La corde sensible

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 Les vacances d’octobre nous offrirent un temps de répit propice aux répétitions et aux longues après-midi passées chez Julien et Florian à jouer aux jeux vidéo. J’avais cependant remarqué qu’Eliott se comportait différemment ces derniers jours : dans la lune et mutique à l’heure du dîner. Je soupçonnais au début que cela n’allait pas très bien à l’école comme cela arrivait, mais son humeur maussade perdurait. Il se défoulait encore plus lors des répétitions, s’énervant parfois au point d’abandonner. Cela ne lui ressemblait pas. Je tentais de lui tirer les vers du nez mais n’obtenais guère plus de réponse.

 C’est aussi durant cette période que l’on commença à avoir les retours des bars qu’on avait démarché. Pour bon nombre, il n’y avait plus de disponibilités avant le début de l’année prochaine. Un seul proposait un créneau d’une heure la veille de Noël, créneau que nous nous sommes empressés de réserver. Ce n’était pas la date idéale mais c’était une opportunité à saisir tout de même.

― Alicia organise une soirée pour son anniversaire, tu viens ?

 Raphaël qui avait retrouvé sa voix et son humeur depuis quelques semaines se tenait devant moi, une bouteille d’eau tendue en ma direction. Je m’en saisis, heureux de m’hydrater après une telle session. Alicia était une de ses amies que je ne connaissais que très peu : nous nous croisions souvent à l’heure du déjeuner avec le reste de son groupe de potes étendu. Raph avait cette faculté extraordinaire d’attirer les gens et les problèmes comme un aimant. J’étais admiratif de la bonne entente qui régnait entre eux ; il y avait bien quelques querelles entre Ben et Alex mais Erica veillait au grain.

― Pourquoi tu me demandes ça ?

 Raph haussa les épaules, imperturbable.

― Alicia t’invite, je ne fais que passer le message.

― Tu as conscience que tu t’adresses à moi et pas à Elie ?

 Je préférais m’assurer qu’il ne se trompait de personne. Elie et moi, assez logiquement, se ressemblions traits pour traits, et même nos proches nous confondaient tout le temps. Leurs seuls points de repères étant l’allure solaire, une cicatrice à la mâchoire et l’addiction aux cigarettes de mon frère. Mais son humeur lugubre des derniers jours nous donnait une similarité qui les rendait chèvre.

 Le pauvre Raph semblait déstabilisé. La tête penchée sur le côté, les sourcils froncés, on devinait sans mal le raz-de-marrée de confusion dans sa tête.

― Attends. C’est bien Ren que j’ai devant moi non ? Ou c’est Eliott ?

 Ses yeux noisettes me toisèrent encore plus intensément. Ce gosse. Il était à peine plus jeune que Julien d’une année, mais il restait un gamin. Au point où l’on le considérait comme notre petit frère têtu et intenable dans la bande. Il jeta un coup d'œil derrière moi, l’air complètement largué.

― C’est qui lui du coup ? demanda-t-il en me pointant du doigt.

 Florian explosa de rire tandis que Julien le réprimanda en le sommant de ne pas pointer les gens du doigt comme ça. Elie saisit la perche que Raph lui avait involontairement tendu en se fichant juste à côté de moi, s’indignant faussement que c’était lui Ren.

― Hey ! C’est moi Ren !

― Non c’est moi andouille !

― Prouve-le !

― Elie tu fais chier, arrête de jouer, tu vois bien qu’il est perdu le pauvre !

― Mais c’est toi Elie, qu’est-ce que tu racontes ?

 Raphaël nous suivait du regard, hébété, les yeux plissés. Puis son visage revint à la normale. Il haussa les épaules encore une fois, d’un air résigné.

― Bah en tout cas, Alicia vous invite. Je vais aller me prendre une aspirine, vous m’avez filé mal au crâne, j’ai l’impression de voir double.

 Elie lui tira la langue avant de passer son bras sur ses épaules pour l'entraîner dans la cuisine à l’autre bout du couloir. Qu’est-ce qui venait de se passer ? Je l’ignorais mais je décidais de me re-concentrer sur le nettoyage de ma guitare.

 Le soleil se couchait lorsque nous rentrions à la maison affamés et épuisés. Elie enchaînait les cigarettes sur le trajet, l’air absent.

― Tu es sûr que ça va ?

