1. À l'intérieur des filandres

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J’allume la vieille lampe à tirette pour continuer mon travail. Le ciel est encore clair, malgré les nuages qui se regroupent lentement sous lui. Ils filtrent par instants la lumière qui passe par la lucarne de la pièce.

Sur le bureau, l'artifex qu'il me faut réparer est ouvert sur les filandres de ses entrailles mécaniques. A l’aide d’une pince et d’un tournevis, je triture les machineries du petit automate. Son bras droit a soudainement cessé de fonctionner : l’articulation de son épaule tourne dans le vide. Je tente tant bien que mal de démêler les tendons artificiels cachés sous la coque et de les remettre à leur place initiale. La tâche n’est pas aisée. Pour les atteindre, mes doigts doivent se faufiler au travers des différentes structures mécaniques, entre les pistons et les branches du squelette d'acier.

Je ne peux pas me permettre de tout démonter. Cela prendrait trop de temps et j'ai besoin des artifex pour faire voler le zeppelin, d'autant plus qu'une bonne partie de son fonctionnement m'échappe encore. Il en va de même pour mes petits ouvriers, car même si j’ai fini par comprendre comment remédier à la plupart de leurs pannes, j'appréhende encore le moment où je devrai m'intéresser à la sphère blanche qui leur sert de tête. Elle n’a pas de visage et aucun rouage ne semble tourner à l’intérieur. Seule une lumière blafarde irradie à travers l’épaisseur du verre. La lueur trouble et variable ne cesse de me rappeler mon ignorance.

Je tends la main vers une pince plus étroite tout en jetant un œil à Sagate, le chat qui errait déjà ici lorsque je suis arrivé. Il est depuis mon unique compagnie, du moins organique, à bord du zeppelin. Le petit félin s’est étendu sur un coin du bureau d'acajou et, comme à son habitude, il m'observe, le regard flegmatique, semblant à l'instant moins préoccupé par mon labeur que par son épaisse fourrure gris-orage.

Comme si le ciel m’entendait penser, un éclair surgit dans la pièce. Je relève la tête, conscient que le phénomène est censé me rappeler quelque chose. Eclair… L'orage ! Comment diable ai-je pu oublier l'orage ?!

Laissant derrière moi l’automate, je me rue hors du bureau. Je m'élance à travers les couloirs, qui filent autour de moi au rythme de ma course, virant parfois, et me recrachent haletant dans la salle de navigation.

A travers les grandes vitres qui ouvrent la salle de métal sur le ciel, des nuages en tumulte noircissent l'horizon à n'en plus finir. L'éther entier parait fait d'un silence lourd qui remue doucement en grandes masses grises, rayées par la pluie. Il semble si calme ; calme et sombre.

Pourtant, les instruments du tableau de bord s'affolent déjà. Leurs minuscules ampoules clignotent à en éclater. Leurs aiguilles dansent en tous sens. L'indicateur d'orages pointe droit devant, tremblant. Une lance de lumière déchire soudain les cieux, dont le râle assourdissant vient frapper le zeppelin et secouer les vitres autour de moi.

Quelque chose tire sur le pan de ma veste. Un artifex se tient à mes côtés. Sa petite tête luit frénétiquement. D’un doigt d’acier, il désigne l'arrière de la salle ; la direction du Nord.

Je m’accroupis pour me mettre à sa hauteur. « Non, Nirée, nous ne pouvons pas retourner là-bas. Le Vieux Monde sombre dans le chaos et les navires de guerre infestent la mer et le ciel derrière nous. Nous devons risquer le Sud et si le danger nous fait face, alors nous devrons passer au travers ! »

Même si ses clignotements prennent un rythme plus lent, le petit ouvrier ne semble guère plus rassuré. A vrai dire, je ne le suis pas tellement non-plus !

Les cieux s’enragent autour de nous, affamés, gonflés dans leur tumulte. Ils se jettent sur le ballon, la gueule béante. Ils s'ouvrent sur nous et dévoilent leurs corps de flammes et leurs cris de foudre.

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