Apollinaire a tort

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“Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure”

Je refermai le livre sur le guéridon, la pliure usée à force de le rouvrir.

Du bout des doigts je ramassai les grains de sucre tombés autour de ma tasse. Et les laissai glisser dans mon café.

Choses infimes, petits gestes anodins. Quelques secondes de dispersées au milieu du grand fracas.

La terrasse s’animait, les lumières colorées tintaient le jour qui se couchait. Le bruit de la ville devenait feutré, moins métallique. Il s’humanisait. Les conversations se faisaient moins pressées, plus personnelles. Les masques stoïques disparaissaient. De nouveaux les remplaçaient.

Un tour de petite cuillère dans mon breuvage, et je la reposai sur la soucoupe. Le temps s’étirait et la vie continuait. Boucle infinie, futile.

De tous les cafés que j’avais fréquenté, celui-ci n’était pas mal. Les alcôves me laissaient observer, le serveur ne cherchait pas mon regard, et je commandais à intervalles réguliers pour que l'on ne me pose pas de question.

Le temps glisserait-il toujours ainsi?

La chape d’ennui au-dessus de ma tête allait-elle se déchirer, un jour?

Je rouvris mon livre.

“Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure”

Et le refermai.

Je levai la tête. Une silhouette familière. Le souvenir de son propriétaire s'immisça en moi. Avant que je n'abandonne.

Ce n'était pas lui. Bien sûr.

Je soupirai. J'aurais tant aimé revoir...

Son allure, sa tête qui se penchait comme pour une confidence, son regard qui s'animait quand il s'amusait. Tant de ces choses me manquaient.

Disparues. Enfouies. Oubliées.

Ces virées à deux, en cachette, complices. Ces soirées, tard le soir, les cinémas improvisés. Les retrouvailles d'après-midi, les prétextes. Les regards, les étincelles. Ses yeux, qui se perdaient dans les miens, au fil des hasards. Ou tout comme. Nos mains qui se frôlent d'abord. Qui se cherchent et finissent pas ne plus se lâcher.

Cette attraction que l'on ne nommait pas. Qui nous appartenait. Qui prenait vie lorsque nos peaux se touchaient. Précieux moments volés.

Disparus. Enfouis. Oubliés.

Qui de nous deux blâmer. Moi pour l'avoir trop aimé, ou lui pour m'avoir quitté?

  • “La vie n’est pas un livre, disait-il. Vis-la. Respire-la. Imprègne-toi de moi, de nous, arrête de rêver à ce qui pourrait être.
  • Eluard prônait l’amour infini, pourtant, répondais-je alors.
  • Laisser la vie filer, juste pour la ressentir, ne construit pas une histoire.”

Comment aurais-je su, que l'on pouvait se consumer jusqu'à la cendre, à laisser l'amour se répandre au bout de chaque souffle.

La raison a tort, m'étais-je répété. Les sentiments naissent, s'enracinent comme une liane invisible. Le cœur empêtré, prisonnier de ces liens qu'il ne sait défaire. Le souvenir de l'absent tatoué à jamais au creux de son écorce. Que chaque espérance fait rougir au fer blanc.

Un gilet noir sur une chemise blanche passa dans mon champ de vision. Des yeux polis dans un visage hâlé. Je dérangeais. Mon alcôve convoitée attendait mon départ.

Apollinaire dans une poche, ma veste sous le bras, je consentis.

Comme la Seine du poème, je glissai.

"Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent"

Pourquoi, alors, fallait-il que je me souvienne? à quoi bon ces images de son sourire à ma porte? Le bruit sourd de sa poitrine après l'amour? L'odeur chaude de son cou au petit matin?

Aurais-je dû ne retenir que l'envers? Les toasts brûlés et les œufs immangeables? Ses envies de Billy Wilder au beau milieu de la nuit? Ou les jours de brouillard quand il devenait abstrait?

