NOUVELLE - CHAPITRE UNIQUE

16 minutes de lecture

Les deux premières lignes sont tirées du roman La maison des hommes vivants de Claude Farrère.

« Aujourd'hui, 20 janvier 1909, je me résous, non sans trouble et non sans terreur, à écrire le récit exact de l'aventure. Je m'y résous, parce que, après-demain, je serai mort. »

Lorsque je dis « non sans trouble et non sans terreur », j'entends bien sûr le trouble et la terreur que j’ai pu ressentir à cette époque, aucunement aujourd'hui, maintenant que je me suis enfin pardonné, et que tous mes regrets ont disparu. Je ne suis en aucun cas troublé de raconter cette histoire, mon histoire, par laquelle j'espère obtenir non pas le pardon ou même la pitié, mais seulement la compréhension.

Je vivais alors à Paris, ville du savoir et de la lumière, bien que je ne l'appréciasse pas réellement. J'y cherchais avant tout le divertissement. Je souhaitais donner un sens à mon existence et, en province, cela m’aurait été impossible. Les Parisiens sont toujours occupés, invités à des réceptions ou galas, et il était de notoriété publique qu'ils se sentaient supérieurs à ceux n'habitant pas la grande ville. Je travaillais comme instituteur dans une école pour garçons, je n’étais pourtant pas aussi instruit que tous ces intellectuels qui pullulaient dans la capitale, mais je savais comment prendre les enfants.

Je ne tirais pas grande satisfaction de ce travail, ni même de quoi que ce soit, alors il me prenait souvent l’envie de sortir de la routine, de pénétrer un autre monde - le monde de la nuit - de visiter autant d’établissements qu’il m’était possible, et de ne rentrer chez moi que bien trop tard. La plupart du temps, je menais une vie rangée, je paraissais discret et intelligent, mais dès que je sentais cette envie m’envahir, je devenais quelqu'un d'autre, ou peut-être devenais-je le véritable moi-même. J'étais grossier, violent, je devins rapidement dépendant de l'alcool. Je fréquentais de nombreuses femmes, des hommes quelquefois. Je cherchais par tous les moyens possibles à échapper à la vie parfaite que je menais, simple et sans soucis, celle-là même que nous désirons tous, avant de réaliser qu'elle n'a de particulier que de nous faire marcher aux côtés de la mort.

 Nous sommes le 30 octobre 1907. L’aube va se lever sur la butte Montmartre. J'ai encore passé la nuit je ne sais où, accompagné d'une petite ravissante dont j'ignore tout, et qui demain sûrement aura oublié mon nom. Je rentre chez moi, du moins c'est ce que j'essaie de faire. Mais alcool et fatigue ne font pas bon ménage, et rapidement je me perds en centre-ville. Je songe à dormir sous un pont, j'aperçois alors le Caulaincourt. Il fait plutôt frais cette nuit, mais je n'ai pas d’autre choix. La nuit est noire, j'avance lentement, car je n'y vois rien. Je me sens bizarre, comme si je vivais la vie de quelqu'un d'autre. Comme si j'étais quelqu'un d'autre. Je m'installe confortablement, du moins autant que me le permet la situation. Je sens quelque chose sous moi. Mon couteau de poche. Je le sors, le pose je ne sais plus exactement où, puis le trou noir.

Lorsque je me suis réveillé le lendemain, ce qui m'a d'abord frappé est l'odeur. Mon odeur, je présume. Puis j'ai senti que mes mains étaient poisseuses. J'ai ouvert les yeux, et me suis douloureusement relevé. Il n'y avait personne aux alentours. Je me trouvais dans un parc, il y avait plus loin des fontaines. Pourquoi cet endroit ? Me remémorant la veille au soir, je souris. Je me laissai quelques instants de divagation, et enfin revins à la réalité. Qu'avais-je senti du bout des doigts ? Je regardai mes mains, elles étaient rouges. Serait-ce du sang ? Je le confirmai au toucher.

Ce qu’il y avait sur mes mains avait séché. Alors j'en cherchai la source. Je m'attendais à une quelconque coupure que je me fus faite, peut-être un rat mort que j'eus repoussé dans mon sommeil. Je m'attendais à tout, sauf à cela. Je me mis debout, et à peine avais-je fait trois pas que je vis un homme allongé face contre terre. Ma première réaction fut de vouloir le retourner, mais quelque chose m'en empêcha. J'avais compris qu'il était mort.

