Chapitre 33 : Alarme et sirène

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Avertissement : pour les moins anglophiles d'entre vous, j'ai ajouté une version du chapitre reprenant les dialogues traduits en français en bas de la page. Le temps de lecture mentionné pour ce chapitre doit donc être divisé par deux, ouf ! ;-)

« Alors ? Balèzes ou super balèzes ? »

Le chuchotement d’Alexia la tira de sa rêverie anxieuse. De l’autre côté du hublot, le sol s’éloignait de plus en plus ; les voitures alignées dans les embouteillages de l’autoroute voisine de l’aéroport avaient désormais la taille de grains de sable. Depuis le matin, Mahaut avait anticipé le moment où leur plan échouerait, les obligeant à rentrer à la maison comme des gamines ayant fait une fugue. Mais elles avaient échappé à la surveillance de leurs gardes du corps, passé les contrôles et embarqué dans l’avion sans que quiconque ne s’interpose. Miracle ou concours de circonstances ?

« Je n’arrive pas à croire qu’on n’ait pas été signalées, commenta-t-elle à voix basse.

— Qui te dit qu’on ne l’a pas été ? » répliqua Alexia en haussant les sourcils de façon exagérée.

Son insistance à rappeler que les hackers de Hush étaient capables de tout pirater agaçait Mahaut au plus haut point. Trois semaines après le départ de Samuel pour Boston, elle n’avait pas oublié ses résolutions : leur combat devait rester dans les limites de la légalité et — surtout — viser la construction d’alternatives plutôt que le sabotage de l’existant.

« D’un autre côté, on n’est pas non plus des criminelles… tempéra-t-elle.

— Exact.

— Et j’attendrai de toute façon d’être devant la petite sirène avant de crier victoire.

— Ah non, ne me dis pas que tu vas tomber dans ce piège à touristes ! s’exclama son amie.

— Ben, c’est un peu le symbole de la ville, quand même…

— Soraya m’a raconté qu’elle était minuscule et placée dans un décor plutôt moche. Non, si tu tiens à visiter, on peut aller à Brøndby Haveby après la rencontre. C’est ce village de vacances où les maisons sont disposées en cercles, trop drôle. Ou alors on essaye Copenhill, c’est plus de saison !

— Copenhill… C’est pas la piste de ski artificielle, ça ? s’enquit Mahaut.

— Si. Ça fait trop longtemps que j’ai plus skié…

— Skié ? Mais… et tes blessures ? »

Brûlée au dos, au bras et à la jambe dans l’attentat, Alexia avait depuis lors subi plusieurs greffes de peau et été astreinte à un programme de rééducation motrice intensif. Les marques rougeâtres dans sa nuque témoignaient toujours de ce qu’elle avait traversé, même si son visage avait par chance été épargné — elle avait tourné la tête juste avant l’explosion, alertée par les appels de ses amis.

« J’ai vu le chirurgien vendredi passé, expliqua-t-elle. Il m’a dit que je pouvais reprendre une activité physique modérée.

— D’accord, c’est super, concéda Mahaut, mais imagine si on nous repérait ! Déjà qu’on a pris l’avion…

— Toi, t’as pas bien regardé ta tronche dans le miroir des toilettes ! ricana Alexia. Même moi, je dois tout le temps me rappeler qui est assise à côté de moi… »

Affublées des perruques qui les avaient aidées à échapper à la surveillance des policiers, elles avaient ensuite parfait leur déguisement avec des lunettes anti-reconnaissance faciale, réduisant à peu de choses le risque d’être identifiées par une quelconque intelligence, humaine ou artificielle.

« N’empêche, insista Mahaut. C’est pas le truc le plus durable, une piste de ski en ville…

— Celle-là, si ! C’est un revêtement synthétique, les remonte-pentes sont alimentés par de l’énergie renouvelable et l’incinérateur sur lequel la piste est installée est parmi les plus performants qui soient.

— Skier sur un incinérateur… Je ne sais pas si ça me tente vraiment.

— Il y a aussi un mur d’escalade, ajouta Alexia avec un sourire malicieux. De 80 mètres… »

Mahaut ne peut s’empêcher de rire. Plus que les facéties de son ancienne colocataire, c’était l’idée même de faire du tourisme qui lui paraissait saugrenue. Avait-elle réellement le droit de se distraire après tout ce qui s’était passé ? De choisir une activité sans autre objectif que l’amusement, sans autre préoccupation à l’esprit ? Pourrait-elle un jour retrouver l’insouciance dont elle jouissait au début de ses études, quand Ramah, Danapi et le mouvement n’avaient pas encore kidnappé sa vie ? Cela semblait de moins en moins probable.

