Chapitre 3

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L'humidité de la nuit m'enveloppa tel un second manteau en sortant du simulacre de bureau. Je resserrai les pans de mon peignoir contre moi pour minimiser l'impact du froid sur ma peau. Alors que je retournais pour la dernière fois à ma roulotte, je croisais Nafu. 

La jeune femme avait déjà remis sa petite robe verte avec son châle noir au-dessus des épaules, qu'elle mettait pratiquement à chaque fois qu'elle sortait après nos spectacles. En passant à côté de moi, mon amie s'arrêta, tout sourire. Je l'imitai en plantant mes pieds dans l'herbe verte qui recouvrait le terrain occupé par le Bolérion.


—  Oh Caprice ! J'ai trop hâte d'annoncer ce qui se prépare à Farshona aux élém du coin !


Même si à cet instant je ne partageais pas le même enthousiasme qu'elle, je comprenais mon amie. Son excitation me mit du baume au cœur et je me surpris à me dire qu'elle me manquerait cruellement… Si je partais.

Nafu était ma meilleure amie depuis bien des années. Nous avions le même âge, mais elle n'avait rejoint le Bolérion que deux ans après moi. À son arrivée au sein de la troupe, je m'étais tout de suite bien entendue avec elle et je m'étais sentie investie pour son intégration dans le cirque. Avec le temps, je l'avais un peu considérée comme étant une petite sœur que je me devais de protéger. Surtout dans ces quelques soirées au cabaret où Nafu avait du mal à se contenir. La joie, l'effervescence, l'alcool et, pire encore, l'idée d'une future rébellion des élémentaires la rendaient frivole et un peu trop négligente face au sérieux qu'exigeait ce dernier sujet.


C'était le portrait tout craché de Nafu. Fedra ne se trompait pas quand elle disait que la rouquine ne savait pas tenir sa langue. Un secret ne restait jamais longtemps un secret avec sa fantaisie de parler aux inconnus sans retenue. J'avais toujours eu à cœur de l'accompagner aux cabarets, pour lui donner un coup de coude de temps à autre, quand elle s'épanchait trop dans une conversation.

À force de faire les mêmes rondes à travers le continent, nous avions tissé des liens amicaux dans chaque ville, mais cela n'excluait pas la prudence dont nous devions faire preuve. Surtout si nous voulions surprendre les humains avec notre future rébellion. 

Cela faisait d'ailleurs quelques semaines que les événements s'accéléraient. Des élémentaires, longtemps bannis du continent, amarraient à Farshona, le pays qui appartenait autrefois aux élémentaires du feu. Le but était de créer une nouvelle armée, en toute discrétion, et reconquérir petit à petit leurs terres qu'ils avaient perdues onze ans auparavant. Les rumeurs qui n'avaient alors été qu'un écho sans conséquence, prenaient soudain pied dans notre réalité. Notre dernier passage à Farshona avait confirmé le murmure des élémentaires. J'avais pu voir de mes propres yeux, quelques congénères revenir à Laulac après bien des années à Yukata, le continent qui les avait recueilli après la guerre. Je les reconnus par le symbole du soleil à quatre pointes qui apparaissaient, ici et là, sur leurs vêtements ou leurs bagages. Ce même soleil à quatre pointes qui représentait les quatre points cardinaux sur une boussole. J'aimais à penser que c'était une image pour annoncer un retour à la normale pour les élémentaires, comme un marin qui retrouverait son port après des longues années perdues en mer.

Je n'avais jamais connu cette normalité, cette période où être un élémentaire n'était pas une tare ou une malédiction. Cette période où nous pouvions utiliser nos pouvoirs sans se cacher, ni même être emprisonné ou abattu pour le simple fait d'avoir regardé un humain de travers. Je n'avais que deux ans lorsque la guerre de Dix Ans avait débuté, mais je me souvenais largement de leurs combats pendant mon enfance quand j'aidais ma mère à soigner les blessés à l'infirmerie. Après avoir vu et vécu cela, je n'étais pas restée une enfant très longtemps. Je n'avais pas eu la chance de connaître la naïveté, l'insouciance, les rires ou le plaisir d'apprendre à utiliser mon pouvoir librement au grand jour comme mes parents avaient eu la chance durant leur propre enfance. J'avais appris à utiliser mes pouvoirs, mais avec une telle crainte de ne pas être à la hauteur pour sauver mes pairs que je n'y avais éprouvé aucun plaisir, et désormais, cette pratique était prohibée à moins de vouloir mourir. 