 Je vis que sa chemise était tachée en plusieurs endroits, enfin le mot exact aurait été "maculée". J'avais beau être dans un état terrible, je fis rapidement la relation entre mes mains et ce cadavre. Je ne saurais décrire mes sentiments à ce moment précis, mais pêle-mêle voilà ce que je me souviens avoir ressenti : de la peur, de la fascination, de l'angoisse, et surtout un dégoût intérieur si violent que mon corps rejeta à l’instant même ce qu’il contenait et ce pendant de nombreuses minutes. Lorsque je dis de la fascination, j’entends bien sûr que c'était la première fois que je voyais un homme mort. Par ma faute, si je suivais les rares preuves en ma possession. En effet, mon couteau se trouvait juste à côté du corps. Je me ressaisis rapidement : il est vrai que j'avais bu, et que je pouvais me montrer violent, mais jamais je n'aurais pu attenter à la vie d’un homme, pour quelque motif que ce soit. Je me persuadai qu'il fut tué à mes côtés pendant mon sommeil, alors que je ne répondais plus de rien, et j'oubliai. Je n'y pensai plus pendant plusieurs semaines, mais un jour, cela revint brutalement.

J'habitais une maison d'où l'on pouvait apercevoir la tour Eiffel, qui, soit dit en passant, n'est pas aussi grande, ni aussi belle que nous aimerions le croire. Un tas de fer plus ou moins bien empilé. Les hommes ont cette fâcheuse tendance à rendre tout ce qu'ils voient plus intéressant, grandiose et magique que la réalité. Même s'il faut avouer que ce n'est pas très difficile, tant l’irréversible et violente réalité des choses ne satisfait jamais. Toujours est-il que j'habitais seul dans une grande maison, identique à toutes celles du quartier. Celle de Louise également. Je frissonnais chaque fois que je pensais à elle, arpentant seule les couloirs de sa demeure. Louise était ma voisine, elle était surtout la seule amie que j'avais.

Depuis notre rencontre, il y a plusieurs années, nous étions très proches. Je mangeais régulièrement chez elle, et il nous arrivait souvent d'aller au théâtre ou à l'opéra ensemble. En mars, nous avions assisté à la représentation de La puce à l'oreille, pur vaudeville feydeausien qui avait été créé au théâtre des Variétés. Je me souviens encore de son rire tout au long du spectacle, de sa main serrant la mienne au fur et à mesure qu'elle s'inquiétait de la tournure de la pièce pour les personnages. Vu de l’extérieur, il aurait été facile de se méprendre, mais nous n'étions que de simples amis. Elle était la seule à pouvoir affirmer me connaître sans prétention, même si je me gardais bien de lui parler de ma vie de débauche et d'excès en tout genre. Elle me fascinait, elle avait ce je-ne-sais-quoi en plus que je ne voyais en personne d'autre. Cette façon qu'elle avait de me regarder, avec ses petits yeux noisette qui n'avait d'autre ambition que de me tenter, et son rire, léger, franc... Louise savait qu'elle riait très bien.

Elle respirait la pureté et l'innocence. Elle était ma paix, mon inspiration et jamais je ne l'aurais touchée. Aussi fus-je grandement étonné lorsque je me rendis compte un matin que je la voulais, et que toutes ces histoires d'amitié ne me convenaient plus. Je m'étais toujours promis que cela n'arriverait jamais, mais je me dis que j'étais un homme, elle une magnifique femme, et que de toute façon ces choses-là arrivent souvent. Je ne voulais pas mettre en péril notre complicité, aussi me forçai-je à faire abstraction de mes sentiments. Devant Louise, je parvenais à agir comme à mon habitude, à me conduire comme si de rien n'était, mais rapidement je m'aperçus que je n'avais pas oublié ce que j'avais ressenti pour elle un jour, et cela me préoccupa grandement. J'en rêvais la nuit, j'y pensais sans cesse le jour, et cela devint tel que bientôt je n'arrivai plus à me passer d'elle. Je voulus m'éloigner, couper tout contact, mais je ne pouvais me décider à la quitter.

Toujours est-il que cela fit remonter de mauvais souvenirs, trop peu enfouis. Cette lutte intérieure qui me rongeait laissa rapidement place à l'homme du pont et le doute devint plus fort que le reste. L'avais-je tué ? Je l'ignorais, mais quoi qu'il en soit cela me torturait l'esprit, et les souvenirs du meurtre chassèrent rapidement toutes pensées concernant Louise. Je mis de la distance entre nous, car je commençai à croire que j'avais réellement tué cet homme et même si je savais que jamais je ne recommencerai, je préférais la savoir à l'écart. La solitude que j'éprouvai bientôt apporta d'horribles cauchemars. Je me voyais la nuit du meurtre, tenant mon couteau d'une main, maintenant l’homme au sol de l'autre. Tout me revenait clairement maintenant. Je l'avais fait, j'avais tué un homme.