Elles atterrirent au Danemark en début d’après-midi. Comme prévu, un membre de Hush portant une pancarte « Potter + Longbottom » les accueillit à la sortie du terminal. En jeans et doudoune rouge, le jeune homme paraissait ravi de les rencontrer et leur posa les questions usuelles — « How was your flight? First time in Copenhagen? » – dans un anglais impeccable. En confiance, elles le suivirent jusqu’au parking de l’aéroport, où un gros SUV aux vitres sombres les attendait sur un emplacement réservé aux véhicules de secours.

Le hacker qui les avait escortées démarra la voiture avant même qu’elles aient eu le temps d’attacher leur ceinture. Dans l’habitacle, deux hommes en blouson de cuir et Ray-Ban les dévisageaient d’un air patibulaire. Celui qui était assis sur la banquette arrière leur présenta un fin boîtier bleu.

« Your right index finger, please », se contenta-t-il de dire, avec un accent aux sonorités plus slaves que scandinaves.

Interloquée, Mahaut hésita, au contraire d’Alexia qui posa aussitôt son doigt sur le lecteur d’empreintes. Quand elles se furent finalement exécutées toutes les deux, l’homme sur le siège avant leur tendit à chacune un morceau d’épais tissu noir.

« Now put the hood over your head », leur ordonna-t-il.

Passablement agacée, Mahaut arracha sa perruque, la jeta dans son sac à dos et enfila la cagoule, non sans avoir adressé un regard furibond au gorille en face d’elle. Pour qui se prenaient ces gens ? Dans l’obscurité totale, elle s’amusa un instant à prêter attention aux bruits de la route, crut repérer le bourdonnement d’un générateur de chantier, puis des cris de mouette, mais finit par se lasser de son jeu tandis que le trajet s’éternisait.

Lorsque leur véhicule ralentit enfin, elle avait eu le temps de se remémorer trois fois les différentes étapes de son navrant retour à Danapi. Les deux jours passés à attendre des nouvelles de Shanem en vain, l’angoisse croissant au fil des heures. Sa décision de quitter Dar Long, incapable de poursuivre seule sa mission, blessée et sans connaissance des réseaux illicites de la mégalopole. Sa semaine entière de traversée de Chokra-Dabo, la cheville de plus en plus enflée, puis sa rencontre chanceuse avec des opposants recrutés par Kurahi à Wan-Jamet. Son évacuation en héliplan, enfin, depuis la frontière de Shadobu. Et sans cesse ce dépit, incommensurable, insupportable, d’être passée si près de la solution à tous ses tourments.

Mahaut et Alexia furent invitées à descendre du SUV, cagoule toujours sur la tête, et dirigées vers un bref escalier en métal. Des portes s’ouvrirent devant elles, se fermèrent dans leur dos, accompagnées de chuchotements incompréhensibles. On les arrêta. Les sons résonnaient dans l’espace autour d’elle, comme si elles se trouvaient au milieu d’une immense pièce vide.

« I’m gonna have to search you, standard policy. Please hold up your arms », leur demanda une voix féminine amicale.

Mahaut sentit les mains de la jeune femme palper ses jambes, ses bras et son torse avec minutie ; des froissements de tissu l’informèrent ensuite qu’Alexia subissait le même traitement.

« Could you please remove your shoes, pants, shirt and sweater ? exigea l’inconnue quand elle eut achevé ses vérifications. I have to make sure you’re not wearing bugs.

What? You must be kidding! s’écria Mahaut. I’m not getting undressed in front of everyone! Putain, Alex, où tu nous as emmenés ? Ils sont complètement malades, tes soi-disant potes !

— Ho, Mahaut, du calme ! plaida son amie. Ils sont obligés d’être super prudents, le secret est essentiel pour eux…

— Eh bien, bravo pour la confiance…

I can promise you there’s no one in this room but us three », la rassura la voix de la jeune femme.

Mahaut se déshabilla rapidement, pressée de mettre un terme à cette mascarade. La préposée aux fouilles les pria de lever bras et pieds, mais parut se contenter d’un contrôle visuel de leur innocuité. Une fois rhabillées, elles furent dirigées vers une autre pièce — nouveaux bruits de porte — et installées sur des chaises pivotantes.

