Taito : réminiscences

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Malgré tout ce qui s’était passé, Kairii reprit ses activités très vite. Il voulait visiblement tirer un trait sur l'année noire de sa captivité le plus rapidement possible. Comme il n'avait pas pu s'entrainer pendant un an et avait été mal nourri (on empêchait les kagema de grossir, de sentir fort ou de développer un corps trop masculin en ne les nourrissant que de tofu, de bardane et de légumes à cuits à l'eau), il avait perdu une bonne partie de sa musculature. Il reprit donc le chemin du dojo moins d'une semaine après son retour, s'astreignant à des exercices quotidiens. Je l'admirais beaucoup pour son courage : il était obligé de repartir de zéro, et le faisait sans se plaindre.

En m'exerçant avec lui, je réalisai qu'il était devenu encore plus agressif et ne me laissait plus rien passer. Envers moi, son comportement était en train de changer : il n'était plus du tout affectueux, et se montrait souvent irritable, sombre et renfermé. J'imputais ça au véritable enfer qu'on lui avait fait vivre ces derniers mois et ne lui en tenais pas rigueur. On l'avait forcé pendant tout ce temps à ouvrir les cuisses devant tous les hommes qui passaient, à parader en grande tenue dans les quartiers de plaisir, faire des clins d’œils au théâtre et passer ses journées, maquillé, en kimono d'apparat, dans une devanture grillagée où tous les péquins d'Edo se pressaient, la bouche ouverte, pour le voir fumer et attendre, avides de ses moindres mimiques. C'était naturel qu'il soit énervé. En fait, il devait être fou de rage, et se contenir chaque jour pour ne pas le montrer.

Avant cet épisode, Kairii soignait un minimum son apparence. Cette période était révolue. Désormais, il ne portait que des couleurs sombres, coupait ses cheveux à ras régulièrement comme un moine et refusait d'approcher une scène ou une aire de danse. Il ne pouvait plus regarder un instrument de musique sans grincer des dents et ne chantait plus. J'avais même l'impression qu'il s'enlaidissait à dessein, laissant ses cheveux sales et indisciplinés et les coupures récoltées à l'entrainement s'accumuler sur son visage. Je mettais quiconque au défi de pouvoir le reconnaître, et c'était d'ailleurs son but. Kairii voulait devenir une autre personne, qui n'avait aucun lien avec le beau Yukigiku. Il craignait sans doute de croiser l'un de ses anciens clients... Cette seule idée me donnait moi-même la chair de poule. Mon sang tournait dans l'autre sens rien que d'y penser.

Pourtant, c'est ce qui arriva.

Je n'avais plus entendu parler de Sakabe Hideki depuis ma rencontre avec lui dans la forêt entre Otsu et l’ancienne capitale. J'ignorais si ce dernier continuait à chercher Kairii. Mais un jour, alors que j'accompagnais père et fils à Ise le jour de la grande fête du printemps, je fus interpellé par une voix familière.

— Taito-kun, m'appela t-on par derrière.

Je me retournai, me retrouvant nez à nez avec la silhouette imposante de Sakabe Hideki. Ses joues mal rasées s’étaient émaciées : c'était évident qu'il vivait sur les routes depuis tout ce temps.

— As-tu retrouvé Yukigiku ? me demanda t-il, le feu dans ses yeux noirs.

— Vous devriez retourner auprès de votre seigneur à Kaga, lui dis-je en tentant de ravaler la bile qui me montait à la gorge. N'oubliez pas que nous avons rendez-vous le premier mois de l'an prochain.

— Je n'ai pas oublié. Mais je suis toujours à la recherche de Yukigiku. Il n'est plus à l’ancienne capitale... On dit qu'il s'est enfui en causant un massacre : il aurait tué son danna et incendié sa résidence, après avoir été libéré par un mystérieux jeune homme aux cheveux blancs... Et voilà que je me retrouve devant ce garçon qu’on appelle le « loup blanc de Kuki ». Quel autre adolescent que toi, Nagisa Taito, possède une chevelure d’une telle couleur ?

Pour toute réponse, je me contentai d'un soupir condescendant. Visiblement, Sakabe avait mené sa petite enquête. Kairii, qui ne supportait plus les moindres notes de musique festive, était parti acheter du riz à l'autre bout de la ville. Il devait attendre avec les chevaux, loin de la fête. Tant que Sakabe restait là, il n'avait aucune chance de le trouver. D'ailleurs, j'étais quasiment sûr qu'il n'allait pas le reconnaître. C'était Yukigiku qu'il cherchait, pas Kairii. Une poupée de porcelaine au visage de masque, parée de brocart rouge et or, au corps recouvert de fard blanc, arborant un chignon élaboré piqué de corail et de laque chatoyante. Kairii était une tout autre personne.