Je me convainquis de m'être seulement défendu, que cet homme avait tenté de me tuer, mais je n'avais aucune image appuyant cette thèse ; je dus en créer. Je ne distinguais plus le vrai du faux, et les mois qui suivirent furent pires encore. Il m'arrivait souvent de me réveiller loin de chez moi, errant je ne sais où. À chaque fois, je tenais mon couteau à la main, à chaque fois, il en coulait de longs filets noirs. Non ! C’était des cauchemars, rien que d'horribles cauchemars. J’ignorais comment j'en étais arrivé là, toujours est-il que je voyais dans mon sommeil des visages qui m'étaient inconnus. Me réveillais-je la nuit, à la recherche d'hommes à tuer ? Étais-je devenu fou, à force de vivre seul et de boire beaucoup trop chaque semaine ? Ou bien quelqu'un essayait-il de me faire croire que je tuais ces gens, alors qu'il n'en était rien ?

Je n’arrivais plus à dormir, et les rares fois où je parvenais à fermer l'œil, je me réveillais en sursaut, horrifié en pensant que je puisse tuer sans m'en rendre compte. Tout me paraissait faux, artificiel. Même les cris de mes victimes n'étaient que pures inventions de mon esprit torturé. Un, deux, trois. Combien y en avait-il ? Dix, vingt, cinquante. Tellement de visages différents, tellement de supplications, tellement de sang versé. Je ne savais pas si c'était moi, ou bien quelqu'un d'autre, ou peut-être était-ce moi ? Non, je n'étais pas fou, alors qu'étais-je ? Un tueur, un horrible homme qui tuait ses semblables car sa vie l'ennuyait. Ce n'était pas moi. Il était impossible que j'agisse de la sorte, et puis même si j'étais vraiment l'auteur de tous ces meurtres, pourquoi l'aurais-je fait ? Avais-je une quelconque raison d'en vouloir à ces personnes ? Non, bien sûr, je ne les connaissais même pas. Ce qui me ramenait à mon point de départ : j'étais fou, et rien n'aidait à me convaincre du contraire.

J'avais lu dans le journal de la veille que la police recherchait actuellement un tueur qui avait fait près de 60 victimes en quelques mois seulement. J'avais paniqué en lisant l'article, puis je m'étais ressaisi. Mes cauchemars ne signifiaient rien. J'étais simplement un peu malade. Le fait que je me réveille loin de mon lit en pleine nuit ne faisait pas de moi un tueur, seulement un somnambule. Quant au sang, je m'amusais sûrement à chasser, et il provenait donc d'animaux. Cela me paraissait stupide, mais je ne pouvais se laisser former l'hypothèse que j'étais le coupable dans mon esprit.

De nombreuses semaines passèrent, et rien ne vint affirmer que j'étais l'homme qui avait assassiné ces personnes, aussi commençais-je à me sentir mieux. Je ne repris pas totalement ma vie d'avant, mais je voyais clairement à présent. J'avais paniqué pour rien, je m'étais laissé abuser par quelques vagues points communs entre l'affaire des meurtres en série à Paris et ma vie de débauché. Je commençais à penser que je pourrais voir Louise de nouveau, et cela plus qu'autre chose me poussa à oublier. Ou en tout cas à essayer, car il est impossible d'oublier que l'on est peut-être un tueur, responsable de dizaines de mort affreuses et plus sanglantes les unes que les autres. Le sentiment que j'avais si longtemps éprouvé, celui de ne pas être le seul à contrôler ce corps, de partager mon âme avec quelqu'un d'autre, et auquel je croyais avoir échappé, n'avait pas entièrement disparu. Il était simplement enfoui en moi, plus profondément que je n'étais capable d'aller chercher.

Un jour, alors que tout allait bien pour moi, et que mes cauchemars avaient cessé, je décidai de lire à nouveau la presse. Il n'y avait aucune raison à ce que je ne le fasse pas, et malgré mon appréhension, j'étais décidé à en finir avec cette histoire stupide et démesurée. Les meurtres ne faisaient plus les gros titres, et le seul article où ils étaient mentionnés était bref et apparemment ajouté à la dernière minute. Il était écrit que la police avait trouvé une gourmette près du dernier cadavre, et cela leur permettrait sûrement de retrouver le tueur. S’ils n'aboutissaient à rien d'ici quelques jours, ils publieraient une photographie de ladite gourmette afin de lancer un appel à témoins. Jamais je n'aurais dû lire cet article. Il se trouve que je possédais une gourmette dont la description ressemblait fort à celle dans le journal et, qui plus est, je l'avais égarée quelques semaines auparavant. Je m'étais réveillé un matin, et elle n'était plus à mon poignet. La stupéfaction laissa place à la peur et aux doutes. Pourquoi donc avait-il fallu que je lise cela ?