« You may remove your hoods, annonça une voix grave. Thank you for complying with our safety requirements. »

Elles s’exécutèrent de concert. Le local dans lequel elles se trouvaient était très sombre ; Mahaut ne pouvait pas en distinguer grand-chose au-delà du halo de lumière au milieu duquel elles étaient postées. Au-dessus de leur tête, une haute charpente métallique était à peine visible, éclairée par les lueurs bleutées émanant du reste de ce qui ressemblait à un vaste entrepôt.

Face à elles se dressait un simple bureau en verre, garni de plusieurs ordinateurs portables et écrans. Lorsque sa vue se fut habituée à la luminosité, Mahaut nota qu’un homme quasi chauve était assis de l’autre côté, flanqué par trois types plus jeunes. Dans l’ombre derrière eux, deux gorilles se tenaient debout, bras croisés et air désabusé, sans qu’elle puisse déterminer si c’était ceux qui les avaient accompagnées dans la voiture.

« It’s no problem! lança Alexia. We’re very glad to be here and to finally get to meet you all. Are you Simon?

Does it make a difference who I am? répondit l’homme au crâne dégarni, avec un sourire difficile à interpréter. I can speak on behalf of the organization, if that’s what your question is about.

I understand, it’s all good.

Nice. So … what can we do for you? »

Alexia jeta un coup d’œil interrogateur à Mahaut, qui l’incita à poursuivre d’un geste de la main — elle n’avait simplement pas d’idée précise de ce qu’elles pouvaient solliciter de Hush.

« Many things, to be sure, as you have already shown with those huge successes over the past few weeks. What I was wondering was whether it would be possible for you to scale up your work on an international level. You have made a fantastic impact on several Europe-based companies, and you told me before that you were also active in other parts of the world, but what are your current capabilities in North America or Asia?

I’m glad you asked, déclara l’un des adjoints avec un fort accent américain, as it is precisely what we’ve been working on lately. We already had many reliable associates in the States, but we’re now setting up a full sister org over there, with chapters in every state and major city. Even in Canada…

And in Asia, ajouta le plus mince des hackers, we’ve had a huge network of friends and supporting structures for years. In Korea, Japan, India, Indonesia, even Thailand now; and our numbers grow by the minute thanks to a massive recruitment campaign.

But of course, reprit le pseudo-Simon, all these developments require a lot of time, hard work, and money to hire faithful contributors, raise our operative capabilities and bring you the results you’re expecting… »

Perplexe et mal à l’aise, Mahaut assistait à l’échange en silence, ne sachant comment se positionner. Toute cette mise en scène lui rappelait leur visite à Saan’undir pour convaincre Gorulaï de les aider. La confiance que les Danamôns et elle avaient placée dans le chef de clan avait failli leur coûter la vie, quelques semaines plus tard sur Moliargha. Elle avait coûté la vie de Torm-Nur. Devait-elle se laisser influencer par ce mauvais pressentiment ?

« Money? se força-t-elle à intervenir. I thought hackers did it all for the fame and satisfaction of outsmarting their targets’ best efforts at protecting their data. But you’re telling us they are in fact like employees of your organization…

No, not at all, parut s’énerver le représentant de Hush. Most hackers indeed do it for fame or for some justice ideal. But we may be otherworldly smart, we’re still human beings that need to eat from time to time. And good hardware is always expensive. So we’re rewarding successful hacks with good money. This way, we make sure the best hackers choose to work on our projects rather than on some silly personal quests… or plain stealing. »

L’homme avait prononcé les derniers mots avec un dédain perceptible. Était-ce vraiment la manière dont il concevait son occupation ? L’argent constituait-il un simple moyen d’atteindre des buts plus nobles ? Ou bien plus valorisants ?

« So basically, you want us to pay you more for your services… résuma-t-elle en guise de provocation.

Yes and no, tempéra-t-il en penchant la tête sur le côté. What we had in mind was more like a partnership. An agreement that will allow us to plan ahead, and invest in our organization’s future.

Like what? An annual fee?

That’s a good starting point. But we also need to cover our special expenses: real estate, servers, administrative costs; expanding requires a lot of funds.

What kind of money are we talking about? » questionna Mahaut, qui commençait à s’impatienter.

