Chapitre 4 : Le génie de la lampe.

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  • Eh bien. Prononce-toi.

Pendant de longues minutes, Kimi avait dévisagé le père de Laure, d'un regard fixe, le menton rabattu vers le bas. Les bras le long de son corps, à moitié cachés par sa chevelure, ses doigts tremblaient au niveau de ses cuisses. Elle en passa le bout sur la couture de son jeans, comme pour garder le contact avec la réalité. Sa gorge était sèche. De toute sa vie, elle n’avait jamais fait quelque chose comme ça : se plier face à un adulte pour demander un service. Ses tripes la tiraillaient, humiliée d’en arriver là.

Chuck, devant son bureau, s’assit sur le bord et encadra son genou de ses deux mains, pensif. Il en porta une au niveau de sa mâchoire lorsque Kimi effectua un mouvement vers l’avant. Elle se cachait derrière son épaule proéminente comme une bête à l'affût et s'apprêtait à parler quand Chuck eut une envie soudaine de tester son cran. Il voulait titiller cette jeune fille, non pas des moindres, puisqu'elle était celle d'Alicia et Louis, élevée par Dossan.


  • Formule ton vœu, dit-il en ouvrant ses deux bras, tel un génie sorti tout droit de sa lampe. Tu es bien venue pour une raison particulière, n'est-ce pas ?
  • Vous vous foutez de moi ? le coupa-t-elle instantanément d'un visage féroce.

Un adversaire de taille. Cela faisait longtemps qu'il n'en avait cependant plus rencontré de si agressif. Ses mots abrupts venaient de sa mère, son côté prudent de son père et l'émotion dans ses yeux, les regrets d'agir de cette manière lui avait transmis par Dossan. Il y avait quelque chose en plus. Une énergie propre à elle-même. D'où lui venait donc ce côté brutal ? Chuck prit un petit élan pour faire quelques pas dans la pièce. Elle le suivit des yeux, méfiante.


  • Ce n'est pas mon but, mais tu as l'air bien en colère ? l'interrogea-t-il.
  • Parce que je… ! s'exclama-t-elle avant de se calmer tout de suite. Je suis venue vous demander quelque chose et vous me prenez de haut.

Il ne voulait pas qu'elle se ressente ce sentiment.

 

  • Je m'excuse, ce n'est pas du tout…
  • Je ne vous crois pas.
  • … Mais je suis sérieux, dit-il après un temps à la regarder. Et sincère. J'ai juste été surpris et dans ces cas-là…

Chuck ne s'entendait plus parler, avouant quelque chose qu'il n'aurait habituellement pas dit à voix haute :


  • J'ai tendance à plaisanter pour reprendre le cours de la conversation. Je pensais que tu venais pour ces photos, les pointa-t-il du doigt, mais ce n'est visiblement pas le cas.
  • J'aimerais les voir aussi, bredouilla-t-elle, gênée, et de peur de perdre la chance de les consulter.
  • Ne t'inquiète pas. Ces photos te reviennent de droit. Maintenant… enchaîna-t-il en glissant une de ses mains dans les poches de son pantalon en toile, je souhaite entendre ta requête, déclara-t-il en lui montrant la paume de l'autre.

Les battements du cœur de Kimi remontèrent jusque dans ses tempes. Elle serra un poing.


  • Je suis venu vous voir, parce que… Je veux… J'aimerais que…

Elle fut presque convaincue qu’il avait pu l’entendre déglutir.


  • Vous fassiez quelque chose pour les étudiants d'I don't Care. Le lycée Gordon, dit-elle ensuite en secouant la tête, voyant une micro expression d'étonnement chez lui.
  • Le lycée qui a pris feu, c'est cela ? J'en ai entendu parler. Pourquoi ? lui demanda-t-il du tac au tac, surprenant Kimi à son tour.

La blonde avait au fond eu peur qu'il lui lance un “non” catégorique.


  • Vous en avez entendu parler ? Vraiment ?
  • Oui, je me suis toujours impliqué et tenu à jour en ce qui concerne l'éducation de notre pays et donc sur ses écoles. C'est une des raisons pour lesquelles je contribue et investit dans Saint-Clair. Maintenant, pour ce Lycée, j'ai cru comprendre qu'ils ont décidé de ne pas le reconstruire.

