Chapitre 22 - SACHA

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Je fixe l'écran, complètement tétanisé.

Sous mes yeux ébahis, Astrid vient de tuer un par un cinq soldats avec une précision et une froideur qui glace mon sang dans mes veines.

Moi qui croyais être une machine de combat, rôdée à la souffrance et au sang, je viens de découvrir une tueuse mille fois plus efficace que moi, et il se trouve qu'il s'agit justement de la fille que j'aime. Celle que j'ai forcée à devenir comme ça.

Devant l'ironie de la situation, je me déconcentre presque - presque -, de la situation. En provoquant l'explosion de mon avion, Astrid m'a poussé dans la voie du mal. À cause d'elle, j'ai trouvé la souffrance, le désir de vengeance, et un coeur de pierre, insensible, a remplacé celui qui faisait vivre mon corps auparavant. Et ensuite, je lui ai infligé exactement la même chose, la traquant, l'obligeant à vivre dans la peur constante, puis la torturant, pour que la petite fille laisse place à l'assassin sans merci. Je découvre aujourd'hui, mieux que jamais, à quel point les éléments de nos deux vies se sont imbriqués pour créer aujourd'hui le piège le plus sadique et le plus retors possible.

Mais à présent que je découvre ce dont elle est vraiment capable, je n'arrive même plus à réfléchir correctement. Qu'est-ce qui est vraiment en train de se passer ? Qu'est-ce qui s'est produit, pour qu'elle change ainsi ? Elle n'a plus rien à voir avec la jeune fille brisée qui a voyagé à mes côtés dans un rover pendant un mois entier! À cette époque, la transformation avait peut-être déjà commencé : mais à présent, elle est totalement achevée. Où bien est-ce implement celle qu'elle était avant qui refait surface ? La personne qui a disparu en même temps que sa mémoire, mais au final, jamais complètement ?

Trop de questions tourbillonnent dans ma tête à toute allure, et je n'arrive même plus à comprendre ce qui se déroule devant moi, sur cet écran, dans le bloc informatique de l'Organisation.

Lorsque Jesse est devenu une sorte de mentor pour moi, me suivant partout à travers le complexe, Astrid n'était pas encore partie en mission, mais elle m'évitait déjà. Je ne me souviens pas de l'avoir croisée une seule fois en plusieurs jours. Petit à petit, mes relations avec Jesse sont devenues de plus en plus proches, et il a cessé de simplement me réconforter pour devenir un véritable ami. À son contact, j'ai découvert une nouvelle sorte de sécurité, bien que différente de celle que je ressens avec Astrid. Et surtout, la haine qu'on me témoigne partout est devenue plus facile à accepter. Pendant près d'une semaine, j'ai été exemplaire, faisant tout ce qu'il m'indiquait, travaillant le plus dur possible tout en réprimant la rage qui refaisait parfois surface, quand je songeais à Astrid. L'âme torturée que j'étais avant n'a toujours pas complètement disparu, et certains réflexes refont parfois surface. Je crois bien que Jesse s'en est rendu compte, mais il ne fait jamais aucun commentaire et se contente de m'observer avec un encouragement muet dans ses yeux, qui me fixent toujours du même regard chaleureux que le premier jour.

La routine commençait presque à s'installer, je commençais presque à me sentir à l'aise... et c'est là que j'ai appris la nouvelle.

Très exactement ce matin même, mais quand j'ai couru à la piste de décollage, un des seuls chemins que je connaisse étant donné qu'on essaye de m'en montrer le moins possible, toute l'équipe d'intervention avait déjà décollé. Je me souviens d'avoir dû me retenir de hurler, sachant que ça ne jouerait certainement pas en ma faveur. Je me souviens d'avoir visionné mes souvenirs de la DFAO les uns après les autres, cherchant un indice, une piste, qui me dirait quoi faire. Je me souviens de m'être souvenu.

Depuis, j'attends ici, un peu en retrait, sous le regard compatissant de mon protecteur qui a donc sûrement percé mon secret depuis longtemps. J'ai été moi-même très étonné quand Marshall est arrivé, alors que je m'apprêtais à faire un scandale, pour ordonner au soldat qui bloquait le passage de me laisser entrer. Je n'ai même pas pris la peine de le remercier avant de me ruer à l'intérieur, bousculant plusieurs personnes en même temps. Jesse a alors posé une main sur mon épaule, une main qui me disait : "Tout ira bien", et il m'a conduit vers un petit recoin où toute une équipe fixait plusieurs ordinateurs avec une concentration manifeste. Sachant qu'ils étaient peut-être en train de sauver la vie d'Astrid, je me suis soudain fait discret, pour me poster derrière eux, me contentant de regarder par-dessus leurs épaules. Au début, je ne distinguais pas bien quelle caméra était celle d'Astrid, mais en écoutant attentivement les conversations, j'ai fini par la repérer. Heureusement, quand je suis arrivé, la véritable mission n'avait pas encore commencé, si bien que j'ai pu suivre son déroulement dans son ensemble, de leur entrée dans la prison jusqu'à maintenant, en passant par l'action courageuse d'Allen et Jonas pour infiltrer le centre de contrôle.