Le hacker chauve prit une des feuilles posées sur son bureau, la retourna et la glissa vers elles sans la lâcher. Elle se pencha en même temps qu’Alexia pour en prendre connaissance, mais se redressa bien plus vite. Bien qu’elle n’ait pas une connaissance aussi précise que son amie des finances du mouvement, elle devina que le chiffre inscrit devant ses yeux n’était pas entièrement dû au hasard.

« You presumably know our resources just as well as we do, commenta-t-elle, écœurée par tant d’arrogance. You’re asking us to give you half of our movement’s assets. I think that’s a bit exaggerated. »

L’homme assis en face d’elles la considérait, le visage fermé. Très lentement, il reprit sa feuille et la rangea, sans quitter Mahaut du regard. Dans la pénombre, ses adjoints ne bronchaient pas, les mains enfouies dans les poches.

« On January 9th, how many people would have been killed if the terrorists had been able to detonate their bomb as planned? interrogea-t-il enfin.

A lot, I don’t know. Dozens, certainly.

How many were killed?

Just one.

So you owe us a few lives. Yours too, probably… That’s a huge debt. A moral one. »

Le sang de Mahaut ne fit qu’un tour. Elle n’avait aucun doute sur le fait que le travail de Hush leur avait permis d’éviter le pire, mais cela justifiait-il de leur signer un blanc-seing pour l’avenir ? Elle ne voulait pas réduire la capacité du mouvement à mener d’autres actions, toutes aussi importantes. Elle repensa à Sam, à sa conviction que le changement des mentalités formerait la clé de la transition, bien plus que la mise hors d’état de nuire des anciens maîtres du jeu.

« We are very grateful for the excellent work you’ve been doing to ensure our safety, of course, déclara-t-elle avec tout l’aplomb qu’elle pouvait rassembler, and for the rest of your contributions to the movement’s objectives. But I would like to know more about your motives. What’s in all this for you, if it’s not money?

What do you think our motives are? temporisa le hacker. We’re here to make this world a better place, just like you. We don’t want the moneyed interests to rule society and destroy the conditions of organized human life in the process.

That’s great, on this we agree. But according to you, are all means acceptable to reach that end? »

Mahaut sentit instantanément la tension parcourir la pièce. De l’autre côté du bureau, les hackers la fixaient, bras croisés et mâchoires serrées. Sur sa chaise, Alexia effectuait de minuscules aller-retour latéraux, les yeux baissés.

« You know what they say: all is fair in love and war… argua le représentant de Hush. And we definitely are at war with those at the top, don’t be fooled. I don’t think you realize how many attempts at getting rid of you we have already thwarted. The attacks you survived are just the tip of the iceberg, we learn about new plans to destroy you and your movement every day. And not everybody wants to die a martyr… »

Mahaut agita la tête. Colin avait-il voulu donner sa vie pour leur cause ? Certainement pas. Elle-même n’y était pas prête. Mais pouvait-elle pour autant envisager de prendre la vie d’autrui ? Comment pourraient-ils empêcher que ce type de drame se reproduise, sans devenir eux-mêmes des semeurs de terreur ? Pouvait-elle partager la foi des Danamôns, et toujours espérer que la bonté humaine triomphe, même dans les pires circonstances ?

« Have you seen Danapi ? s’aventura-t-elle à demander en dernier ressort.

Me ? rétorqua le pseudo-Simon en haussant les sourcils. Of course I have…

Good! Can you tell me what day of the week it was last night in Danapi?

Last night? I didn’t pay much attention. Monday, wasn’t it? »



***


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***


« Alors ? Balèzes ou super balèzes ? »

Le chuchotement d’Alexia la tira de sa rêverie anxieuse. De l’autre côté du hublot, le sol s’éloignait de plus en plus ; les voitures alignées dans les embouteillages de l’autoroute voisine de l’aéroport avaient désormais la taille de grains de sable. Depuis le matin, Mahaut avait anticipé le moment où leur plan échouerait, les obligeant à rentrer à la maison comme des gamines ayant fait une fugue. Mais elles avaient échappé à la surveillance de leurs gardes du corps, passé les contrôles et embarqué dans l’avion sans que quiconque ne s’interpose. Miracle ou concours de circonstances ?

« Je n’arrive pas à croire qu’on n’ait pas été signalées, commenta-t-elle à voix basse.

— Qui te dit qu’on ne l’a pas été ? » répliqua Alexia en haussant les sourcils de façon exagérée.