Je fus repris de cauchemars le soir même. Je décidai d'attendre la publication de la photographie avant de tirer des conclusions, mais au fond de moi, je savais déjà l'apparence qu'aurait cette gourmette. Une semaine plus tard, la photographie fut publiée, et il me fallut attendre plusieurs minutes pour être en état de la regarder. Je me calmai et, lentement, j'ouvris le journal. C'était elle, ma gourmette. J'eus l'impression que le monde s'effondrait autour de moi.

Soudain, des images surgirent devant mes yeux. Je me vis avec une femme dans un bar, riant joyeusement, puis l'image bascula et je me vis la poignarder sauvagement dans un parc. Je me vis en train de voler le portefeuille d'un homme dont le cou était ensanglanté, un craquement se fit entendre derrière moi, je me retournai, une petite fille se tenait là. Elle commença à courir, mais j'étais plus rapide, et je la rattrapai en quelques pas... puis je vis une autre femme, et la même scène se produisit. Je l'abordai dans un café... je me penchai sur elle, elle avait du sang partout... elle respirait faiblement, et me suppliait de l'épargner encore et encore... Non, m'écriais-je, ce n'est pas moi, c'est faux, arrêtez, arrêtez ! Je me pris la tête entre les mains, je me roulai sur le sol en hurlant qu'ils me laissent tranquille, qu'ils cessent, que toutes ces voix cessent. Soudainement, elles ne furent plus là, et je revins lentement à l'abominable réalité.

J’étais un monstre. Un tueur sadique, qui ignorait qu'il l'était. Je manquai de m'évanouir. Comment avais-je pu ne pas m'en rendre compte, ne rien remarquer ? Il est commun de croire que nous sommes différents de tous ces malades, ces gens qui tuent, tous ceux qui ont franchi la ligne blanche, mais la vérité est toute autre. N'importe qui peut basculer à n'importe quel moment. Nous sommes tous des tueurs refoulés. Certains ignorent simplement leurs pulsions, ou bien les contrôlent. Je ne savais pas quoi faire. Comment réagir ? Qui pourrait m'aider ? Y avait-il au moins quelqu'un qui pourrait comprendre ? Sûrement pas. Il ne me restait qu'une chose à faire.

Je décidai de m'isoler, pour le bien de ceux qui pourraient croiser ma route. Je rendis ma lettre de démission à l'école, ensuite je passai faire quelques courses. Pour combien de temps ? Je n'en savais rien. À vrai dire, je ne savais rien, plus rien. J'étais dans l'obscurité totale. Tous mes gestes semblaient résonner, se répéter inlassablement. Je m'enfermai dans ma cave. Cet endroit que j'avais si longtemps évité. Cette cave noire, vide et humide. Je la trouvais tout à fait représentative de mon âme... J'étais dans un délire paranoïaque particulièrement décalé.

J'ignore combien de temps s'était écoulé, car je n'avais plus la notion de rien, encore moins du temps, toujours est-il que l'on sonna à ma porte un jour. N'ayant pas été en présence d'homme depuis de nombreux jours, je me méfiai. Puis je paniquai complètement en pensant que c'était la police, qu'ils savaient tout, et qu'ils venaient pour me mener à la guillotine. Au bout de longues minutes, après de longs moments de réflexion, de doutes, et enfin de persuasion, j'allai ouvrir la porte.

 Louise se tenait sur le perron de ma maison. Je fus ébloui par la lumière extérieure. Elle me dévisagea longuement, me scruta de haut en bas. Je me rappelai alors que je ne m'étais pas rasé depuis maintenant plusieurs jours, et que ma dernière douche remontait elle aussi à une époque lointaine. Elle était, au contraire, soignée, vêtue comme à son habitude de blanc, pour la messe du dimanche. Je n'ai pas tout oublié, en tout cas pas le meilleur, me lançai-je intérieurement. Cette fille était vraiment à tomber. Je ne pus m'empêcher de contempler ses formes, ses seins ainsi que ses hanches dessinant de belles courbes sous sa robe trop longue à mon goût. Soudain, je m'aperçus de la perversité de mes pensées, et ce fut sûrement ce choc qui le réveilla.