 Il se contenta de hausser les épaules. Je n’aimais pas le voir comme ça, c’était comme si le monde entier était plongé dans l’obscurité. Nous poursuivions notre marche le long de la Deûle, sur le petit sentier à une minute à pied de chez nous. Je pensais qu’il aurait voulu rentrer directement et s’isoler, mais il préféra descendre le talus et remonter les quelques mètres qui nous séparaient du pont. Il s’installa sous son pied, s’adossant contre le béton recouvert de graffitis où l’on devinait la présence de sans abris aux canettes et aux traces de feu de camp qui jonchaient le sol. Sans mot dire, je m’installais à ses côtés, lui laissant le temps de terminer sa cigarette. Il poussa un long soupir, s’affalant un peu plus contre le pilier.

― Vous vous êtes disputés avec Julien ?

― J’ai vu juste. Je vous sentais tendus ces derniers jours.n jean.

― J’ai vu juste. Je vous sentais tendu ces derniers jours.

 Devant son silence qui se prolongeait, je poursuivis :

― Ecoute, je sais que je ne suis pas le meilleur pour les confidences et tout ça, mais te voir déprimer, ça me bousille. Je ne connais pas la raison de votre dispute, et ça ne me regarde pas, mais pour le groupe, il faut que vous vous parliez.

― Ca te fais rien de voir Asma se rapprocher de lui ?

 Sa question me laissa coi. Mon cœur se stoppa net le temps d’une seconde. Je m’en étais aperçu, c’est vrai. La question n’était pas innocente, je le savais également. La seule chose que je redoutais c’était de comprendre en quoi Asma était mêlée à leur dispute. Est-ce qu’Elie éprouvait aussi des sentiments pour elle ? Si c’était le cas…

― T’as des sentiments pour elle, pas vrai ?

 Je détestais son intuition. A chaque fois, je me retrouvais sans défense face à ses affirmations, mis à nu sans vergogne. Face à lui, je n’étais plus rien : je pouvais toujours me renfermer, me targuer d’impassibilité, il explosait chacune de mes tentatives de protection. Mon énergie quitta pour de bon mon corps quand il m’assena avec monotonie :

― Je vous ai vu à la fête cet été.

― Pourquoi est-ce que tu me parles de ça maintenant ?

― Si tu l’aimes, pourquoi tu cherches pas à sortir avec elle ?

J’étais largué : s’il l’aimait aussi, pourquoi me demander ça ? Pour se moquer de moi ? Pour me blesser ?

― Pourquoi ? Elle t’intéresse ? rétorquais-je sur la défensive.

 Je pris son silence comme réponse tandis qu’il sortait une nouvelle cigarette qui s’embrasa sans mal. Recroquevillé, je me perdis dans la contemplation du cours d’eau à nos pieds, envisageant l’espace d’un instant d’y plonger pour me laisser emporter par le courant. Je chopais sa cigarette pour m’en griller une, plus morose que jamais. Il ne dit rien, attrapant une nouvelle qu’il alluma en silence.

― Je ne pourrais pas sortir avec elle, finis-je par répondre, ça me demanderait trop de temps et d’énergie. Je suis déjà épuisé par tout ça, par ce rythme de dingue que j’essaie tant bien que mal de tenir pour ne pas me faire griller par maman, je ne pourrais pas, même si je le voulais.

― Tu l’aimes ?

― Je viens de te dire que je ne pourrais pas-

― C’est pas la question Ren ! Tu l’aimes oui ou merde ?

― J’en sais rien ! Oui on a flirté cet été, oui je la trouve jolie et tout ce que tu veux mais de là à dire que je l’aime… Je ne sais pas… Je ne veux pas y réfléchir. Julien et elle vont bien ensemble et si elle peut être heureuse avec lui, alors tant mieux.

 La fureur que je captais dans son regard me priva de tout mot. Le goût de la clope, infect, me fit cracher ; pourtant, pour la première fois, elle me parut salvatrice. Est-ce que c’est ce qu’il ressentait quand il fumait ? Cet engourdissement léger et cette sensation de plénitude lorsqu’il angoissait ? J’aurais aimé lui demander mais il ne m’en laissa pas le temps : il se redressa d’un seul coup, m’enjamba et gravit le talus d’un pas rapide. La culpabilité m'envahit aussitôt.

― Elie, attends ! S’il te plaît !

 Je tentais de le rattraper mais en vain, il rentra en courant à la maison, s’enfermant dans sa chambre sans que je puisse tenter de m’expliquer.

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