Son insistance à rappeler que les hackers de Hush étaient capables de tout pirater agaçait Mahaut au plus haut point. Trois semaines après le départ de Samuel pour Boston, elle n’avait pas oublié ses résolutions : leur combat devait rester dans les limites de la légalité et — surtout — viser la construction d’alternatives plutôt que le sabotage de l’existant.

« D’un autre côté, on n’est pas non plus des criminelles… tempéra-t-elle.

— Exact.

— Et j’attendrai de toute façon d’être devant la petite sirène avant de crier victoire.

— Ah non, ne me dis pas que tu vas tomber dans ce piège à touristes ! s’exclama son amie.

— Ben, c’est un peu le symbole de la ville, quand même…

— Soraya m’a raconté qu’elle était minuscule et placée dans un décor plutôt moche. Non, si tu tiens à visiter, on peut aller à Brøndby Haveby après la rencontre. C’est ce village de vacances où les maisons sont disposées en cercles, trop drôle. Ou alors on essaye Copenhill, c’est plus de saison !

— Copenhill… C’est pas la piste de ski artificielle, ça ? s’enquit Mahaut.

— Si. Ça fait trop longtemps que j’ai plus skié…

— Skié ? Mais… et tes blessures ? »

Brûlée au dos, au bras et à la jambe dans l’attentat, Alexia avait depuis lors subi plusieurs greffes de peau et été astreinte à un programme de rééducation motrice intensif. Les marques rougeâtres dans sa nuque témoignaient toujours de ce qu’elle avait traversé, même si son visage avait par chance été épargné — elle avait tourné la tête juste avant l’explosion, alertée par les appels de ses amis.

« J’ai vu le chirurgien vendredi passé, expliqua-t-elle. Il m’a dit que je pouvais reprendre une activité physique modérée.

— D’accord, c’est super, concéda Mahaut, mais imagine si on nous repérait ! Déjà qu’on a pris l’avion…

— Toi, t’as pas bien regardé ta tronche dans le miroir des toilettes ! ricana Alexia. Même moi, je dois tout le temps me rappeler qui est assise à côté de moi… »

Affublées des perruques qui les avaient aidées à échapper à la surveillance des policiers, elles avaient ensuite parfait leur déguisement avec des lunettes anti-reconnaissance faciale, réduisant à peu de choses le risque d’être identifiées par une quelconque intelligence, humaine ou artificielle.

« N’empêche, insista Mahaut. C’est pas le truc le plus durable, une piste de ski en ville…

— Celle-là, si ! C’est un revêtement synthétique, les remonte-pentes sont alimentés par de l’énergie renouvelable et l’incinérateur sur lequel la piste est installée est parmi les plus performants qui soient.

— Skier sur un incinérateur… Je ne sais pas si ça me tente vraiment.

— Il y a aussi un mur d’escalade, ajouta Alexia avec un sourire malicieux. De 80 mètres… »

Mahaut ne peut s’empêcher de rire. Plus que les facéties de son ancienne colocataire, c’était l’idée même de faire du tourisme qui lui paraissait saugrenue. Avait-elle réellement le droit de se distraire après tout ce qui s’était passé ? De choisir une activité sans autre objectif que l’amusement, sans autre préoccupation à l’esprit ? Pourrait-elle un jour retrouver l’insouciance dont elle jouissait au début de ses études, quand Ramah, Danapi et le mouvement n’avaient pas encore kidnappé sa vie ? Cela semblait de moins en moins probable.

Elles atterrirent au Danemark en début d’après-midi. Comme prévu, un membre de Hush portant une pancarte « Potter + Longbottom » les accueillit à la sortie du terminal. En jeans et doudoune rouge, le jeune homme paraissait ravi de les rencontrer et leur posa les questions usuelles — « Comment s’est passé votre vol ? Première fois à Copenhague ? » – dans un anglais impeccable. En confiance, elles le suivirent jusqu’au parking de l’aéroport, où un gros SUV aux vitres sombres les attendait sur un emplacement réservé aux véhicules de secours.

Le hacker qui les avait escortées démarra la voiture avant même qu’elles aient eu le temps d’attacher leur ceinture. Dans l’habitacle, deux hommes en blouson de cuir et Ray-Ban les dévisageaient d’un air patibulaire. Celui qui était assis sur la banquette arrière leur présenta un fin boîtier bleu.

