Bigot

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J’avance, je recule, je fais un pas en avant, je recule. Mes va-et-vient durent une dizaine de minutes. Je regarde la ruelle étroite et sombre, me demandant si mon courage me permet de rejoindre ma maison en sécurité.

Lycéen de dix-huit ans, je suis le cours de ma vie comme un programme professionnel. Je me lève tôt le matin, étudie, déjeune, étudie, quitte le lycée pour étudier encore à la bibliothèque jusqu’à tard le soir. Ce parcours a réussi à attirer tel un aimant des surnoms aussi clichés que débiles ; ras de livres, cafard, quatre-yeux, coincé…Je m’en fiche, car à la fin de l’histoire, j’obtiendrai la spécialité de mes rêves alors qu’eux croupiront dans les bancs de terminal jusqu’à l’expulsion. Mes notes sont ma raison de vivre, mon objectif qui me pousse à donner le meilleur de moi-même, ma fierté. Mes parents n’ont rien à ne me reprocher, si ce n’est le manque de sociabilité. En revanche, ce qu’ils ignorent – ou ne comprennent simplement pas, les gens ne m’intéressent pas. Leurs opinions sur moi ne m’intéressent pas. Leurs regards sur ma personne ne m’intéressent pas.

Sauf le regard de ces cinq femmes.

Deux adossées au mur, une accroupie et le reste debout et fières comme un coq. Toutes vêtues en cuir noir, des bottines à talons presque aiguilles – ça existe ça ? les cheveux teints et colorés en nuances sombres. L’une d’elle a le visage tatoué sur un côté, une autre a une dent en argent qui devient visible lorsqu’elle rejette la tête en arrière pour éclater de rire. Tandis que le reste s’amuse à tester l’endurance de leurs poumons ; clope après clope, paquet après paquet, ce sont de vraies pompes !

A partir de dix-huit heures, elles squattent cet endroit jusqu’à sept heures du matin. Je les aperçois quand je rentre le soir et sors tôt pour aller au lycée. Même si mes camarades ne me font pas froid dans le dos, je reste sur mes gardes quand il faut que je traverse la ruelle. Mes cent pas n’en finissent pas. J’ai peur, j’ai le trac. Et si elles m’arrêtent ? m’interceptent ? me violent ? J’avale difficilement ma salive en prenant mon sac à dos dans mes bras, comme une sorte de bouclier. J’inspire un bon coup et fais un pas en avant.

  • Eh, les filles ! R’gardez qui va là, lance à la dent argentée.
  • Oh ! Avec un uniforme en plus. Grave sexy, ça !

Je ne réponds pas et continue mon chemin la tête baissée. Mes pas deviennent plus précipités et incertains, le désir de retrouver ma chambre grandit et mes yeux fuient leurs visages.

  • M’sieur ne répond même pas ! Quel mal élevé !
  • Ses parents l’ont mal éduqué. On t’a pas appris à respecter tes aînés, p’tit gars ?
  • Elle t’a causée, j’te signale !

Elle me prend par le bras d’un coup vif et me fait tourner en face du groupe. J’ose les défier du regard, comme chaque soir, sans grand succès.

  • Lâche-moi, je sens ma voix trembler.
  • Il parle ! Hallelujah!
  • C’est une voix de star de porno ça, dit l’une d’entre elles en s’approchant de moi. Maintenant qu’j’te vois bien, t’es plutôt mignon.
  • Grave mon style !
  • Coincé ? devine la tatouée en ricanant.
  • Innocent plutôt. Ça me donne envie de le dévorer tout cru !
  • S’il vous plaît, laissez-mi partir !

Elles se regardent un instant, pour éclater de rire ensuite. Le rouge me monte aux joues, je serre mon sac un peu plus fermement.

  • Fais pas cette tête, tu me donnes encore plus envie de te faire choses.
  • Tu t’attendais à quoi en traînant à cette heure si tardive ? T’as besoin d’attention ?
  • On est excellente dans le domaine, tu trouveras pas mieux.
  • T’as besoin de quoi ? Une gâterie ?

Assez !

Je retire la main sur mon bras d’un geste brusque et cours le plus rapidement que je peux tout au long de la ruelle. J’entends leurs rires derrière moi. Je ne me retourne pas, de peur de croiser leurs visages à nouveau. J’arrive à la porte de l’immeuble, monte les escaliers en trombe, j’ai du mal à trouver la clé de l’appartement. Une fois en mains, je me dirige directement vers ma chambre et la ferme d’un coup sec, ne répondant même pas aux interrogations de ma mère.

Je m’en fiche de leurs regards. Je m’en fiche de leurs opinions, de leurs visions, mais ces femmes me foutent les jetons ! Je prends l’oreiller dans mes bras, comme je l’avais fait à mon sac. La peur disparait peu à peu afin de laisser de la place pour l’angoisse. La dernière image qui me vient à l’esprit avant de m’assoupir est le regard vicieux de la femme à la dent argentée.

Pourquoi n’ai-je pas la force et l’audace d’une femme ?

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