J'eus soudain peur pour Louise. J'aurais voulu lui dire maintenant, lui dire ce que j'étais, afin qu'elle puisse s'enfuir loin, le plus loin possible de moi, mais je ne pus m'y résoudre, alors je choisis le secret. Je lui dis de ne pas rester là. Elle me regarda comme si j'étais fou. Je n'aurais pas relevé ce regard si quelqu'un d'autre me l'avait jeté, mais Louise... Je n'ai pas pu m'en empêcher, je suis entré dans une rage folle. Comment osait-elle me contredire ? Je fus pris d'une furieuse envie de la jeter à terre, d'arracher ses vêtements, de m'asseoir sur elle, et de poser mes mains autour de son cou, puis de serrer fort, aussi fort que possible, jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus, qu'elle expire une dernière fois, que son regard se pose sur autre chose que mon visage...

Pourquoi me regardait-elle ainsi ? Était-elle au courant de tout ? Depuis quand ? Qui le lui avait dit ? Non, elle ne savait sûrement pas. Il était impossible qu'elle sache. Et de toute façon, je n'en étais pas capable, je ne pouvais pas la tuer... Moi, non. Lui, oui. Il n'hésiterait pas. Il n'hésitait devant rien. Peu à peu, je le sentis m'envahir. Il venait en moi, il me possédait lentement. Je savais qu'il en finirait rapidement avec Louise une fois qu'il aurait pris pleinement possession de mon corps et de mon âme. Mais non, je ne pouvais pas le laisser faire... Ma respiration se fit bruyante, mes mains commencèrent à trembler de peur. Je lui hurlai de partir, de me laisser. Je me concentrai tellement que je pouvais sentir mes veines tressauter sur mes tempes. Je réussis finalement à me fermer à lui, et il lui fut impossible de m'habiter.

Il était étonnant que j'arrive à faire preuve d'autant de sang-froid lorsqu'il s'agissait de Louise. Je repris peu à peu mes esprits, et quand je fus redevenu enfin mon seul maître, tout m'apparut dérisoire de nouveau. Lorsque j'étais moi-même, tout autour de moi semblait être faux, ou du moins pas vrai. Ce n'est pas pour autant que c'est faux. Oui, ce n'était pas réel, c'était dans ma tête, dans mon esprit, dans notre esprit, mais malgré tout, je le vivais. Comment lutter contre ça ?

Depuis mon altercation avec Louise, je savais que je pouvais me contrôler, empêcher qu'il s'immisce en moi, mais cela me demandait une telle volonté et une si grande confiance en moi que je doutais de pouvoir le battre de nouveau. Ma vie avait longtemps été simple, remplie, rangée, le genre de vie dont tout le monde rêve, mais qui vous fait brûler à petits feux. Avais-je créé ce double maléfique pour me sortir de la torpeur dans laquelle je vivais depuis si longtemps ? Étais-je fou ? Ou bien, était-ce réellement moi qui étais cet homme, ce tueur, et m'étais-je convaincu du contraire et obligé d'oublier pour préserver mon âme ? Combien de personnes avais-je tuées depuis l'homme sous le pont ? Je l'ignorais. Beaucoup, sûrement. Des dizaines peut-être. Ne pouvant supporter davantage cette culpabilité, je décidai d'en finir.

Cette décision ne fut pas aussi difficile à prendre que je m'y attendais. A croire que je n'avais jamais accordé une grande importance à ma vie, mais plutôt à ôter celle des autres. Toujours est-il que j'étais sûr de moi lorsque je pris mon revolver. Je ne suis pas bon tireur ; je manquai le cœur de peu.

Je fus arrêté le 17 décembre 1908 à l'hôpital. Louise avait entendu un coup de feu provenant de ma maison et avait immédiatement appelé au secours. Un médecin était arrivé peu après, puis ils m'avaient conduit à l'hôpital. En proie à un délire particulièrement violent, j'avouai qui j'étais et pourquoi j'avais voulu me tuer. Dès que je fus rétabli, on m'emmena à la prison de la Santé, où plusieurs psychologues m'examinèrent. Seule la moitié me jugea irresponsable de mes actes, et lors de mon procès, ce fut l'autre moitié qui triompha. C'est drôle de voir que moi, qui avais passé tant de temps à refuser d'admettre que j'étais fou, à cet instant, j'aurais tout donné pour l'être.

Je fus condamné à la peine capitale. La guillotine. Cela m'effraie, mais dans moins de deux jours, ce sera fini. Voilà mon histoire telle que je l'ai vécue. Je tiens à ajouter que je regrette. Sincèrement.

Quel homme ne regretterait pas un acte, s'il le conduit à l’échafaud ?

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