer à travers les sombres nuages. Pour la première fois en vingt-quatre heures, elle parvenait à envisager l’avenir avec optimisme, même si les obstacles sur leur route semblaient toujours démesurés.

« Comment est-ce qu’on fait dérailler les plans d’Alexia, maintenant qu’on sait vers où ils nous emmènent ? interrogea-t-elle en s’essuyant les joues.

— Bonne question. On lui dit d’aller aussi visiter le musée ou tu as une meilleure idée ? »

Mahaut considéra Sam un instant, abasourdie par sa proposition. Comptait-il à nouveau tergiverser pendant des semaines avant d’annoncer à une Opthéo Tsong en puissance qu’elle allait tuer la moitié de l’Humanité ? Il baissa la tête en affichant un large sourire.

« Ça va, j’ai compris, reprit-il avec un regard facétieux, on va plutôt aller la prévenir gentiment, et avec les plus fines pincettes. Tous les deux, d’ac ?

— Dacodac, valida-t-elle, soulagée. Attends, je vais lui dire qu’on débarque. »

Son appel atterrit directement sur la messagerie d’Alexia, ce qui ne l’étonna pas outre mesure : son amie passait toujours beaucoup de temps au téléphone. Elle raccrocha et revint se blottir dans les bras de Sam.

Quinze minutes et trois tentatives supplémentaires plus tard, Mahaut commençait néanmoins à s’inquiéter. Son ancienne colocataire avait encore essayé de la contacter le matin même pour obtenir son accord sur les prétentions financières de Hush. Risquait-elle d’y accéder de son propre chef ? Et que se passerait-il alors ?

« J’ai un mauvais pressentiment, confia-t-elle à son ami sans lui donner plus de détails. Demandons aux autres. »

Ils saisirent chacun leur portable et entamèrent leur revue des troupes. Soraya ne décrocha pas non plus. Cyriaque n’avait plus parlé à Alexia depuis deux semaines. Siloé l’avait entendue trois jours plus tôt, mais ignorait où elle se trouvait. Matthis partait en week-end avec ses louveteaux et n’en savait pas plus. Sam, enfin, parut recevoir une réponse intéressante de la part de Noah. Il rangea son téléphone dans sa poche et se tourna vers Mahaut d’un air vaguement embarrassé.

« Tu as déjà été à Rome ? la questionna-t-il.

— À Rome ? Non, pourquoi ? »

Une demi-heure plus tard, ils filaient vers l’aéroport — ou plutôt se désespéraient d’y arriver un jour, prisonniers des embouteillages du vendredi soir. Ils avaient perdu un temps précieux à négocier leur départ avec leurs gardes du corps respectifs ; seul l’argument de la menace posée par l’organisation criminelle avec laquelle Alexia se serait acoquinée leur avait permis d’obtenir la coopération de leur escorte. Plus les minutes passaient, moins Mahaut croyait en leurs chances de rejoindre la capitale italienne avant l’ouverture de la conférence sur les nouvelles formes d’activisme climatique. S’ils n’attrapaient pas le dernier vol du jour, ils manqueraient le début de l’événement, et donc le discours introductif que devait y donner leur amie le lendemain matin.

« Le titre de son intervention est “Meaningful choices for more impact”, annonça Sam, qui consultait le site Internet du forum activiste. Ça ne présage rien de bon…

— Vérifie un peu combien d’heures prendrait le trajet en voiture, suggéra Mahaut alors que les ralentissements se poursuivaient sur la bretelle de sortie de l’autoroute. Et en train, ça pourrait être plus court… »

Sous le regard mécontent des policiers qui les accompagnaient, il effectua rapidement les recherches.

« Quinze, seize heures, selon les options, détailla-t-il en fronçant les sourcils. Même sans aucun imprévu, on sera en retard… »

Ils apercevaient enfin les pistes. Malgré leur allure modérée, ils atteignirent le hall des départs en quelques minutes. Délaissant voiture et gardes du corps sans un coup d’œil en arrière, Mahaut et Sam foncèrent vers les contrôles de sécurité. L’embarquement de leur avion était en cours, et ils devaient encore traverser tout un terminal. Ils bousculèrent une bonne dizaine de personnes sur les tapis roulants, puis slalomèrent à toute vitesse entre les bagages à main. Le dernier appel pour leur vol retentissait dans les haut-parleurs lorsque Sam s’arrêta net à l’entrée de l’ultime tapis.

« J’ai un point de côté, siffla-t-il, ça fait trop mal.