Kimi eut l'air dépité un instant.


  • Je sais, dit-elle durement.
  • Qu'attends-tu donc de moi ? Que je trouve une solution pour le reconstruire ? Quel est ton lien avec ce Lycée ?
  • C'est mon ancienne école, répondit-elle rapidement. J'y étais durant mes primaires et jusqu'en deuxième secondaire. Mais... non. Ça prendrait trop de temps, réfléchit-elle en plongeant ses yeux au sol.

Chuck finit par croiser les bras, curieux.


  • Les gens qui ont besoin de temps ont des projets, dis-moi le fond de ta pensée. Sans quoi, je ne pourrais pas t'aider.
  • Si vous… hésita-t-elle, êtes si impliqué… Est-ce que vous accepteriez de faire en sorte que les étudiants du Lycée Gordon viennent à Saint-Clair ? lui demanda-t-elle, d'un ton si sérieux qu'il comprit qu'elle ne plaisantait pas.

Il ne s'y était pas attendu à celle-là. Il leva un doigt de son avant-bras et pencha légèrement la tête avant d'embrayer :


  • Et pourquoi ferais-je cela ?

Les lèvres de Kimi se serrèrent. Elle avait anticiper acette question.


  • Parce que… ce sont mes amis.
  • Tes amis ? fit Chuck en laissant échapper un rire malgré lui. Et donc avec ce prétexte, je suis censé faire entrer… Combien d'élèves déjà ?
  • Moins de deux cents ! Ce n'est rien du tout comparé à ce que nous sommes à Saint-Clair ! L'école est assez grande et…

Ses sourcils se froncèrent quand elle vit qu'elle perdait en crédibilité à ses yeux. Elle se devait au moins de lui prouver le contraire.


  • Monsieur Ibiss. Est-ce que vous savez… ce que ça fait d'être toujours là personne mis de côté ?

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.


  • Est-ce que vous savez ce que ça fait lorsqu'on vous traite comme des déchets ? Et que vous vous rendez compte que c'est la vérité ? Parce que vous êtes soit, trop pauvres ou soit, pas assez intelligents, “soi-disant”, pour entrer dans une bonne école ?

Chuck plissa les yeux. Il l'écouta attentivement, admiratif de ce qui brûlait dans ses prunelles.


  • Mais aujourd'hui ils n'ont même plus d'école ! s'exclama-t-elle un rire nerveux la gagnant. Et vous allez vous dire : "et alors ?", mais vous n'avez aucune idée de ce que cette école représentait pour nous. C'était notre maison ! Le repère de… Ouais, un repère ! Le seul endroit où beaucoup d'entre nous pouvions nous réunir quand ça n'allait pas, quand on voulait fuir les parents et… Parce que c'est ça le problème ! Est-ce que vous savez qui sont ces élèves qui ont perdus leur école ? Vous vous douteriez une seconde qu'ils vivent dans… de la merde ?! eut-elle un hoquet. Y en a qui sont pauvres, mais qui sont merveilleusement doués à l'école. Juste parce qu'ils ont hérité de parents de merde, qui…

Elle décida de se rapprocher de lui pour parler en chuchotant. Chuck abaissa son regard dans le sien, menaçant, mais transpirant l’inquiétude.


  • Ils n'ont pas tort quand ils disent que toute la misère du monde est réunie au Lycée Gordon. C'est un quartier pauvre, avec des adultes à la con qui s'occupent tellement mal de leurs enfants qu'ils préfèrent encore aller à l'école que de rester chez eux. Vous trouvez ça normal, vous ? Il n'y a que des pauvres parce que la seule école proche n'est réservée qu'à l'élite, un peu comme à Saint-Clair, vous voyez, mais en moins puissant. Ils pourraient très bien aller là-bas vous allez me dire, mais moi… Je veux voir ces gens-là dans une vraie école qui a des valeurs et qui leur permettra de s'épanouir comme moi, j'ai pu le faire. Parce que j'étais une des leurs ! On se connaît tous entre nous et ils n’ont rien de mauvais ! Contrairement à leur réputation… Quand ils ont su que je partais pour une aussi bonne école que Saint-Clair, je n'ai eu que des félicitations, mais j'ai surtout vu… J'ai vu qu'ils auraient voulu être à ma place, dit-elle avec émotion. Moins de deux cents élèves, Monsieur Ibiss. Des danseurs, des sportifs, des génies cachés, il n’y a pas que les gosses de riches qui ont de l’avenir ! Ce sont de bonnes personnes qui savent ce que sait de vivre à la dure… Des orphelins, car ils atterrissent tous là de l'orphelinat, des battus, des… Plein d'autres choses et des gens banals aussi. Et je ne veux pas, je refuse même, déclara-t-elle en le pointant du doigt, que des personnes aussi soudées et solidaires, soient séparées parce que le seul endroit où ils pouvaient être eux-mêmes a pris feu !

