Les beaux garçons ne fleurissent qu'à la bonne saison II

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Kairii avait donc suivi son hôte jusqu'à chez lui. On lui avait proposé d'abord de passer au bain, ce qui lui fit un bien fou. L'eau était bien chaude et il n'avait pas pu se laver depuis la veille. Puis on l’avait conduit dans une petite salle, où le maître de maison lui avait servi du saké. Sa femme avait déposé le repas, puis, après lui avoir demandé une bénédiction pour ses enfants, elle les avait laissés entre hommes.

— Alors, comment tu t'appelles ? lui avait demandé son mari en lui servant du saké.

— Kairii.

— Cela fait longtemps que tu danses le kagura ?

— Quelques années. Je viens dans votre village avec ma troupe tous les ans...

L’homme s’était mis à rire.

— Ah oui, c'est vrai. Excuse-moi, je ne t'avais jamais remarqué avant... Il faut dire que tu es devenu si beau tout d'un coup ! C'est impressionnant comme les garçons changent vite à ton âge.

Pour toute réponse, Kairii avait trempé ses lèvres dans le saké. Ce dernier était fort et trouble.

— Tu as quel âge, exactement ? s'était enquis encore le notable.

— Quatorze ans. Depuis le nouvel an.

— Tu es un wakashû, alors !

— Un wakashû ?

— Mais oui. Un jeune homme. Tu as tout juste quitté le monde des enfants.

Kairii avait baissé les yeux sur les plats. Il avait du mal à comprendre cette manière qu'avaient les vieux ici de toujours insister sur l'âge... Il était jeune, et alors ? Cela ne l'empêchait pas de travailler comme tout le monde.

— As-tu un protecteur ? s’était enquis son hôte, l'air de rien.

Kairii avait hoché la tête par la négative.

— Je suis capable de me protéger tout seul, avait-il répondu, provoquant à nouveau le rire du notable.

Ce dernier lui avait resservi une rasade de saké, puis il avait poussé les plats vers lui pour l'encourager à manger.

— Bon, Kairii-kun... Tu songes à devenir tayû ? lui avait-il demandé après un petit silence.

Tayû ? Euh, pas vraiment. Peut-être. On verra.

Kairii n'avait jamais pensé devenir un professionnel du kagura. Non seulement il ne s'estimait pas avoir de réel talent dans le domaine, mais surtout, il lui manquait l'inclination. Pour lui, le kagura n'était qu'alimentaire, une manière rentable de passer le temps en attendant que les choses sérieuses commencent.

— Devenir tayû coûte de l'argent, c'est vrai, avait observé le notable en vidant pensivement sa coupe. Les costumes, les voyages, la formation auprès de maîtres... Peu deviennent suffisamment célèbres pour rentrer dans leurs frais. Mais toi, tu as du potentiel, Kairii-kun. Tout ce qu'il te manque, c'est un danna.

— Un danna ?

— Un patron. Un protecteur, si tu préfères... Quelqu'un qui te finance et suit tes progrès de près. Je pourrais être cette personne, si tu veux.

Kairii avait instinctivement senti que cette offre généreuse cachait quelque chose.

— Qu'est-ce que je devrais faire en échange ? Vous délivrer des oracles personnalisés ? Jeter des sorts à vos ennemis ?

L'homme s’était mis à rire.

— Comme tu y vas ! Mais non, rien de tout ça. Nous sommes très contents des services de ton père et de sa troupe : notre village n'a connu que de bonnes récoltes depuis que nous sommes sous sa protection. Je n'ai pas besoin de plus. Non, tout ce que je ferais, c'est m'assurer que tu ne manques de rien... Toi et moi entretiendrons une relation d'amitié fraternelle, un peu comme un grand frère et son petit frère.

— Je suis fils unique.

— Raison de plus, avait argumenté l'homme en posant la main sur son genou.

Surpris, Kairii l’avait regardé dans les yeux. Le notable avait lâché son genou.