- Elle est là!

C'est la voix d'Astrid qui finit par me sortir de mes pensées.

La réalité me revient en boomerang et je sens le remords m'assaillir : elle est en danger de mort, et moi, je ne songe qu'à ce qu'elle fait pour survivre ! Est-ce que je suis en train de penser que je préferais qu'elle meurre ? Je ne peux quand même pas être cruel à ce point!

À travers la caméra fixée sur sa combinaison, je la vois se précipiter vers une porte marquée d'un 6, que j'ai déjà aperçue tout à l'heure pendant une sorte de pause dans l'affrontement. D'après ce que j'ai pu entendre du discours de leur meneur de mission, Mehdi, ce chiffre représentait Diane au Sanctuaire, ce qui me pousse soudain à m'interroger sur l'origine de son nom : d'où le tient-elle ? Et pourquoi tout le monde ici l'appelle-t-elle ainsi, alors qu'ils ne devraient même pas être au courant de son existence ? Jesse n'a rien voulu m'expliquer sur la mission, malgré la lueur de regret qui brillait dans ses yeux, mais pour qu'Astrid se batte avec autant de rage, j'imagine que le sujet doit la toucher au plus haut point. J'empêche cependant mon esprit de se pencher sur ces nouvelles questions : je ne dois regarder qu'une seule chose, et c'est cet écran, qui montre en ce moment Mehdi, une main serrée autour de son faux badge, à quelques centimètres d'une fente à côté de la porte.

Et c'est plus fort que moi.

- NON! hurlé-je.

Sans vraiment savoir ce que je fais, j'arrache le casque de l'un des informaticiens et crie à travers le micro :

- Mehdi, ne fais surtout pas ça!

Mon coeur s'arrête, et j'ai l'impression d'être suspendu entre la vie et la mort. Astrid finit par répondre d'une voix, du moins je le pense, serrée par l'émotion :

- Sacha ? Qu'est-ce que... peu importe! Pourquoi pas ?

Je reste abasourdi un instant tandis que, autour de moi, la rumeur enfle. Quelqu'un essaye de me reprendre le casque, que je tiens toujours fermement, lorsque Marshall s'interpose une nouvelle fois :

- Laissez-le! tonne-t-il, et sa voix réduit au silence chacun d'entre eux. Sacha, parle! reprend-t-il ensuite à mon intention. Que se passe-t-il ?!

Je me débloque enfin après ce court moment d'incertitude et poursuis mon intervention d'une voix moins assurée :

- Mehdi, je suis presque sûr que ton alibi n'as pas l'autorisation suffisante pour ouvrir cette porte, sinon les autres gardes t'auraient reconnu. Si tu passes le badge mais que l'accès t'est refusé, une alarme intrusion se déclenchera automatiquement. Ces hommes... ont reconnu Astrid, enfin Tom, je pense donc qu'elle a plus de chances. Mais il y a toujours un énorme risque. Vous ne pouvez pas vous permettre de le prendre.

Je prends une grande inspiration, pas sûr de ce que je vais dire ensuite, puis finis par me décider : chaque seconde est précieuse, ça, je l'ai bien compris.

- Et vous, vous ne pouvez pas faire quelque chose à distance ? je lance ensuite aux informaticiens ébahis qui me dévisagent.

Voyant que je n'obtiens aucune réaction, je me tourne alors vers Marshall et Jesse, côte à côte, passant ma colère et ma peur sur eux :

- Alors ?! Vous voyez bien qu'ils ont besoin d'aide, non ?

Et enfin, ils semblent se rendre compte de l'urgence. Marshall passe une main dans ses cheveux puis déclare avec brusquerie, sûrement tout aussi inquiet que moi :

- Répondez-lui. Et à l'avenir, prenez en compte tout ce qu'il vous dira.

Il hoche discrètement la tête vers moi, me signifiant de poursuivre mon travail avec eux. En cet instant, malgré le danger que court Astrid, je me sens alors un petit peu moins seul... et un peu plus intégré dans cette rebellion qui va devoir devenir mon nouveau chez-moi.

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