Émotions à foison

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Cette nuit-là, je ne pus dormir. Ce message tournait en boucle dans ma tête, ces mots transperçaient mon crâne. Ma raison cherchait à tempérer les sentiments troubles que je ressentais depuis que j'avais lu cette terrible phrase. Cela voulait-il dire que quelqu'un m'espionnait ? Qui ? Pourquoi ?

Depuis le mois de septembre, j'avais décidé d'installer des caméras de surveillance à trois angles de la maison, et une à l'entrée du chenil. Malgré le coût que cela avait engendré, je m'étais obligée à penser à ma sécurité, car bien-sûr on n'était pas à l'abri des gens malveillants. Je ne voyais pas qui pouvait m'en vouloir, de quoi ? Je n'avais officiellement pas d'ennemi.

Ma vie jusqu'à aujourd'hui n'était qu'une banale succession d'années de collège, de lycée, puis j'avais passé mon diplôme d'assistante vétérinaire. J'aurais préféré devenir vétérinaire évidemment, mais le montant des études dans une école privée étalé sur cinq ans aurait mis ma mère sur la paille.

Elle avait déjà dû affronter le drame de la perte de son mari, je m'étais à ce moment-là rapprochée d'elle. Je parlais peu, mais ma présence lui avait permis de tenir, je ne sortais pas, je n'allais pas aux soirées étudiantes. Je retrouvais ma mère tous les soirs, j'essayais de l'égayer, mais pour une adolescente qui se cherchait et avait du mal à être équilibrée, ce n'était pas facile d'assumer les coups de mou d'une maman affaiblie par la perte de son conjoint.

Je faisais de mon mieux, mais les traces de ces années difficiles étaient encore là, chacune avait vécu ces années difficiles comme dans un brouillard, les jours se succédaient aux jours, et il fallait bien trouver la motivation pour se tourner vers l'avenir. Justement je voulais la rendre fière, et je pensais y être parvenue.

Ma mère tremblait pour moi, qui m'entêtais à vivre seule dans un endroit isolé, certes magnifique, mais particulièrement éloigné de tout. Je n'envisageais pas d'évoquer ce message effrayant. Comme d'habitude, j'allais tout prendre sur mes frêles épaules, dussé-je en perdre la santé.

J'étais solide, je n'avais jamais été malade. Je devais être forte pour assumer chaque jour les tâches qui m'incombaient. Je cherchais dans mon enfance, dans ma jeunesse, les personnes qui pourraient être à l'origine de ce faux profil de blogueur, d'abord admiratif, gentil, qui envoyait régulièrement des compliments, me flattait.

Puis, tout à coup, cette phrase énigmatique touchant à mon corps, ma vie privée. Il m'avait observée. Il savait que je ne portais pas de soutien-gorge. Cela l'intriguait. Pour lui, c'était un angle d'attaque. Probablement quelqu'un qui était seul, qui cherchait à se faire valoir peut-être, à s'enorgueillir d'être un bon enquêteur. C'était un détail, certes, mais je ne voyais personne qui pourrait aborder ce sujet de façon aussi cash dans l'intention de me blesser.

J'avais été harcelée au lycée. Je connaissais ce que cela pouvait engendrer : l'isolement, la culpablité, l'humilation, tous ces sentiments que j'avais réussi à occulter une fois que mon harceleuse par chance, avait déménagé.

Cela avait commencé par de petites remarques sur ma façon d'écrire, puis sur mon style vestimentaire. Elle avait formé une bande avec trois autres filles, le gang des hyènes, comme elles se faisaient appeler. Elles se moquaient délibérément de moi en public, devant les profs, au self.

Leur tactique avait bien fonctionné. J'étais totalement seule, de moins en moins sûre de moi, j'avais malgré tout réussi à avoir le bac. Elles avaient fait courir la rumeur que j'étais une fille facile. D'où leur était venue cette idée, je ne sais pas.

Je n'avais fréquenté sérieusement qu'un garçon, en seconde. Il n'avait pas souhaité continuer car il aimait bien faire la fête et moi je ne trouvais aucun intérêt à se retrouver à quinze dans un appartement à fumer et à boire.

À l'école d'assistante vétérinaire, je m'étais concentrée sur les matières où je devais exceller si je voulais sortir diplômée. Je devais passer des heures à apprendre dans le silence de ma chambre, me confronter aux difficultés que j'avais toujours eues, le manque de concentration, la tendance à rêver.

Alors qui pouvait aujourd'hui encore chercher à me faire du mal ?

Mon ancienne harceleuse ? Le cafetier du village qui me regardait d'un mauvais oeil lorsque je venais poser des questions sur les environs avant mon installation, parce que je venais de Nantes et qu'il n'était pas convaincu de ma future réussite ? La voisine, qui se plaignait régulièrement d'entendre mes chiens, alors que sa bâtisse se trouvait à plus de cinq cents mètres ? Ou le facteur qui décidément avait une tête bizarre comme tout droit sortie d'un film d'épouvante ?

Tous ces visages se présentaient à moi sans que je puisse décider lequel m'aimait le moins.

Je sortis dans la nuit vérifier que les chenils étaient bien fermés. J'attribuai à chaque pensionnaire une caresse et un gentil mot, fermai à double tour la porte de ma petite maison. Je n'étais pas rassurée. Wanda ne me quittait pas d'une semelle. Elle sauta sur le canapé et se lova contre moi.

Je décidai de ne pas me connecter à mon blog, histoire de prendre du recul, et pris un livre dans ma bibliothèque, un de ceux censés me mettre du baume au coeur, "Le chant du grand Nord " de Nicolas Vanier. La nuit serait longue, autant la passer en bonne compagnie, me dis-je.

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