— Réfléchis-y... Et parles-en à ton père. Je pense qu'il sera ravi d'apprendre la nouvelle. Peu de parents peuvent se vanter d'avoir un fils de quatorze ans sous la protection d'un chef de village.

Il avait vidé sa coupe à nouveau, puis s’était tourné vers le garçon. Ses yeux étaient brillants, enfiévrés.

— Que tu es beau ! avait-il soufflé d’une haleine empesée d’alcool, en serrant le genou du jeune homme. J'ai bien envie de te tailler le chrysanthème dès ce soir... Mais il vaut mieux que tu obtiennes l'accord de ton père d'abord.

Les sourcils légèrement froncés, Kairii observait l'homme de la tête aux pieds. Qu'est-ce qu'il racontait... Des chrysanthèmes, en cette saison ? Et quel comportement bizarre, tout d'un coup !

— J'ai pas de parents, avait lâché du bout des lèvres, je suis orphelin. Onimasa est juste un oncle.

L'homme avait écarquillé les yeux.

— Vraiment ? Alors on a pas besoin de son accord. Est-ce que tu veux bien devenir mon protégé ?

Kairii le regarda. Il n'était pas sûr de comprendre où il voulait en venir. Cependant, son instinct, qui ne le trompait jamais, lui intimait la méfiance.

— Je vais en parler à Onimasa, avait-il répondu dans le doute. Puis, le visage neutre et la tête vide, il s’était levé pour quitter la pièce. Il avait glissé ses pieds dans ses sandales de paille à l'entrée et avait ouvert la porte bien vite, disparaissant dans une bourrasque de vent.

Un obscur sentiment de honte l'avait empêché de parler à Kiyo de son aventure. Il se souvenait encore de la réaction de ce dernier, face à son succès sur scène. Kiyomasa, à qui il ressemblait tant, avait-il vécu la même chose au même âge, alors qu’il était le prometteur héritier d’un clan prestigieux ? Sa compagne, qui était bien plus fine, avait remarqué immédiatement que le garçon cachait quelque chose.

— Quelque chose vous contrarie, Kairii-dono ?

Ce dernier avait menti. Mais il avait profité de la présence de l’actrice, seul membre féminin de la troupe, pour lui poser des questions qu'il réservait au départ à Kiyo.

— Tu t'y connais en fleurs ?

— Je ne sais pas... Demandez toujours ? avait répondu la femme en attrapant son miroir.

— Est-ce que les chrysanthèmes fleurissent en hiver ?

L'œil malicieux de l'actrice le regarda dans le miroir. Fardé de blanc, les sourcils rasés, son visage avait l’expression insondable d’un masque de théâtre nô.

— Des chrysanthèmes en hiver... Je n'ai jamais entendu parler d'une telle chose ! Sauf, peut-être, chez les amateurs de garçons.

Kairii avait senti son cœur s’accélérer.

— Qu'est-ce que ça veut dire, alors ?

— Le chrysanthème, c'est une façon poétique de nommer la « porte de derrière » d'un jeune homme, utilisée par les pratiquants du shûdô.

Le shûdô. La « voie des éphèbes »... Autrement dit, celle qu'empruntait Haruhiko et ses admirateurs.

Troublé par cette découverte, Kairii avait fait des cauchemars toute la nuit. Il s’était vu couvert de sang, en train de mettre en pièces un camarade. Dans son rêve, la tête de ce dernier roulait par terre, et lorsqu'il la regarda enfin, ce fut pour constater qu'elle avait son visage... Suspendue à une guirlande d'intestins, cette tête pâle le fixait en clignant des yeux.

Il s’était réveillé brutalement, horrifié et couvert de sueur.

Le jour était encore loin. Frissonnant de froid, Kairii avait quitté le frêle abri de son kimono du dessus pour venir se glisser dans la couche chaude formée par Kiyo et sa compagne. Il s’était mis juste entre eux, de façon à profiter de toute la chaleur communiquée par les deux amants. Kiyo avait grogné un peu, mais la femme l’avait entourée de ses bras, le laissant poser sa tête sur sa poitrine.

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