Dire que je serai peut-être en Serphie au moment où la nouvelle guerre va éclater…


Le visage de Nafu passa de la joie au questionnement quand elle remarqua ma tenue inappropriée à pour notre sortie.


— Tu ne t'es pas encore changée ?

— Non, j'ai été retenue. Fedra avait à me parler.


J'affichai une moue mitigée, entre la grimace et le sourire empreint de chagrin. 


— Quelque chose ne va pas ? s'enquit mon amie. 


J'expirai, pour relâcher cette tension entre mes deux omoplates, même si le froid me raidit à nouveau l'instant d'après. 


— Je vais sans doute partir demain.


J'avais bien évidemment le temps d'y réfléchir, de peser le pour et le contre. Pourtant, intimement, je ne pouvais qu'être d'accord avec Fedra. Il n'y avait personne au Bolérion qui pût mieux servir notre cause dans cette mission que moi, en plus d'être motivée par la possibilité de me venger…

Les yeux verts de Nafu s'agrandirent sous le coup de l'annonce que je tentais moi-même de digérer.

 

— Tu veux dire partir, partir ? Quitter le Bolérion ?


Une immense tristesse la gagna, en témoignaient ses sourcils froncés et les petites ridules sur son front.


— Et vivre sans nous ? renchérit-elle doucement.


Je plissai les lèvres, pour contenir cette nostalgie qui me gagnait. 


— Oui… J'ai une nouvelle vie qui m'attend… Je… n'en ai pas très envie, mais je crois que je suis un peu obligée d'y aller.

— Pourquoi serais-tu obligée ?

— C'est pour la bonne cause, lui affirmai-je en prenant ses mains entre les miennes. Promets-moi d'être prudente et de ne pas trop parler quand tu retourneras dans les cabarets la nuit, après les spectacles. Promis ?


J'eus l'impression qu'elle réalisait enfin que je ne rigolais point et crus voir une pointe d'humidité apparaître sous ses yeux. 


— Promis, mais… je n'imagine pas le Bolérion sans toi. Tu es là depuis si longtemps, tu connaissais tout par coeur, tu savais quoi faire et quand le faire... puis, tu m'as toujours aidé quand j'en avais besoin. À mes yeux, sans toi, le Bolérion perdra son âme. Et tu es tout ce que j'ai de plus important dans ma vie.


Je caressai sa joue d'une main.


— Pour moi aussi, tu sais. Mais je compte sur toi pour continuer à mener notre mission à bien. Il faudra recruter un maximum de personnes à Farshona, et discrètement ! Et on s'y retrouvera peut-être plus tard… 


Du moins, je l'espérais. Je lui adressai un sourire encourageant. 


— Je ne vais pas te retenir plus longtemps…

— Hé non, dis ! Si tu ne viens pas, je n'irai pas non plus ! Je resterai avec toi toute la nuit s'il le faut ! D'ailleurs… S'il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour toi, avant ton départ…


Mon sourire s'élargit avant de redevenir sérieuse.


— Effectivement… Je pourrais peut-être… avoir un peu de ton thé spécial ? Celui, tu sais, pour…


Je n'osai terminer ma phrase, mais au vu de l'inquiétude qui s'exprima sur la visage de la rouquine, elle avait très bien compris.


— Je… vais devoir me marier, avouai-je, et je n'ai pas envie de…


Elle posa ses mains sur mes épaules, compatissante.


— Je te donne toute ma réserve, j'en redemanderai à Baba la prochaine fois qu'on passe par Ghoulgie ! Ne t'en fais pas !


Je soupirai, soulagée.

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