« Votre index droit, s’il vous plaît », se contenta-t-il de dire, avec un accent aux sonorités plus slaves que scandinaves.

Interloquée, Mahaut hésita, au contraire d’Alexia qui posa aussitôt son doigt sur le lecteur d’empreintes. Quand elles se furent finalement exécutées toutes les deux, l’homme sur le siège avant leur tendit à chacune un morceau d’épais tissu noir.

« Maintenant, mettez la cagoule sur votre tête », leur ordonna-t-il.

Passablement agacée, Mahaut arracha sa perruque, la jeta dans son sac à dos et enfila la cagoule, non sans avoir adressé un regard furibond au gorille en face d’elle. Pour qui se prenaient ces gens ? Dans l’obscurité totale, elle s’amusa un instant à prêter attention aux bruits de la route, crut repérer le bourdonnement d’un générateur de chantier, puis des cris de mouette, mais finit par se lasser de son jeu tandis que le trajet s’éternisait.

Lorsque leur véhicule ralentit enfin, elle avait eu le temps de se remémorer trois fois les différentes étapes de son navrant retour à Danapi. Les deux jours passés à attendre des nouvelles de Shanem en vain, l’angoisse croissant au fil des heures. Sa décision de quitter Dar Long, incapable de poursuivre seule sa mission, blessée et sans connaissance des réseaux illicites de la mégalopole. Sa semaine entière de traversée de Chokra-Dabo, la cheville de plus en plus enflée, puis sa rencontre chanceuse avec des opposants recrutés par Kurahi à Wan-Jamet. Son évacuation en héliplan, enfin, depuis la frontière de Shadobu. Et sans cesse ce dépit, incommensurable, insupportable, d’être passée si près de la solution à tous ses tourments.

Mahaut et Alexia furent invitées à descendre du SUV, cagoule toujours sur la tête, et dirigées vers un bref escalier en métal. Des portes s’ouvrirent devant elles, se fermèrent dans leur dos, accompagnées de chuchotements incompréhensibles. On les arrêta. Les sons résonnaient dans l’espace autour d’elle, comme si elles se trouvaient au milieu d’une immense pièce vide.

« Je vais devoir vous fouiller, mesure standard. Veuillez lever les bras », leur demanda une voix féminine amicale.

Mahaut sentit les mains de la jeune femme palper ses jambes, ses bras et son torse avec minutie ; des froissements de tissu l’informèrent ensuite qu’Alexia subissait le même traitement.

« Pourriez-vous s’il vous plaît retirer vos chaussures, votre pantalon, votre chemise et votre pull ? exigea l’inconnue quand elle eut achevé ses vérifications. Je dois m’assurer que vous ne portez pas de micros.

Quoi ? Vous vous moquez de moi ! s’écria Mahaut. Je ne vais pas me déshabiller devant tout le monde ! Putain, Alex, où tu nous as emmenés ? Ils sont complètement malades, tes soi-disant potes !

— Ho, Mahaut, du calme ! plaida son amie. Ils sont obligés d’être super prudents, le secret est essentiel pour eux…

— Eh bien, bravo pour la confiance…

Je vous promets qu’il n’y a personne dans cette pièce à part nous trois », la rassura la voix de la jeune femme.

Mahaut se déshabilla rapidement, pressée de mettre un terme à cette mascarade. La préposée aux fouilles les pria de lever bras et pieds, mais parut se contenter d’un contrôle visuel de leur innocuité. Une fois rhabillées, elles furent dirigées vers une autre pièce — nouveaux bruits de porte — et installées sur des chaises pivotantes.

« Vous pouvez retirer vos cagoules, annonça une voix grave. Merci de vous être conformées à nos exigences de sécurité. »

Elles s’exécutèrent de concert. Le local dans lequel elles se trouvaient était très sombre ; Mahaut ne pouvait pas en distinguer grand-chose au-delà du halo de lumière au milieu duquel elles étaient postées. Au-dessus de leur tête, une haute charpente métallique était à peine visible, éclairée par les lueurs bleutées émanant du reste de ce qui ressemblait à un vaste entrepôt.

Face à elles se dressait un simple bureau en verre, garni de plusieurs ordinateurs portables et écrans. Lorsque sa vue se fut habituée à la luminosité, Mahaut nota qu’un homme quasi chauve était assis de l’autre côté, flanqué par trois types plus jeunes. Dans l’ombre derrière eux, deux gorilles se tenaient debout, bras croisés et air désabusé, sans qu’elle puisse déterminer si c’était ceux qui les avaient accompagnées dans la voiture.

