Chapitre 15 - ALLEN

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Savoir que c'est cet homme qui a infligé toutes ces horreurs à Astrid ravive en moi une haine bien connue et un besoin presque violent de la protéger.

Willer, capitaine déchu de la DFAO.

J'ai entendu parler de lui de nombreuses fois, que ce soit dans la bouche d'Astrid ou dans mes missions, mais je ne l'avais encore jamais vu en vrai. Je n'avais encore jamais été aussi proche de lui. Et même si nous n'en avons jamais parlé explicitement, je sais toute la souffrance qu'il sème sur son passage, toute celle qu'il a semée dans le coeur de ma soeur. Comment ne pas le détester pour ça ? Ici comme ailleurs, il a la triste réputation d'être sadique, cruel et dégénéré. D'après tous ceux qui m'ont renseigné sur lui, il considère comme un affront toute forme de refus ou de résistance, et ne s'arrête pas avant d'avoir lavé chacun d'eux. J'imagine que, au vu de son caractère, Astrid a dû représenter un défi de taille impossible à abandonner pour lui, et que le Sanctuaire était l'occasion parfaite d'enfin mettre sa vengeance à excécution.

Lorsque ma soeur s'est échappée de Paris pour revenir ici, elle n'a plus jamais été la même : de sombres démons tournoyaient dans ses yeux qui ne sont jamais disparus. Ces derniers jours, elle semble même encore plus tourmentée que d'habitude. Je ne me souviens pas de l'avoir croisée une seule fois dans les couloirs depuis longtemps, et, d'après sa démarche chancelante de tout à l'heure, je la soupçonne de ne pas avoir quitté son lit depuis tout ce temps. Ce que je me demande, c'est qu'est-ce qui a provoqué cette nouvelle phase de dépression ? Et pourquoi ne se confie-t-elle jamais à moi ? Ne voit-elle pas que je ne cherche qu'à l'aider ? Que je n'ai qu'une envie, c'est l'écouter pour lui procurer mes conseils et mon réconfort ? Mais non, soit par fierté soit parce que le poids de son secret est si lourd qu'elle a honte de me l'avouer, elle refuse de me parler.

En vérité, elle refuse tout simplement de m'approcher.

Mais en dehors de mon inquiétude pour elle, une autre question se pose, encore plus cruciale puisqu'elle concerne cette fois la rebellion toute entière : le moment venu, sera-t-elle capable de tenir son rôle dans la mission de grande envergure que nous préparons depuis des mois maintenant ? Elle ne vient plus à ses cours de préparation en informatique, ce qui me laisse bien souvent seul avec nos instructeurs, qui n'osent même pas poser de questions sur son absence. Mais je vois bien leurs regards désapprobateurs à chaque fois.

Je secoue la tête pour chasser ces sombres pensées et me concentrer sur le présent et le futur, non sur le passé. Je compte bien venger ma soeur pour tous les torts que Willer lui a fait subir. Et je la défendrai d'autant plus si elle n'a plus la force de le faire elle-même. Il ne reste donc plus qu'à espérer qu'elle sera prête pour le grand final, pour le bien de tous comme pour le sien. Peut-être le combat la réveillera-t-il de cet étrange sommeil hanté ?

De l'autre côté de la vitre, les coups cessent enfin de pleuvoir sur Willer, qui, recroquevillé dans un coin de la cellule, est méconnaissable : pâle, tremblant, amaigri, couvert de bleus et de petites coupures, il ne ressemble en rien aux photos que nous avions de lui, glanées cà-et-là sur le réseau. Cependant, malgré tout ces changements physiques, une chose reste la même, que j'avais déjà repérée à l'époque : ses petits yeux noirs et vicieux, enfoncés dans leurs orbites, qui n'expriment que haine et destruction.

Ces yeux braqués sur Astrid.

Je tourne la tête vers elle tandis que les gardes se rapprochent à nouveau de Willer pour le soulever par les bras. Ils le laissent tomber sans délicatesse sur une chaise métallique, face à la table installée là. Je sais combien ces préparatifs sont inhabituels : on n'interroge jamais les détenus dans leur cellule, d'habitude. Mais il faut croire que Willer demande des mesures exceptionnelles ; j'imagine que Marshall ne veut surtout pas risquer une évasion. Cependant, ce n'est pas ça qui me préoccupe. Pour le moment, je suis tout entier concentré sur ma soeur, qui ne fixe pas son ennemi avec de grands yeux effrayés, dépassés, comme je m'y attendais pourtant. Au contraire, je vois un mélange de fascination et de soulagement dans ses prunelles, qui se mélangent à la colère et à seulement un petit peu de peur. Mon coeur bat si fort que j'ai l'impression qu'il va s'arracher de me poitrine.

Mais qu'est-ce qui lui prend ? Ces derniers jours, elle n'était certes plus dans son état normal, mais depuis que je l'ai laissée partir, la toute première fois, l'ai-je jamais vraiment retrouvée ? Ce n'était donc pas si étonnant, du moment qu'elle gardait son caractère indomptable. Du moment qu'elle ne se laissait pas abattre. Or, aujourd'hui, je vois pour la première fois la folie que ses yeux abritent réellement. Aujourd'hui, je ne peux plus me dérober, et je suis obligé d'admettre qu'elle commence à sombrer définitivement. Sinon, pourquoi ressentirait-elle ce cocktel explosif mais complètement incohérent en voyant Willer ? J'ai envie de lui hurler de réagir, de pleurer, ou de ranimer la flamme du combat en elle, mais je suis tétanisé.

Je comprends enfin à quel point je suis inutile.

Je comprends enfin que je ne pourrai probablement pas la sauver, malgré tous mes efforts.

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