Enfin, Chuck décida de l'arrêter d'un geste, levant un sourcil. Kimi en profita pour reprendre son souffle.


  • J'entends, dit-il en la contournant pour à nouveau se retourner vers elle. J'entends ce que tu me dis, mais il y a quelque chose que je ne comprends pas.
  • C'est quoi ? l’accabla-t-elle tout de suite.
  • Je ne le sais pas moi-même. Je pense… que tu ne me dis pas tout. Oui, en effet, si je le voulais, en un claquement de doigts, je pourrais accéder à ta requête, mais j'aimerais comprendre ce qui t'anime vraiment ?

Une vive douleur la traversa. Kimi tourna la tête, en colère et égarée dans ses pensées : "C'est ma faute." Elle s'en bouffait les lèvres. Des larmes grimpaient à toute allure dans ses yeux. Elle n’avait plus d’autre choix que de lui planter son arme secrète sous la gorge :


  • Qu'est-ce que ça peut vous faire ? C'est bien vous qui avez commencé des travaux pour Saint-Clair, non ? Actuellement, il y a forcément de la place pour les accueillir. Et vous avez le directeur dans votre poche, donc… Vous pouvez bien changer ça… En un claquement de doigts ?

Fortement étonné, même à la fois agréablement surpris et terrifié par ses coups d'avance, Chuck esquissa un sourire en guise de défense.


  • En négociation, j'aime avoir le dessus, commença-t-il, et davantage quand on fait appel à mes services. Avec de l'argent et les bonnes connaissances, tout est possible, oui. Cependant, avant toute décision, j’estime avoir le droit de savoir ce qu'il se cache derrière une demande afin de savoir dans quoi je me lance, vois-tu ? Donc, pour y accéder, je préférai que nous soyons honnêtes l'un envers l'autre. Commence donc peut-être par me dire par qui as-tu obtenu cette information ?
  • Je ne vous le dirai pas.

Tremblante à l'intérieur, Kimi restait sur ses positions. Il n'y avait qu'une seule personne qui avait pu la renseigner. Quelques jours auparavant tandis qu'elle échafaudait son plan, elle s'était rendu compte qu'il lui fallait de quoi se retourner. Elle se revoyait attraper son téléphone à contre-cœur pour appeler la pire espèce qu'elle connaissait : Kyle.

Ce dernier s'était fait un plaisir de lui répondre :


  • Si tu veux une information sur Chuck Ibiss, j'ai sans doute ce qu'il te faut, mais ce ne sera pas gratuit.

Sa voix fluette et amusée, l'avait profondément agacée. Elle se sentie en position de faiblesse.


  • Tu sais que je n'ai pas d'argent, lui avait-elle répondu.
  • Mais tu as mieux encore chérie, la plus belle richesse au monde : l'information.
  • Et tu veux savoir quoi ? chuchota-t-elle au téléphone, tapie dans sa chambre.
  • Voyons voir… laissa-t-il un temps de suspens, donne-moi le vrai nom du Diable blanc. Je sais que tu connais son identité.

Son cœur avait fait un bond dans sa poitrine. Elle joua l'innocente.

  • Quoi ? Je n'en sais rien.

Il ne la cru évidemment pas.

  • Alors quoi que ce soit qui puisse concerner le gang…
  • Je te dis que je n'en sais rien, Kyle !
  • Le passé de Leroy, dit-il alors, disctinctivement.

À nouveau, Kimi sauta un battement. Elle resta bouche bée au téléphone.