« Pas de problème ! lança Alexia. Nous sommes très heureuses d’être ici et de pouvoir enfin vous rencontrer tous. Êtes-vous Simon ?

Est-ce que ça fait une différence qui je suis ? répondit l’homme au crâne dégarni, avec un sourire difficile à interpréter. Je peux parler au nom de l’organisation, si c’est l’objet de votre question.

Je comprends. Tout va bien.

Parfait. Alors… que pouvons-nous faire pour vous ? »

Alexia jeta un coup d’œil interrogateur à Mahaut, qui l’incita à poursuivre d’un geste de la main — elle n’avait simplement pas d’idée précise de ce qu’elles pouvaient solliciter de Hush.

« Beaucoup de choses, assurément, comme vous l’avez déjà démontré avec ces énormes succès des dernières semaines. Ce que je me demandais, c’était s’il vous serait possible d’étendre votre travail à l’échelle internationale. Vous avez eu un impact fantastique sur plusieurs entreprises basées en Europe, et vous m’avez dit auparavant que vous étiez également actifs dans d’autres parties du monde, mais quelles sont vos capacités actuelles en Amérique du Nord ou en Asie ?

Je suis heureux que vous ayez posé la question, déclara l’un des adjoints avec un fort accent américain, car c’est précisément ce sur quoi nous avons travaillé ces derniers temps. Nous avions déjà de nombreux associés fiables aux États-Unis, mais nous sommes en train de mettre en place une organisation sœur à part entière là-bas, avec des sections dans chaque État et chaque grande ville. Même au Canada…

Et en Asie, ajouta le plus mince des hackers, nous avons un énorme réseau d’amis et de structures de soutien depuis des années. En Corée, au Japon, en Inde, en Indonésie, et même en Thaïlande maintenant ; et nos effectifs augmentent de minute en minute grâce à une campagne de recrutement massive.

Mais bien sûr, reprit le pseudo-Simon, tous ces développements nécessitent beaucoup de temps, de travail et d’argent pour engager des contributeurs fidèles, augmenter nos capacités opérationnelles et vous apporter les résultats que vous attendez… »

Perplexe et mal à l’aise, Mahaut assistait à l’échange en silence, ne sachant comment se positionner. Toute cette mise en scène lui rappelait leur visite à Saan’undir pour convaincre Gorulaï de les aider. La confiance que les Danamôns et elle avaient placée dans le chef de clan avait failli leur coûter la vie, quelques semaines plus tard sur Moliargha. Elle avait coûté la vie de Torm-Nur. Devait-elle se laisser influencer par ce mauvais pressentiment ?

« De l’argent ? se força-t-elle à intervenir. Je pensais que les hackers faisaient tout ça pour la gloire et la satisfaction de déjouer les efforts de leurs cibles pour protéger leurs données. Mais vous nous dites qu’ils sont en fait comme des employés de votre organisation…

Non, pas du tout, parut s’énerver le représentant de Hush. La plupart des hackers le font en effet pour la gloire ou pour un idéal de justice. Mais nous avons beau être d’une intelligence hors du commun, nous restons des êtres humains qui ont besoin de manger de temps en temps. Et le bon matériel est toujours cher. C’est pourquoi nous récompensons les hacks réussis avec de l’argent. De cette façon, nous nous assurons que les meilleurs hackers choisissent de travailler sur nos projets plutôt que sur des quêtes personnelles stupides… ou du vol pur et simple. »

L’homme avait prononcé les derniers mots avec un dédain perceptible. Était-ce vraiment la manière dont il concevait son occupation ? L’argent constituait-il un simple moyen d’atteindre des buts plus nobles ? Ou bien plus valorisants ?

« Donc, en gros, vous voulez qu’on vous paie plus pour vos services… résuma-t-elle en guise de provocation.

Oui et non, tempéra-t-il en penchant la tête sur le côté. Ce que nous avions en tête ressemblait davantage à un partenariat. Un accord qui nous permettra de planifier et d’investir dans l’avenir de notre organisation.

Comme quoi ? Une redevance annuelle ?

C’est un bon point de départ. Mais nous devons aussi couvrir nos dépenses spécifiques : immobilier, serveurs, frais administratifs ; l’expansion nécessite beaucoup de fonds.