— J'ai entendu une autre rumeur, fis-je en croisant les bras. Le dénommé Yukigiku est mort, laissant la place à un guerrier assoiffé de sang, qui massacre impitoyablement tous ceux qui osent prononcer certains mots devant lui. Et la personne sans nom qui le suit comme son ombre, le « Loup blanc des Neuf Démons », rêve du jour où il brandira bien haut la tête de celui qui l’a humilié. Un conseil : oubliez-le. Le garçon sur lequel vous fantasmez n'existe plus... s'il n'a jamais existé !

Je lui tournai le dos. Mais il m'empoigna l'épaule, me forçant à l'arrêt.

— Je vous ai dit qu'on réglerait nos comptes l'an prochain, au lieu et à la date prévue, répétai-je en fronçant les sourcils. Ne provoquez pas un esclandre ici... C'est un jour de fête, et une terre sacrée !

— Dis-moi où il est, gronda Sakabe. Je dois le voir.

Il semblait comme possédé. Kairii faisait souvent cet effet là aux gens. Ils s'entichaient de lui, perdant toute retenue et sens commun, leur attachement virant à une obsession maladive.

Cette fois, ma main migra sur la poignée de mon sabre. Jamais le tirer ne m’avait paru aussi approprié.

— Puisque je vous dis que c’est impossible !

La voix grave de Kiyomasa résonna alors dans mon dos.

— Un problème, Tai ?

Le chef du clan Kuki fit un pas en avant, s’interposant entre Sakabe et moi. Ses bras étaient croisés dans son kimono, mais il émanait de sa haute silhouette une menace clairement exprimée.

Je vis Sakabe relever lentement le visage, les yeux écarquillés à la vue du père de Kairii.

— Masa-le-démon, murmura t-il lentement.

Le susnommé fronça les sourcils, contrarié, avant de jeter un regard rapide autour de lui.

— Ne prononce pas ce nom ici, idiot ! gronda-t-il en poussant Sakabe dans la ruelle adjacente.

Je suivis derrière lui. C'était peut-être une bonne idée de régler son compte à Sakabe ici même, mais je lui avais donné ma parole.

— Maître, fis-je à Kiyomasa, je dois rencontrer cet homme en combat singulier en janvier prochain... Laissez-lui la vie sauve, afin de me permettre d’honorer mon serment.

Kiyomasa se tourna vers moi, soudain agressif.

— Pourquoi ? Il t'a fait quelque chose ?

Je gardais le silence. Je ne pouvais pas trahir Kairii.

Kiyomasa se tourna vers Sakabe à nouveau. La façon dont le rônin regardait le père de Kairii me déplaisait : un mélange de fascination et d’émerveillement, dans lequel il n’y avait aucune trace de peur.

Puis soudain, à la surprise générale, il se jeta à genoux.

— Kiyomasa-dono, fit-il en posant les mains devant lui. Donnez-moi votre fils en apprentissage. Je vous promets que je m'occuperais bien de lui ; il aura un poste important chez le seigneur Maeda à Kaga et apprendra les arts de la guerre tels qu'ils sont pratiqués dans ce fief. Je me porte garant de lui, en tant que nenja.

Kiyomasa fut aussi décontenancé par cette demande soudaine que par le comportement de l'homme. Il se tourna vers moi, surpris.

— Tu veux le jeune Tai sous ta protection ? fit-il en me pointant du doigt. Je ne le donnerai pas, même contre le meilleur poste du monde. D'abord, il est déjà en otage chez moi. Je l'ai arraché aux Otsuki de mes propres forces... Ce gosse est un trophée de guerre, une compensation. C'est le mien. Tu portes un seul doigt sur lui, et je te coupe la main.

Au moins, c'était clair. En dépit de l'aveu de mon statut réel par Kiyomasa, je ne pus m'empêcher de sourire.

— Maître respecté, merci pour votre sollicitude, commençai-je.

Kiyomasa tourna la tête vers moi, aussi rapide qu'un de ses faucons.

— Quoi ? Tu veux y aller ? Ce type te plait ?

Il avait craché cela comme s’il s’agissait de la pire des insultes.

Je m’empressais de démentir. Mais Sakabe s'était déjà relevé :

— C'est votre fils de sang que je veux, dit-il avec assurance. Yukigiku.

Kiyomasa lui glissa un regard dangereux.

— Yuki quoi ? Y a aucun gosse de ce nom chez moi, grinça-t-il. Et de toute façon, je ne pratique pas l'échange de gamins !