  • Je…
  • Mon prix n'ira pas plus bas. Soit tu me racontes enfin ce qui lui est arrivé, soit tu n'auras rien à la clé.
  • Pourquoi… est-ce que ça t'intéresse tellement ? osa-t-elle lui demander.
  • Hum, pouffa-t-il, parce que c'est une information que je n'ai pas pu dénicher et ça à le don de m'agacer.
  • Mais si… tu n'as pas pu obtenir cette info-là, comment je peux être sûr que tu as ce qu'il faut sur le père de Laure ?

La simple idée de trahir son amie la rendit affreusement mal, et pour Leroy encore plus. Elle ne s'entendait plus vivre, tellement le boucan dans sa poitrine s’accentuait.


  • Kimi, dit-il d'un ton léger, tu oublies que mes parents sont des Yakuzas ? Irépondit-il comme une évidence. Leur statut et leurs actions leur permettent de savoir des choses que seuls des adultes peuvent savoir sur d'autres adultes, mais ils n'iront jamais s'impliquer dans des petites histoires telles que celle de ton cher petit frère… Moi, je suis plus intelligent, je m'intéresse aux plus petites personnes, histoire de savoir à qui j'ai affaire. C'est ça ou rien, la mit-il au pied du mur. Alors décide-toi, tu me racontes ou pas ? Kimi ?

Impressionné, Chuck garda le silence. Elle avait beau être têtue et lui manquer de respect, il se sentait surtout concerné par la mine qu'elle lui exposait. Malgré toute l'arrogance dont elle pouvait faire preuve, son regard la trahissait. Il lisait dans ses yeux luisant une peine indescriptible, semblable à celle qu'il avait connu dans ceux de Dossan. Il fut sensible à l'espoir qui s'en dégageaient, conviction et supplice s'y mêlant. Était-ce cependant une raison suffisante pour céder à un caprice d'adolescente ? Il y avait forcément autre chose.


  • Je me permets d'insister. Je ne veux pas te jouer de mauvais tour, je veux juste comprendre. C'est normal que tu sois méfiante si c'est quelque chose qui te tient à cœur, mais je suis curieux de savoir ce qui te met réellement dans cet état-là ? Si tu n'avais pas pu venir me demander d'aide tes amis, comment aurais-tu fait ? Tu as conscience que ce que tu demandes n'est pas si aisé, bien que ce soit possible ? La vie n'est normalement pas si simple. Donc, je te le redemande ; pourquoi le ferais-je ? Donne-moi une bonne raison d'accepter.

Kimi fut agacée. Bien évidemment, qu'elle en avait conscience. Elle détestait l'idée même de se ratatiner devant lui pour obtenir ce qu'elle souhaitait, mais il était actuellement le seul à qui elle pouvait s'adresser. Désespérée, elle décida de jouer sa toute dernière carte :


  • Parce que vous m'en devez une, déclara-t-elle d’un ton si certain que Chuck sentit sa défaite futur. Vous avez menti à Laure, tout comme les autres Richess. Vous nous avez tous dupés, dans l’infime espoir de quoi ? Qu’on devienne amis ? Tout ça pourquoi ? Pour rien, dit-elle d’une voix dure. Parce qu’ils n’ont toujours pas le droit de réellement se côtoyer, donc c'était inutile. Et vous plus particulièrement, vous avez aidé Dossan à me cacher de vos propres amis, c’est… s'arrêta-t-elle, blessée. Qui vous a dit que je voulais de cette vie-là ? Et pour mes parents, vous ne pensez pas que j'aurais aimé découvrir tout ça plus tôt ? fit-elle en montrant la boite à souvenir d’un geste vif. Vous les avez connus, moi pas. Je découvre leur passé seulement maintenant, parce que vous avez décidé de nous le cacher à tous, mais surtout à moi, la fille “d’Alicia et Louis”, prononça-t-elle le prénom de son père après de nombreuses années à s’en écorcher la gorge. Alors, peut-être que vous devriez tout simplement m'aider parce que je suis leur fille ? Mais surtout parce que… Vous avez cru en une promesse placée sur ma tête ? Et qu'elle a visiblment fonctionner ? Au fond, c'était de la manipulation. Voilà. En plus de toutes celles que je vous ai déjà données, je crois que ce sont de "bonnes raisons". Je voudrais que vous offriez une chance à des personnes qui n'en ont jamais eu de leur vie et qui le méritent vraiment. Je vous en prie. Faites-le simplement, parce que je vous le demande.

"Exaucez mon vœu."

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