Une différence de capacité

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✨ Je suis un simple individu, Mais au moins je suis quelqu’un. Je ne peux pas tout faire, Mais je peux faire quelque chose ; Et parce que je n’ai pas tous les pouvoirs, je ne refuserai jamais d’accomplir ce qu’il m’est possible. - Edward Everett Hale ✨

― Désolé de te déranger, j'ai fait chauffer les pizzas. Tu descends ?

 Les yeux explosés, je me retournais sur Eliott. Ses mèches d'encre dévoraient de part et d'autre sa mâchoire carrée. Il était temps qu'il retourne chez le coiffeur. Je venais de finir un exercice de Physique Chimie qui m'avait donné du fil à retordre. L'odeur de pizza cuite embaumait délicieusement l'étage.

― J'arrive. Je meurs de faim, tu as bien fait de les préparer.

― Tu bosses sur quoi ?

 Eliott s'allongea sur mon lit, observant avec attention ce que je faisais. Je rejetais la tête en arrière, me massant le cou ankylosé par mon immobilisme.

― La lubie annuelle de maman, répondis-je blasé.

― Ah.

― J'imagine que tu n'y as pas eu le droit ?

 Mon jumeau fuit mon regard. Bien évidemment. Le laxisme de ma mère ne cessait de m'étonner. La différence de capacité n'expliquait aucunement ce traitement, je soupçonnais simplement ma mère d'avoir une préférence naturelle pour Eliott. Cela pouvait se comprendre en un sens, j'étais bien plus semblable à mon père que lui. Cependant, je m'inquiétais de son niveau scolaire : d'année en année sa moyenne baissait.

― Laisse-moi deviner : elle t'a demandé de le terminer pour son retour ?

― Dans le mille, Emile !

 Le sourire de mon frère s'agrandit.

― Franchement, je sais pas comment tu fais pour supporter ça ; ça me foutrait les boules de me coltiner des révisions pendant les vacances. On vient à peine de terminer l'année !

― Pourtant, cela ne te ferait pas de mal.

 Eliott se releva, le sourire disparu. Je venais de mettre le doigt là où ça faisait mal, mais il ne pouvait pas nier.

― Ca ne me servirait à rien, je suis pas comme toi, je retiens rien ; c'est même un miracle que j'aie obtenu mon Brevet.

― Ne dis pas ça, tu en es capable, tu ne t'en donnes simplement pas les moyens, nuançais-je en l'observant se diriger vers la porte. Tu n'en as pas marre que maman te prenne pour un con ?

 Il n'y avait aucune colère ou reproche mais ça me taraudait depuis pas mal de temps. Comment Eliott pouvait supporter ça ? Personnellement, ça me ferait chier qu'on me traite comme un abruti en ne m'accordant pas l'attention suffisante pour m'aider à m'en sortir.

― Elle me prend pas pour un con, elle est juste réaliste : j'ai pas les capacités d'apprentissages que t'as, c'est pas un drame.

― Donc tu te complais dans cette situation.

― J'ai jamais dit ça.

― C'est ce que tu as l'air de penser pourtant. Tu baisses les bras à la moindre difficulté sous prétexte que "Oh bah j'ai pas les mêmes capacités que Ren, donc c'est pas grave" ; mais tu ne pourras pas faire ta vie en pensant de cette manière Elie, en as-tu conscience au moins ?

― Pourquoi ça te pose un problème ? Je comprends pas. J'ai la flemme d'en chier pour avoir les meilleures notes, et ça m'empêche pas de passer. Si toi t'as juste à lire une info pour la retenir, moi je dois me casser le cul pendant des heures pour ne serait-ce qu'avoir la moyenne dans toutes les matières, que veux-tu que je fasse de plus ?

― Eh bien cela justement ! fis-je en lui pointant mon livre de révisions. Ta mémoire, c'est un muscle, je te l'ai déjà expliqué. Plus tu l'entraînes à apprendre, plus elle apprendra et retiendra des informations. Florian galère aussi, mais il ne lâche rien, il révise, il fait des fiches et ça lui réussit. Je suis sûr que si...

― Eh bah grand bien lui fasse ! Moi, ça me gave d'étudier. Tant mieux si pour toi, ça relève d'un défi et que ça t'éclate de terminer des livres de révisions pendant tes vacances, mais moi, mon projet c'est de profiter. Maman n'est pas là, papa non plus, alors je vais juste manger ma pizza et jouer jusqu'à pas d'heure.

― Laisse tomber, je perds mon temps. Tu sais, ça ne m'éclate pas de faire ça contrairement à ce que tu penses. Tu as de la chance que maman ne te tanne pas, moi aussi j'aimerais bien profiter.

― Qu'est-ce qui t'en empêche ? On sait tous les deux que tu vas le terminer en moins d'une semaine, tu peux bien t'accorder la soirée non ?

 Il avait beau m'agacer à ne rien prendre au sérieux, il n'avait pas tort sur ce point. Je fis la moue ce qui lui suffit à reprendre son sempiternel sourire malicieux.

― L'argument a fait mouche on dirait. commenta-t-il victorieux, On joue au nouveau Batman ?

― Très bien, mais pas longtemps hein. J'ai envie de finir les exos de ma page ce soir, ça serait déjà bien.

― Ca me va. Je prendrai ton relais quand tu retourneras potasser.

 Nous mangions notre pizza à table, respectant la bénédicité que nous avions l'habitude d'accomplir même en l'absence de nos parents avant de nous caler devant la télé. Eliott me demanda de lancer le jeu pendant qu'il fumait sa cigarette. Notre cadeau d'anniversaire, dont nous avions à peine pu profiter nous occupa jusqu'à la nuit tombée, avant qu'Eliott m'informe que Julien lui avait demandé de se ramener.

― T'es sûr que tu veux pas m'accompagner ?

― Oui, vas-y. Comme ça, ça me donne une raison de plus de retourner bosser. Tu me préviens quand tu rentres ?

― Oui, t'inquiète. Tu sais si papa rentre cette nuit ?

― Aucune idée ! Il ne m'a rien dit pour le moment.

 Eliott acquiesça tout en enfilant ses baskets. Julien habitait à quelques encablures de chez nous. De ce que mon frère m'avait expliqué, il était en plein pétage de câble. Pas étonnant. Je n'imaginais même pas son état entre le décès de sa mère, la gestion de Raphaël qui était en pleine crise d'ado et le potentiel déménagement. Eliott termina de se préparer et s'en alla en skate. La maison redevint d'un seul coup trop grande, trop sombre et trop silencieuse pour moi si bien qu'un nœud m'entrava rapidement l'estomac. Je ne tardais pas plus pour m'enfermer dans ma chambre où je me sentais plus en sécurité, terminant tant bien que mal mes exercices en écoutant à fond The Eminem Show sur ma chaîne hifi. Je finis par piquer du nez malgré moi sur un énième énoncé sur les atomes.

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