De quel genre de sommes parlons-nous ? » questionna Mahaut, qui commençait à s’impatienter.

Le hacker chauve prit une des feuilles posées sur son bureau, la retourna et la glissa vers elles sans la lâcher. Elle se pencha en même temps qu’Alexia pour en prendre connaissance, mais se redressa bien plus vite. Bien qu’elle n’ait pas une connaissance aussi précise que son amie des finances du mouvement, elle devina que le chiffre inscrit devant ses yeux n’était pas entièrement dû au hasard.

« Vous connaissez vraisemblablement nos ressources aussi bien que nous, commenta-t-elle, écœurée par tant d’arrogance. Vous nous demandez de vous céder la moitié des actifs de notre mouvement. Je pense que c’est un peu exagéré. »

L’homme assis en face d’elles la considérait, le visage fermé. Très lentement, il reprit sa feuille et la rangea, sans quitter Mahaut du regard. Dans la pénombre, ses adjoints ne bronchaient pas, les mains enfouies dans les poches.

« Le 9 janvier, combien de personnes auraient été tuées si les terroristes avaient pu faire exploser leur bombe comme prévu ? interrogea-t-il enfin.

Beaucoup, je ne sais pas. Des dizaines, certainement.

Combien ont été tuées ?

Juste une.

Donc vous nous devez quelques vies. Les vôtres aussi, probablement… C’est une énorme dette. Une dette morale. »

Le sang de Mahaut ne fit qu’un tour. Elle n’avait aucun doute sur le fait que le travail de Hush leur avait permis d’éviter le pire, mais cela justifiait-il de leur signer un blanc-seing pour l’avenir ? Elle ne voulait pas réduire la capacité du mouvement à mener d’autres actions, toutes aussi importantes. Elle repensa à Sam, à sa conviction que le changement des mentalités formerait la clé de la transition, bien plus que la mise hors d’état de nuire des anciens maîtres du jeu.

« Nous sommes très reconnaissants pour l’excellent travail que vous avez fait pour assurer notre sécurité, bien sûr, déclara-t-elle avec tout l’aplomb qu’elle pouvait rassembler, et pour le reste de vos contributions aux objectifs du mouvement. Mais j’aimerais en savoir plus sur vos motivations. Qu’est-ce que vous y gagnez, si ce n’est pas de l’argent ?

Quelles sont nos motivations, selon vous ? temporisa le hacker. Nous sommes ici pour rendre ce monde un meilleur, tout comme vous. Nous ne voulons pas que les intérêts financiers dirigent la société et détruisent du même coup les conditions de la vie humaine organisée.

C’est super, sur ce point nous sommes d’accord. Mais selon vous, tous les moyens sont-ils acceptables pour atteindre ce but ? »

Mahaut sentit instantanément la tension parcourir la pièce. De l’autre côté du bureau, les hackers la fixaient, bras croisés et mâchoires serrées. Sur sa chaise, Alexia effectuait de minuscules aller-retour latéraux, les yeux baissés.

« Vous savez ce qu’on dit : tous les coups sont permis en amour comme à la guerre… argua le représentant de Hush. Et nous sommes résolument en guerre avec ceux qui sont au sommet, ne vous y trompez pas. Je ne pense pas que vous vous rendiez compte du nombre de tentatives pour se débarrasser de vous que nous avons déjà déjouées. Les attaques auxquelles vous avez survécu ne sont que la pointe de l’iceberg, nous découvrons chaque jour de nouveaux plans pour vous anéantir, vous et votre mouvement. Et tout le monde ne veut pas mourir en martyr… »

Mahaut agita la tête. Colin avait-il voulu donner sa vie pour leur cause ? Certainement pas. Elle-même n’y était pas prête. Mais pouvait-elle pour autant envisager de prendre la vie d’autrui ? Comment pourraient-ils empêcher que ce type de drame se reproduise, sans devenir eux-mêmes des semeurs de terreur ? Pouvait-elle partager la foi des Danamôns, et toujours espérer que la bonté humaine triomphe, même dans les pires circonstances ?

« Avez-vous vu Danapi ? s’aventura-t-elle à demander en dernier ressort.

Moi ? rétorqua le pseudo-Simon en haussant les sourcils. Bien sûr…

Bien ! Pouvez-vous me dire quel jour de la semaine c’était, la nuit dernière à Danapi ?

La nuit dernière ? Je n’ai pas fait très attention. Lundi, non ? »

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