L’expression de Kiyomasa en disait long sur ce qu’il pensait de cette pratique, commune à l’époque, et qu’il avait lui-même subie.

— Je parle de votre fils, insista Sakabe. L'adolescent aux cheveux noirs et aux yeux gris qui a causé tant de remous à Yushima Tenjin. Je suis déjà son amant... Et j'aimerais devenir son protecteur officiellement.

Je cachai mon visage dans ma main. Par cette déclaration, Sakabe avait signé son propre arrêt de mort !

Kiyomasa fixait le samurai en silence, son visage de loup arborant ce qui était peut-être son expression la plus effrayante. Il venait enfin de comprendre.

— Taito, murmura-t-il à mon intention, tu veux tuer cet homme pour ce qu'il a fait à Kairii, c'est ça ?

Je hochai la tête, résigné. Sakabe Hideki me regardait, nullement effrayé.

— Il s'appelle donc bien Kairii, sourit-il, l'air soudain rêveur.

Kiyomasa réagit dans toute sa juste colère. On aurait dit un tsunami s'abattant sur un port tranquille.

— Je t'interdis de prononcer son nom ! rugit-il. Et si tu tiens à la vie, disparais immédiatement. Taito te tuera plus tard... S'il ne t'avait pas fait ce serment, je t'aurais sorti les boyaux du ventre ici-même !

Les foudres de « Masa-le-démon » étaient choses effrayantes, que la sagesse commandait d'appréhender avec autant de crainte fataliste et respectueuse qu'un typhon ou un incendie. Pourtant, Sakabe ne parut nullement impressionné. Il réitéra sa demande d'une voix sûre, vissant son regard sur celui, incandescent, de Kiyomasa. A croire qu'il était candidat au martyre. C'était malheureusement le cas dans beaucoup d'affaires de ce genre : le désir pour un autre mâle faisait des adeptes du nanshoku des têtes brûlées, prêts à prendre tous les risques dans le seul espoir d'apercevoir l'objet de leur concupiscence.

— Donnez-moi votre fils, insista Sakabe sans se démonter. Je l'aime d'un amour sincère. Je lui trouverai une bonne situation.

— La ferme ! hurla Kiyomasa en réponse. Tu vas mourir !

Il attrapa son sabre dans son dos, le mythique Hochatto qui, selon la légende, pouvait fendre le Ciel et la Terre. La lame, qui n'avait pas été tirée depuis longtemps, luit dans un éclair de fort mauvais augure.

Je réagis immédiatement. Concentrant toutes mes forces, je fis obstacle à l'assaut de Kiyomasa, devant Sakabe. Le rônin n'avait pas bougé un cil... J'avais tiré mon sabre à temps pour contrer Kiyomasa, acier contre acier. Cependant je savais qu'il suffisait d'un geste de ce dernier pour briser ma lame comme du petit bois.

— Je vous en supplie, Maître, le pressais-je en utilisant toute mon éloquence. Laissez-moi le tuer moi-même l'an prochain en combat singulier. Il ne se dérobera pas, cet homme a le sens de l'honneur !

C'était le cas. Aussi difficile que cela m'était de le constater, Sakabe Hideki était prêt à mourir pour Kairii. Son visage n'avait pas changé d'un pouce, et il n'avait pas bougé, ni fait mine de tirer son sabre ou de s'enfuir. Il faisait face, déterminé à toutes les extrémités pour retrouver le garçon qu'il aimait.

Les yeux exorbités, Kiyomasa me fixait, le visage transfiguré par un rictus de pure rage. Il abaissa sa lame... Mais au lieu de trancher Sakabe en deux parties sanguinolentes, il fendit d'une coupe bien nette le pilier du vieil oratoire abandonné d'à côté, faisant s'écrouler celui-ci dans un fracas de bois. Sa soif de destruction plus ou moins apaisée, il jeta un dernier regard meurtrier à Sakabe. Puis, dans une envolée de cheveux noirs, il se retourna et quitta la ruelle pour rejoindre la fête.

Je savais que pour Kiyomasa, Sakabe était désormais un homme en sursis. Si je ne le tuais pas de mes propres mains rapidement, il allait s'en charger lui-même.

— Ne restez pas ici, lui conseillai-je. Vous connaissiez l’identité du père de Kairii : il est inutile que je vous rappelle ce qu'il est capable de faire !

Je jetai un dernier regard à l'homme, puis lui tournai le dos. Je sentis alors qu'on me retenait par la manche de ma veste.

— Dis-moi où il est, Taito, me souffla Sakabe.

Je me dégageai d’un coup d’épaule.

— Oubliez-le, lui conseillai-je. Je vous verrai l'an prochain, pour notre duel.

Je quittai la ruelle sans me retourner.

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