Chez le Juge

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Les rayons d’un soleil pâle traversaient les vitres du bureau feutré du Juge d’Instruction, dessinant des ombres sur le plancher ciré.

Toutes les chaises étaient occupées. Dans un coin, derrière son ordinateur, le greffier s’apprêtait à consigner les différentes déclarations. Devant lui, le Juge Pottier avait de gauche à droite, Emmanuel Sanquer, menotté, et son avocate, les enquêteurs Bénédicte Plassard et Justin Paolozzi de la Police Judiciaire, Colombe Le Mener, citée comme témoin, et enfin Sébastien Le Guilloux et son avocat. Il parcourut les différents visages, s’éclaircit la voix et dit, en croisant les mains sur son maroquin :

— Bien. Nous sommes ici pour mettre un point final à l’instruction de cette affaire. Emmanuel Sanquer, je vous inculpe de transport, détention et mise en circulation de fausse monnaie. Vos complices irlandais ont été arrêtés et seront jugés dans leur pays. Vous risquez pour ce délit trente ans d’emprisonnement et un million d’euros d’amende. En raison de l’absence d’antécédents, je pense que vous obtiendrez une peine notablement inférieure. Maître ?

L’avocate de Sanquer, une débutante à talons hauts et rouge à lèvres écarlate, avala sa salive et dit :

— Monsieur le Juge, mon client reconnaît les faits qui lui sont reprochés et demande qu’on tienne compte de sa collaboration à l’enquête.

— Maître, vous n’ignorez pas que le faux monnayage est exclu du champ d’application du plaider coupable. C’est pourquoi Monsieur le Procureur n’a pu proposer cette procédure. Mais le Tribunal appréciera.

Sanquer, hagard, tenta de dominer le tremblement de sa lèvre inférieure. Le Juge Pottier poursuivit :

— Madame Le Mener, Monsieur le Procureur m’a transmis votre lettre. Votre information était exacte. Nous avons retrouvé chez l’inculpé divers éléments à charge. Vous nous avez aidés à résoudre cette affaire dans les meilleurs délais et la justice vous en remercie. Elle saura, je pense, en tenir compte lors de l’examen d’une affaire de moindre gravité vous concernant. Néanmoins, je vous conseille fortement d’éviter à l’avenir de vous en prendre aux forces de l’ordre et de vous plier, comme tout bon citoyen doit le faire, à leurs injonctions.

Mam Goz, toute endimanchée, droite comme un I sur sa chaise, baissa modestement les yeux, buvant les premières phrases comme du petit lait et laissant la dernière ressortir de ses oreilles aussi vite qu’elle était entrée. Le Juge porta alors son regard sur les deux policiers qui lui faisaient face.

— Capitaine Plassard, Lieutenant Paolozzi, malgré la discrétion de vos supérieurs, qui ont couvert votre maladresse, je déplore que dans cette affaire, vous ayez laissé échapper le suspect qu’on vous avait chargé de surveiller de près, nous privant ainsi d’une issue plus rapide. Sans l’aide providentielle de Madame Le Mener, Dieu sait où nous en serions aujourd’hui.

Bénédicte eut un sourire forcé en direction de Mam Goz, qui tourna vers elle un visage épanoui pour dire :

— Oh, vous savez, Monsieur le Juge, mon mérite n’est pas bien grand, car dans l’enseignement, on est amené à être physionomiste : j’ai identifié Sébastien Le Guilloux à sa ressemblance frappante avec son père que j’avais eu comme élève, mais j’ignorais ce dont il était accusé. Puis, le hasard l’a remis sur ma route, nous avons parlé, il s’est confié à moi et je l’ai persuadé de rentrer dans le droit chemin, c’est tout.

— C’est tout, c’est tout, comme vous y allez, Madame Le Mener, non, ce n’est pas tout. J’ai appris que c’était vous qui l’aviez fait engager comme mousse sur un cargo, le soustrayant ainsi aux recherches dont il était l’objet.

— Mais, Monsieur le Juge, vous ayant par mon intermédiaire livré le nom du coupable, Sébastien n’avait plus à…

— Vous en prenez bien à votre aise avec la Justice, il me semble, Madame Le Mener, tout comme avec la Police, d’ailleurs. L’institution judiciaire aime à se hâter lentement et il restait inculpé au minimum de recel de fausse monnaie. Son inculpation n’est levée qu’aujourd’hui, à cet instant même, par la grâce du marché que nous avons conclu, lui et moi : abandon des poursuites contre un engagement de 3 ans dans la Marine marchande et une mise à l’épreuve d’autant !

Le Juge Pottier se tourna alors vers l’avant-dernière personne de la rangée de chaises alignée devant lui.

— Sébastien Le Guilloux, vos éducateurs passés ont dressé un portrait plutôt positif de vous ; vos grands-parents aussi. Je veux espérer que cet épisode malheureux marquera la fin de l’enfance et de l’adolescence chaotiques que vous avez connues. Je compte sur vous pour respecter les engagements que vous avez pris.

Sébastien assentit sans mot dire.

Puis, Le Juge, s’adressant enfin à l’avocat de Sébastien, dit d’une voix un peu lasse :

— Maître, je vais signer dans un moment l’arrêt des poursuites contre votre client. Il ressortira libre de ce bureau.

— Merci, Monsieur le Juge.

Tandis qu’il descendait le grand escalier à la sortie du Cabinet du Juge d’Instruction, Justin Paolozzi en voyant la robe légère de Bénédicte flotter devant lui dans la brise et découvrir les jambes d’une gazelle, se surprit à chantonner :

Aux marches du palais
Aux marches du palais
Y a une tant belle fille lonla,
Y a une tant belle fille.

Elle a tant d’amoureux
Qu’elle ne sait lequel prendre.

C’est un p’tit policier…

Il n’osa pas poursuivre, car c’était loin d’être dans la poche, mais il ne fallait pas désespérer, peut-être qu’un jour il pourrait mélanger un peu travail et plaisir…


© Pierre-Alain GASSE, octobre 2016.

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