Kairii : la route

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Sur le chemin, Kairii ne cessa de tourner et de retourner dans sa tête ce que lui avait dit Sakabe.

Incapable de mentir, mon œil, pensa t-il. Il me croit franc du collier... Je vais lui montrer, moi ! L'assassiner dans son sommeil ou un truc comme ça.

Kairii réalisa amèrement que le samurai l'avait bien cerné. Effectivement, si c'était vraiment la vengeance qu'il voulait coûte que coûte, il l'aurait tué, là bas, dans la clairière. Sans une once d'hésitation... Mais Kairii avait été assez stupide pour faire passer une obscure préoccupation d'honneur personnel avant le résultat attendu.

Je me ramollis, réalisa t-il. Avant, je l'aurais tué sans hésiter, qu'il soit désarmé ou non. Y a pas à dire, je suis devenu faible.

Lors d'une halte dans une auberge, Kairii croisa encore le wakashû et son nenja. Comme lui, les deux samurai suivaient la route de Tôkai. Cette fois, Kairii demanda une chambre. Il comptait dormir assis et habillé comme à chaque fois, mais il était hors de question de passer la nuit à se faire zyeuter par Sakabe. On lui donna une petite chambre au calme, qui donnait sur la route.

Malheureusement, Kairii fut tiré de son demi-sommeil par des râles et des chuchotements. Son premier réflexe fut de sortir son couteau, avant de se rappeler qu'il ne craignait rien. Il était seul dans la chambre. La pénombre, à laquelle il s'habitua immédiatement, ne cachait rien de menaçant. Il replaça son couteau dans sa veste.

Les râles continuaient. Ils provenaient de la chambre d'à côté. Le samurai et son wakashû. Les bruits mouillés de la pénétration anale, la respiration lourde du seme, les gémissements étouffés de son uke... Ces bruits étaient insupportables pour Kairii. Ils croisa étroitement les bras contre son corps, se félicitant de ne pas être avec Sakabe. Ce dernier aurait probablement été excité... Il aurait peut-être essayé de les rejoindre !

Kairii se cala à nouveau dans le recoin du mur. Les choses s'accéléraient, à côté. Les gémissements du jeune s'étaient transformés en véritables cris, et à présent, il n'était plus le seul à râler. Kairii frissonna en se rappelant la sensation du pénis coulissant dans son anus, écartelant ses chairs, lui fendant le ventre... Il revoyait Sakabe, sa joue râpeuse contre la sienne, jouer du bassin au dessus de lui. En proie à une véritable suée, annonciatrice du pire, le jeune homme déglutit, changea de position, serra son katana contre lui. Il se gratta le ventre, posa sa main sur sa cuisse dans l'espoir de se calmer. Là, Kairii constata avec horreur que son sexe avait durci. Inconsciemment, il l'avait saisi dans sa main.

Kairii se leva d'un bond. Il ramassa ses affaires, son chapeau de paille, et frappa trois coups violents sur la cloison donnant sur la chambre des deux amants en passant dans le couloir :

— Vous allez la fermer, oui ?

Le samurai plus âgé bondit sur son sabre et se précipita hors de la chambre au plus vite, mais, heureusement pour lui, Kairii était déjà dehors. Il récupéra son cheval et repris la route, Sakabe sur ses talons.


*


Kairii se souvenait avec une nette acuité de la toute première fois qu'il avait ressenti du plaisir pendant une pénétration anale. Contrairement à ce qu'il avait cru au début, ce n'était pas avec Sakabe. Le samurai lui avait fait connaître l'orgasme, mais ce n'était pas lui qui l'avait initié. Non... Sa toute première jouissance, il l'avait éprouvée chez les Otsuki, sous la férule du « dresseur de kagema ». Précisément, lorsque ce dernier l'avait monté sur un phallus artificiel.

L'instrument était monstrueux : un pilon de bois figurant un sexe en érection, de taille gigantesque, gainé de cuir noir. Kairii avait eu des sueurs froides lorsque son tortionnaire – qui le torturait depuis des jours – le lui avait montré. Mais il avait serré les dents, résolu à supporter en silence. Ce dont – et il avait voulu l'oublier par la suite – il avait été incapable.

— Détends-toi, mon mignon, lui avait conseillé l'homme de ce ton suave que Kairii haïssait tant. Tu dois accepter la pénétration. Tu vas souffrir, sinon.

Kairii pensait qu'il se fichait de souffrir : quoiqu'il arrive, il était hors de question d'accepter une chose aussi ignominieuse. Mais en sentant l'objet coulisser dans son anus, il avait compris que ses nerfs allaient être mis à rude épreuve. Et lorsque la chose, après de douloureuses et interminables minutes de manipulation, avait été enfoncée jusqu'à son rectum, il avait couiné. Un cri bref mais bien présent, qui avait amusé le bourreau.

— C'est bien, l'avait-il félicité en le caressant. Ouvre-toi.

Son anus n'était plus qu'une bouche : une bouche tremblotante, qui se contractait désespérément autour de l'instrument, d'une impitoyable rigidité. Cette bouche, alors que l'homme vissait le phallus dans son rectum, avait fini par accepter l'objet et l'enserrer de toutes ses forces. Cette reddition s'était accompagnée d'un début d'érection, et le bourreau des Otsuki l'avait récompensé en lui retirant le phallus pour le prendre, ce qui avait été tout aussi douloureux et tout aussi humiliant.

— Toi, t'as une réelle facilité pour le plaisir anal ! l’avait félicité son bourreau entre deux va-et-vient.


*


Sakabe nota les lèvres serrées et le visage fermé du jeune homme qui chevauchait à côté de lui. Visiblement, Kairii n'était pas au mieux de sa forme.

Il a peut-être trop chaud, pensa Sakabe en observant les joues pâles, légèrement rosies et mouillées de sueur, les yeux cernés et le crâne presque nu, seulement protégé par quelques centimètres de cheveux noirs, du garçon.

— Tout va bien ? lui demanda le samurai, légèrement préoccupé.

Kairii, tiré de son cauchemar érotique, jeta un regard coupant et rapide à Sakabe. Encore lui... Toujours au bon endroit au bon moment ! A croire qu'il avait la capacité de lire dans les pensées.

— Arrête de me parler, lui lança t-il. Toi et moi, on est pas des compagnons de route.

Sakabe se rapprocha de Kairii, se plaçant à sa hauteur.

— Je sais, mais je m'inquiète pour toi. Je me demande si cette chaleur est très bonne pour toi, avec ta peau blanche et tes yeux clairs ? Mon grand-oncle avait ramené un chien sibérien au poil blanc et aux yeux bleus de sa campagne de Corée, et ce chien exotique n'a pas supporté le soleil de Kyûshû, il a attrapé une insolation et...

Kairii le coupa, les yeux brillants comme un éclat de glace.

— T'es en train de me comparer à un chien ?

Sakabe le regarda.

— Non, je dis juste que...

— Arrête de t'inquiéter pour moi ! hurla alors Kairii. D'ailleurs, laisse-moi tranquille, arrêtes de me suivre !

Il partit devant, une fois de plus. Mais Sakabe n'essaya pas de le rattraper.

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