Aurais-je dû apprendre à le détester, après tout cela?

Après la perte, après l'abandon, j'avais laissé venir à moi la colère. L'humiliation. Le déni. Et finalement accepté.

Que si j'avais écouté, si je l’avais entendu, alors… peut-être...

Les fils délités de notre histoire, emportés par le temps, auraient-ils pu être raccommodés?

Fantôme somnabulesque, je descendais la rue. Où allais-je? Plus bas, vers la Seine sans doute.

"L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente"

Je l'avais lu cent fois. Jusqu'à la nausée. Jusqu'au rejet de ces mots abîmés par tant de regret, par tant d'amertume. à force de s'en remplir, à force d'habitudes. Combien de temps avant que les mots ne revivent, que les sensations ne reviennent? Pourrais-je un jour les redécouvrir, et les apprécier à nouveau?

Me dire que le monde est beau, et qu'il a une saveur. Que les gens sont bons, et qu'ils cherchent le meilleur. Que la lumière m'atteigne, lorsque mes yeux se ferment.

Comment chasser l'obscurité, lorsque tout est incolore?

Suis- je voué à ce destin, où je sombre depuis ce jour?

Mes pas se font plus lourds. Le pont est bientôt là. Je le sens sans le voir. Le bruit du fleuve chante. Pour qui sait l'entendre.

Ai-je envie d'être là?

En ai-je vraiment le choix?

La rue s'arrêtera bientôt. Je peux faire demi-tour. En suis-je encore capable?

Je n'ai pas besoin de lever les yeux. Je connais la plaque de cuivre, sur la façade en pierre. J'en sais les contours, et sa lourde porte en bois.

Je pourrais sonner. Je pourrais appeler. Poser le regard à l'étage au-dessus. Et voir cette lueur me prouvant ton existence.

Combien de fois ai-je rêvé, que je serais chaque jour encore un peu le même, et toujours un peu à toi?

Je posai la main sur la porte ouvragée. Du bout des doigts je frôlais les rainures, les entrelacs. La poignée. Le code avait-il changé?

Fébrile, le cœur éparpillé et le souffle retenu, je tapai les six chiffres adorés.

Elle s'ouvrit. Mes pas étaient de plomb.

Je libérai mes poumons, et la main sur la rambarde, j'implorai mes jambes de me porter jusqu'à toi.

Marche après marche, le cœur tambourinant, je revoyais nos cavalcades dans cet escalier. Heureuses. Insouciante. N'imaginant pas qu'elles puissent disparaître sans crier gare, un jour.

Le paillasson n'avait pas changé. Tout juste avait-il perdu de son usage décoratif. Restait sa fonction primaire. M'accueillerait-il?

Un bruit de placard derrière la porte, un rock indé en toile de fond.

Je sortis mon livre de ma poche. Tout était de sa faute, il m'avait conduit là. La main tremblante, je toquai.

"Comme la vie est lente

Et comme l'espérance est violente"

Les pas approchèrent. Mon cœur eu un raté. J'avalai ma salive. Dans l’entrebâillement de la porte, ses yeux me virent. L'incrédulité d'abord, puis l'ombre de la douleur passa sur son visage. Il était si beau. Les boucles brunes en désordre, les lèvres douces entrouvertes de stupeur. Tout devant moi me serrait le ventre. Oserai-je y poser la main? La porte réfléchit, puis s'ouvrit davantage. Son corps m'invita à entrer.

Je tendis le livre à son propriétaire. Il avait parcouru assez de chemin pour revenir jusqu'à lui. épuisé lui aussi d'avoir tant fui.

Il s'en saisit sans un mot. Contempla son état délabré, calculant le nombre d'heures où je l'avais serré contre moi à défaut d’autre chose.

  • Maintenant que tu as fait le tour des surréalistes, que dirais-tu de passer aux romantiques? demanda-t-il simplement en refermant derrière nous.

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