— Allez, donne-moi ton sac ! le pressa Mahaut. Je te tire ! »

Trop contente de pouvoir galoper sans atèle, elle l’entraîna dans son sillage jusqu’à la porte de leur vol. Ils ne durent pas parlementer plus d’une poignée de secondes pour que la préposée accepte de rouvrir l’accès qu’elle venait de fermer. Il faut dire que Sam faisait pitié à voir, au bord de l’apoplexie après cinq minutes de course…

« Je sens que cette petite escapade imprévue va nous faire le plus grand bien ! s’égaya Sam une fois qu’il eut repris son souffle, un quart d’heure après le décollage.

— Je ne suis pas sûre que ce sera la meilleure idée de jouer les touristes, honnêtement, tiqua Mahaut. Même si on parvient à convaincre Alex de rembarrer Hush. Surtout si on la convainc, d’ailleurs ! N’oublie pas qu’ils assurent notre protection de manière bien plus large que nos amis de la police…

— Ma belle, enfin… Le Colisée, la fontaine de Trévi, la chapelle Sixtine ! Tu n’as pas envie de les voir ? »

Elle roula des yeux tandis que Sam riait dans sa barbe — ajout récent et charmant à sa physionomie juvénile. Elle plaça néanmoins sa main dans la sienne sur l’accoudoir : ce simple contact suffisait à diminuer le stress qu’elle sentait envahir ses veines une fois de plus. Que mijotait Alexia ? Pourraient-ils réellement entraver ses plans ? Ou Ezekiel menait-il la danse désormais ? Mahaut ne voulait pas douter que son amie s’affranchirait de leur collaboration sinistre dès qu’elle en comprendrait les conséquences.

« N’empêche, j’espère que tu as une stratégie sensée en tête… reprit-elle après une longue rumination de la question.

— Moi ? parut s’étonner Sam. Je suis devenu un fervent partisan de la vérité, en fait…

— La vérité, bête et brutale ? Oui, au fond, pourquoi pas ? C’est vrai qu’elle n’a pas trop mal fonctionné au musée, finalement. »

Elle entreprit de lui conter les extraordinaires développements de son passage diurne à Danapi : la façon dont elle avait emporté l’adhésion de Kohim avec son aveu incroyable, leur lutte avec Jabgard, puis les recherches menées par Shanem et Gemli pour localiser Ti-Laam. Ses camarades avaient par miracle réussi à dénicher le saboteur-en-chef au fond de la cave de son immeuble, juste avant qu’il ne lance l’attaque contre le réseau électrique. Elle-même avait terminé son aventure au dispensaire — rien d’exceptionnel cependant de ce côté-là.

La nuit était tombée sur la ville éternelle lorsqu’ils atterrirent. Ils formèrent aussitôt le numéro d’Alexia, mais leur amie ne décrocha aucun de leurs appels répétés. Ils finirent par se résoudre à trouver un hôtel, en veillant à ce qu’il soit proche du métro qui les emmènerait au centre de conférence le lendemain matin.

Éreintée malgré sa longue sieste, Mahaut se fit couler une douche dès qu’ils accédèrent à leur chambre. L’eau chaude l’aida à évacuer la tension nerveuse qui raidissait tous ses muscles, plus d’ailleurs en anticipation de la suite des événements qu’en souvenir de sa visite au musée. Elle commençait à se relaxer un peu lorsque Sam entrebâilla la porte.

« Ça t’embête si je me brosse les dents ? s’enquit-il en passant la tête. Je suis vanné à cause du décalage horaire, je ne tiens plus debout.

— Non, non, vas-y. »

Elle l’observa à travers les gouttes d’eau maculant la vitre de la douche. En caleçon, son ami lui parut bien plus mince qu’avant son départ pour Boston ; il devait avoir perdu trois ou quatre kilos en un mois. Mahaut en conçut une forte culpabilité. Si elle avait écouté ses avertissements, ils se seraient sans doute épargné mutuellement une grosse dose d’anxiété et de souffrance.

Elle ferma le robinet, passa la main sur son visage pour en chasser tant l’eau que ces pensées délétères et sortit de la cabine de douche en attrapant la serviette la plus proche. Sam redressa la tête du lavabo au même moment, croisant son regard par miroir interposé. Ses paupières se plissèrent en une mimique désespérée.

« Surtout, ne te méprends pas à propos de mon attitude, mais ça, soupira-t-il en désignant le corps à moitié dénudé de Mahaut, ça ne va pas être possible pour moi ce soir… Tu me pardonnes ? »

Elle l’absolut d’un baiser sur la joue, se sécha et enfila un t-shirt. Quand elle rejoignit la chambre, son ami ronflait déjà, allongé de travers au-dessus de la couette.



***


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