Petite conne

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Aujourd’hui, maman est morte. Puis-je y croire, vraiment ? J’ai peur d’espérer. J’ai peur qu’elle surgisse de derrière une porte, qu’elle crie « surprise petite conne ! », qu’elle m’agrippe les cheveux et qu’elle m’envoie valser à travers la pièce.

Je sais que c’est une peur irrationnelle. Mon psychologue m’en a parlé. Ça fait des années que maman n’est plus capable de me faire mal comme ça. Parfois j’oubliais qu’elle était dans une maison de retraite, complètement sénile, et je craignais de rentrer chez moi. Je prenais une grande inspiration, je posais ma main tremblante sur la poignée, et j’entrais d’un pas craintif dans mon propre domicile. Je fermais prestement ma demi-douzaine de serrures et de sécurités et je vérifiais toutes les salles une à une, toutes les zones d’ombres. Quand enfin j’étais certaine qu’elle ne s’était pas infiltrée chez moi, je m’autorisais à me détendre.

Déjà, je n’aurais plus à aller la visiter dans la maison de retraite. Ces visites étaient épuisantes. Elle n’avait plus la force de lever la main sur moi, mais elle était toujours aussi blessante, toujours aussi méchante.

« Agnès, petite conne ! Comment peux-tu être aussi laide et aussi stupide ? Espèce de sale gouine de merde, tu peux rien faire de bien pas vrai ? T’as toujours été complètement retardée, grosse mongolienne ! Rends-moi un service, va crever ! »

Les aides-soignantes se plaignaient qu’elle était méchante avec elles aussi, et avec les autres résidents. Je m’excusais à sa place, je leur disais qu’elle n’avait plus toute sa tête. La vérité, c’est qu’elle avait toute sa tête. Maman, elle a toujours été méchante. Elle disait qu’elle était honnête. Elle disait aussi qu’il fallait me corriger, que c’était pour mon bien et que je le méritais.

Mon psychologue dit qu’elle mentait. Il dit que personne ne mérite de se faire frapper par ses parents, ou même de se faire insulter. Il dit que lui, par exemple, il aime beaucoup ses parents, et qu’ils ont toujours été aimants. Je me demande ce que j’ai fait de mal, pour ne pas avoir de maman aimante.

« Mais tu ne peux pas être aimée, Agnès ! T’es moche, t’es stupide, t’es ingrate ! »

Mon psychologue dit aussi que ça c’est faux, que je peux être aimée, que je ne suis ni moche, ni stupide, ni ingrate. Il dit que, la preuve, je continue de rendre visite à maman à la maison de retraite alors que rien ne me force. Il dit même que je ne devrais pas lui rendre visite à maman, que ça ne m’aide pas, qu’elle détruit les progrès que je fais en thérapie. Peut-être que je devrais l’appeler, mon psychologue, pour lui dire que maman est morte.

Je me demande comment va être ma vie, maintenant, sans maman. Elle m’a toujours dit que je n’aurais pas de vie sans elle, que je ne pouvais pas me débrouiller seule, que j’étais une bonne à rien de toute façon. Mon psychologue m’a dit que ce n’était pas vrai, que je vivais toute seule, que j’avais un travail, que je me débrouillais très bien. Il a raison, mon psychologue. Pourtant, je n’arrive pas à imaginer une vie sans maman et ses mots méchants. Peut-être que c’est parce que c’est trop tôt. Maman n’est morte qu’aujourd’hui, après tout.

Elle a vécu longtemps, maman. Quatre-vingt huit ans, et toujours aussi vilaine. On dit que ce sont les meilleurs qui partent en premier. C’est peut-être pour ça qu’elle a vécu aussi longtemps. Elle a connu la guerre, la crise économique, la guerre froide, la crise encore, et elle est morte de vieillesse. C’est vrai que durant les dernières années de sa vie, elle était bien diminuée maman. Ça a commencé par des jambes un peu faibles, et puis elle se faisait pipi et caca dessus. Là elle vivait encore à la maison. Je changeais sa couche. Elle détestait ça, alors parfois elle s’amusait à me balancer ses dessous souillés au visage. Au bout d’un moment, son état a empiré et je ne pouvais plus m’occuper d’elle. Quand je lui ai annoncé qu’elle allait en maison de retraite, elle m’a giflée. Elle a essayé de me frapper plus, mais son corps était trop fragile pour ça. Alors, pour la première fois de ma vie, je l’ai vue pleurer. Elle m’a suppliée, elle m’a dit que ça allait, qu’elle n’avait pas besoin d’aller là-bas. Quand je lui ai dit que c’était décidé, que je ne pouvais plus m’occuper d’elle, elle s’est énervée à nouveau, mais elle ne pouvait plus me frapper.

« Espèce d’ingrate de merde, je t’ai nourrie et je t’ai logée, petite pute ! Et c’est comme ça que tu me remercies ? Tu devrais aller te suicider tout de suite, sans moi t’es rien, rien ! »

C’était la première fois que je prenais une décision comme ça et que je m’y tenais. Ça me brisait le cœur de voir maman comme ça, mais je n’avais pas le choix. Je lui ai promis que je lui rendrais régulièrement visite, que ce n’était pas très loin, qu’on se verrait souvent. Mon psychologue a dit qu’il était fier de moi pour avoir pris une telle décision, que ce n’était pas une décision facile mais que ça m’aiderait.

J’aime bien vivre toute seule, même si, pour être honnête, maman n’est jamais vraiment partie de l’appartement. J’ai passé ma vie entière ici, et maman plus longtemps encore. Sa trace est partout. Mon psychologue m’encourage à déménager, me dit que je ne pourrais jamais oublier ce que m’a fait vivre maman en continuant à vivre ici. Je ne pouvais pas déménager, tant que maman était en vie. Elle m’aurait tuée. Maintenant qu’elle est morte, peut-être que je pourrais changer de domicile.

Maman est morte aujourd’hui. Est-ce que je peux vraiment y croire ?

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