L'objet du désir

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Un grincement discret trouble le profond silence qui enveloppe le salon illuminé par le soleil couchant. La porte s'entrouvre timidement et du couloir obscur flottent jusqu’à moi les effluves de ton parfum capiteux. Je m’en délecte et m’enivre tandis que tu passes la tête par l'ouverture, jetant des regards anxieux alentour afin de t’assurer que nul ne t’a suivi ou se dissimule dans un recoin abandonné aux ombres du crépuscule. Rassuré, tu refermes la porte en douceur derrière toi et t’approches à pas feutrés, m’adressant une œillade brûlante. Alangui au milieu du salon désert, havre de tes rêves les plus fous, étirant avec volupté le galbe parfait de mon corps d’albâtre satiné sur ton riche tapis d’Orient, je te rends ton regard enflammé.

Je perçois l’impatience se dresser vigoureusement et se tortiller dans tes entrailles avec frénésie, et tu te précipites sur moi, gonflé de désir. Soumis à la moindre de tes envies, je me laisse effeuiller. Lorsque le léger voile de soie transparente qui recouvre ma nudité glisse sur le sol, un éclat de démence embrase tes pupilles sombres, pareille à la foudre qui déchire les cieux enténébrés et s’abat sur la terre pour lacérer sa chair dans un grondement farouche.

Tes mains espiègles m’effleurent avec tendresse. Sachant pertinemment à quel point cette attente me rend fou, tu la prolonges, savourant l’extase prochaine. Nous sommes seuls tous les deux à la maison ce soir, toutefois tu tends l’oreille au moindre bruit, avant de te laisser emporter par l’ivresse, vers cet univers extraordinaire de sons, de couleurs et de saveurs inconnues qui n’appartient qu’à nous, t’oubliant dans ses bras avec allégresse.

Sans plus de manières, tu pars subitement à la conquête de mon corps tout entier offert à toi et entames le prélude de nos ébats. Je ronronne de plaisir sous tes caresses empressées. Un sourire féroce se dessine sur ton visage alors que tes doigts longs et fins capables d’incroyables prouesses, jamais à court de ressource, titillent ces endroits sensibles que tu apprécies tant, m’arrachant cette fois une série de petits cris aigus semblables aux trilles enlevées des oiseaux à l’orée du printemps.

Loin notre rencontre — Ô merveilleuse destinée ! — et nos maladroites explorations ignorées de tous. Aujourd’hui, bien que tu continues à me rendre visite en cachette, plus aucune parcelle de mon corps ne revêt de secret à tes yeux. Tu me connais par cœur, du bout des doigts, du bout des lèvres. Si nos premières entrevues étaient laborieuses et hésitantes, étouffant sans ménagement mes plaintes et mes cris de douleur tellement tu craignais que l’on nous découvre, tu sais à présent, mieux que quiconque, me mettre au supplice avant de consentir enfin à déchaîner toute la violence de la passion ardente qui te dévore.

Tes incursions autrefois brèves et occasionnelles sont devenues plus fréquentes au fil des mois et de l’apprentissage de nos âmes entremêlées. Désormais, nous ne pouvons plus passer une journée entière l’un sans l’autre et parfois tu braves même l’interdit pour venir m’honorer la nuit en catimini, faisant de moi ton amant au péril d’un amour idyllique. Car si par malheur il le découvrait…

De temps en temps, d’autres me rendent visite, néanmoins leurs gestes mécaniques dénués d’émotion ou, au contraire, empreints d’une emphase harassante sont à mille univers de me procurer autant de félicité que tes simples attentions, pourtant uniques.

D’abord sensuelles, tes caresses deviennent brutales à mesure que le mouvement s’accélère. Ton souffle court et rauque emprisonne mon corps luisant, tremblant sous une fièvre endiablée, pendant que tu me griffes, me frappes, me martyrises, et nos corps transis s’électrisent. Le visage perlé de sueur, tu frissonnes à l’approche de l’apogée. Toujours plus vite, toujours plus haut. Rien ne saurait freiner ton inexorable ascension vers le ravissement absolu. Peu à peu, nos cris d’exaltation s’unissent et se confondent en une harmonie sauvage. Cette nuit promet d’être longue et prolifique, et je me languis déjà de nos futures caresses.

Soudain, alors que tu ne prêtes plus attention au monde qui nous entoure, la porte s’ouvre à la volée mais je ne t’en souffle mot, grisé par le fol espoir de prolonger cet instant merveilleux en une éternité transcendantale. Hélas, son reflet sur mon corps le trahit. Tu te redresses, muet de stupeur, et la cavalcade infernale s’interrompt net. Tu le dévisages, horrifié, le souffle coupé par la panique. Le cœur meurtri par le regard cinglant de mépris et de répugnance qu’il te lance, tu t’écartes précipitamment de moi, sans que je cherche à te retenir. Tous deux, nous connaissons l’intensité de la haine qu’il me voue, m’obligeant à vivre reclus, en paria. Lorsqu’il se détourne de ce spectacle outrageux, bouillonnant d’une sourde colère, tu cours le retenir et bredouilles de piteuses excuses, le suppliant de te pardonner, mais il se dégage d’un mouvement sec et sa voix sentencieuse claque comme un fouet dans l’air immobile, suspendu à ses lèvres contractées en un rictus douloureux :

  • Voici donc la raison de tes absences. Tant de peine pour ça… Un vulgaire piano…

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