Tristesse progressive

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Les notes du piano résonnaient dans la grande salle du manoir. L’enfant jouait ses propres compositions, tristesse progressive avait-il dit à sa mère quand elle lui avait demandé comment est ce qu’il voulait les nommer. Et chaque soir, quand la nuit débute son repas et qu’elle mange le jour, aux premiers reflets orangés, le petit partait jouer ses comptes de la tristesse progressive. Et chaque soir, il remplissait la grande salle d’un sentiment sombre, opaque et noir, d’une émotion personnelle, qu’il s’était interdit à montrer aux regards des autres, ces émotions, toujours plus profondes les unes des autres, venaient assombrir les murs déjà pourpre d’encore plus de noir. Le noir du ciel quand un crime est commit.

La musique résonnait à présent dans toute la demeure. La soeur du petit s’était assise dans les escaliers, elle écoutait, admirait, pleurait parfois. La mère avait relevé le nez de son livre romantique qui ne lui fournissait qu’une vague illusion d’un désire trop grand pour elle. Et le père, lui, s’était redressé. Le buste droit, la tête haute, il fermait les yeux pour mieux comprendre son fils.

La nuit terminait maintenant de se délecter du Soleil, elle l’avait remplacé par la Lune. Et le ciel, plus noir que jamais, avait revêtit sur lui la parure des rois. Il brillait de milles feus argents. C’était comme si toutes les étoiles avaient décidé de se regrouper autour du manoir pour entendre le petit jouer. Pour l’entendre se donner corps et âme à sa musique funeste.

Cinquième morceau : Suaire mortuaire ; il débutait. Plus violent que les autres, plus triste, plus noir, plus malade. Oui malade était le mot. Ce morceau faisait l’effet d’un chant crié par un fou, un désire maladif d’absolution par l’autre monde. Douze ans. Comment être si sombre si jeune ? Lui seul savait. Comment pourrait-il l’expliquer ? Et quand bien même ses parents l’entendraient, ils ne seraient plus les mêmes. Le petit savait. Alors il ne disait rien. Gardait tout ses maux pour sa musique, pour ses pensées, pour lui. Et le petit savait qu’il ne devait pas perdre le contrôle sur ces pensées. Il savait que c’était trop risqué, même à son jeune âge. Alors l’enfant frappait les touches de son piano avec ferveur et dévotion. Les yeux à demi-clos il offrait son âme à sa mélodie. Il déposait sur son coeur ce fameux suaire mortuaire que lui seul pouvait contempler. La soeur du petit avait pris le violon posé sur son étuis. Elle accompagna, comme à son habitude, son frère sur le deuxième temps de cette chanson. Et les jumeaux neurasthéniques entamaient leur rituel nocturne avec sous leur peau un dérivé du mot néant ; au plus grand chagrin des parents. La mère était restée à l’étage, dans sa chambre, assise sur le lit, la tête enfouie dans ses mains, pensive, effrayée. Le père était descendu, comme chaque soir, voir ses enfants jouer.

À l’étage, la mère s’était relevée. Debout, le dos courbé, les épaules affaissées, la tête baissée. Ses cheveux s’étaient agglutinés devant ses yeux et en prenant une profonde respiration, elle tira en arrière sans envie les épaisses mèches noires emmêlées. Elle savait que c’était maintenant et seulement maintenant. Cela ne pourrait pas être plus tard.

Dans la grande salle, les jumeaux achevaient leur morceau funeste quand un bruit sourd les coupa. Leur père s’était levé et s’était précipité devant le manoir. Quand il ouvrit la porte d’entrée la mère gisait là. La poitrine et les épaules broyées par la violence du choc. Les poumons perforés par ses cottes brisées ; la mère était morte. Le visage défiguré. Elle était tombée du balcon et avait atterrit sur les quatre marches du perron. Les cris du père résonnaient si fort dans la nuit que la foret en avait elle-même frissonné. La Lune et les étoiles s’étaient reculées. Le temps avait ralenti. Les grillons avaient cessé leur chants. Immobile, effrayé, le monde s’était arrêter de fonctionner, laissant place à l'obscurité. Les jumeaux se tenaient la main, il savaient, ils comprenaient. Leur père ne comprendrait jamais, il était trop faible pour une telle quantité de chagrin. Trop vieux pour supporter le poids du vide. Le petit regagna son piano pendant que la soeur reprit le violon. Muets, ils reprirent leur musique funeste. Elle avait prit tout son sens maintenant. La lune venait de revenir sa robe de mort. Celle qui blesse, celle qui ouvre les corps, qui détruit la chaire et qui s’en délecte avidement.

Le père devient fou quand il entendit le sixième morceau débuter. Comment ses enfants de douze ans tout juste pouvaient se montrer si indifférent ? Leur mère était morte. Sa femme était morte. Et ils continuaient de jouer leur maudite musique. Maudite, oui… C’était surement cela ce disait alors le père. "Mes enfants sont fous, c’est de leur faute. Ils doivent payer."

Cette nuit là, au manoir des Grandbelly il n’y eu pas qu’un seul cadavre mais quatre. Toute une famille entière venait de disparaître. Quand la police arriva sur les lieux elle trouva le sang de la mère sur les marches mais pas le corps. Toute la famille avait été rassemblée dans la grande salle. Les jumeaux neurasthéniques avaient été disposés, tout comme leur mère, autour de la table. Le visage caché sous des suaires à demi-opaque, nous pouvions tout de même entrevoir leur calme glacial. La mort au bout des doigts. Le père gisait là lui aussi, mort de sa propre main. Le verre de poison avait la couleur du sang. La police ne trouva jamais les raisons du suicide de la mère, il n’y avait jamais eu de lettre, de mot, d’explication. Elle avait simplement sauté. Et pour clore le dossier des Grandbelly, la police déclara que le double meurtre par empoisonnement des enfants par le père avait été dû à une folie soudaine. Un craquage avaient-ils dit. Et le suicide du père ? Les remords avaient fait le reste. Éprit de haine et de tristesse il avait dû se dire que tous devaient mourir. Pour que la famille ne soit jamais séparée.

Si seulement la police savait ce qu’il s’était vraiment passé cette nuit là au manoir des Grandbelly. Ce que tout le monde ignorait c’est qu’il y avait un troisième enfant, qui lui, savait tout et qui s'était enfuit dans le noir.

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