Chapitre 5 : Analepsie

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 Le lapin est toujours là, il ne s’est étrangement toujours pas enfui. Vous déposez les plantes sur le sol et vous réfléchissez à un moyen d’en faire la mixture que votre père vous a apprise. Avec votre corps de loup, il sera difficile de broyer les feuilles et les baies dans de l’eau, mais vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas laisser mourir un animal sous vos yeux. C’est pourquoi vous procédez ainsi : vous arrachez toutes les feuilles des branches à l’aide de vos crocs pour ne pas garder le bois. Ensuite, vous saisissez une pierre assez volumineuse dans votre gueule, puis vous commencez à frapper les feuilles et les baies. Il vous faut plusieurs dizaines de minutes pour obtenir une sorte de bouillie liquide dans laquelle vous trempez votre patte droite préalablement lavée à la neige, la gauche étant blessée par une morsure. Vous n’avez plus qu’à étaler la pommade sur la plaie. Cela fait réagir le loup qui grogne de douleur et vous insulte de tous les noms pour la lui avoir infligée.

 Vous restez quelques temps à veiller sur le convalescent, quand soudain, vous sentez quelque chose vous caresser la patte avant gauche. Vous remarquez alors qu’il s’agit du lapin qui vous étale ce qui reste de remède sur votre blessure. Un sourire éclaire son museau.

  • Je le dirai jamais assez, mais t’es vraiment étrange comme loup, dit-il doucement.
  • Je… T-Toi aussi tu-tu es bizarre… Un l-lapin qui a pas peur d’un l-loup…
  • Ha ha ! Regarde comme tu bégaye, comment tu veux que j’aie peur d’un loup aussi mignon ?! Et je suis une femelle au passage !
  • U-Une femelle ? D-Désolé j’avais pas remarqué…

C’est la première fois que vous discutez avec un individu de sexe féminin autre que votre mère. Auparavant, toutes vous rejetaient, cela vous donne une sensation agréable.

  • En tout cas, j’ai envie de rester avec toi, t’as des idées bizarres et t’es drôle ! Je peux ?
  • O-Oui, bien sûr…
  • Parfait ! Alors on est amis ! Connille, c’est mon nom !

Les animaux portent donc des noms ? Ainsi, le chien de vos parents que vous aviez naïvement nommé "Spooky" avait déjà une autre appellation ? Cela devait être agaçant pour lui de ne jamais être appelé de la bonne manière... Vous remettez alors tout en question, des milliers de contradictions se bousculent dans votre esprit, mais vous parvenez à répondre.

— J-Je vois, enchanté, C-Connille…

Pour la première fois de votre vie et de la précédente, vous vous êtes fait une amie ! Cela vous emplit de joie et des larmes couleraient presque sur votre museau.

Les heures passent en discussion avec Connille et la faim commence petit à petit à se faire sentir. Vous ne voulez pas tuer pour survivre, alors vous sortez chercher des baies dans un buisson pour vous sustenter. La lapine vous donne des astuces pour trouver des endroits riches en aliments. Elle est heureuse de voir que vous ne tuez personne et fait tout pour vous aider. C’est ainsi que le temps s’écoule. Peu à peu, le loup blessé retrouve des forces, mais pas assez pour se lever. Vous lui amenez sa part de baies et de fruits qu’il dévore sans rechigner. De temps en temps, vous retournez chercher des feuilles de genévrier pour nettoyer sa plaie et appliquer une mixture toute fraîche. C’est l’occasion pour vous de constater que le remède fonctionne vraiment, puisque la blessure se referme de plus en plus vite.

***

 Trois jours sont passés depuis le début du traitement. Le loup gris est maintenant conscient, mais il ne semble pas vouloir attenter à votre vie ni à celle de Connille. Votre rôle reste le même : apporter de la nourriture et des feuilles de genévrier. Pendant votre cueillette matinale, vous profitez du soleil. Pour la première fois, la neige ne tombe pas et la brise hivernale vous effleure les narines. Près du village humain, vous avez trouvé un vieux sac en tissu usé qui polluait la neige. Vous ne l’aviez pas remarqué la première fois, mais des déchets jonchent le sol partout autour des maisons. Vous utilisez donc l’objet trouvé pour transporter la récolte. Des baies, des fruits rouges, des noisettes, tout ce qui est comestible est bon à prendre. Vous remplissez votre sac avec joie, une émotion que vous n’avez que rarement pu expérimenter.

 Sur le chemin du retour, vous décidez de faire un léger détour dans l’optique de mieux connaître la région. Vous passez devant une petite clairière enneigée, dont le calme et la tranquillité vous apaise l’esprit. Vous contemplez longtemps ces conifères dont le sommet vise un ciel bleu et sans nuages. Si vous n’étiez pas mort, auriez-vous pu connaître ce bonheur ? Bien sûr que non. Vous auriez probablement réussi à trouver un travail minable dans un supermarché où vos collègues vous auraient évité dans le meilleur des cas, maltraité dans le pire. Vous auriez effectué des tâches difficiles à la chaîne pour un salaire à peine suffisant à vos besoins. Mais maintenant, vous n’êtes plus salarié, vous n’êtes plus prisonnier de cette société malhonnête que les humains ont façonnée, cette société abjecte où tout se base sur le culte de l’apparence et de l’hypocrisie. Vous n’avez plus de pression sur le dos, plus de livrable à rendre dans un temps limité, plus de rapports de réunion à faire. Vous êtes libre, et vous vous êtes fait une amie. Cette réincarnation a été une bénédiction pour vous, et vous reprenez enfin goût à la vie, ce que vous n’auriez jamais cru possible.

 Soudain, vos sens vous alertent. Quelque chose approche. Vous vous dissimulez dans des herbes derrière un rocher et vous observez. Un peu plus loin, c’est un ours qui vient. Son pelage est sombre, ce n’est donc pas un ours polaire. Vous trouvez étrange qu’il ne soit pas en train de dormir. En vivant dans cette région enneigée, ne devrait-il pas hiverner ? Il avance lentement vers le centre de la clairière et semble tituber. Il n’a pas l’air d’être en bonne santé. Vous profitez de son état pour vous éclipser sans vous faire remarquer. Pourquoi vous confronteriez-vous à un ours alors que vous n’êtes qu’un simple loup ?

 Vous retournez chez vous, dans la grotte, pour apporter les vivres à vos deux acolytes. Malheureusement, vous n’y trouvez que la lapine, le loup ayant disparu. Dès votre arrivée, vous demandez des explications.

  • O-Où est-il ?
  • Ah c’est toi ! Il s’est levé d’un coup et m’a fixée assez longtemps, j’ai cru qu’il allait me dévorer ! Mais après il est parti en baissant la tête sans dire un mot.
  • J-Je vois… Il était guéri alors…
  • Oui, on dirait bien !

 C’est ainsi que vous continuez de vivre à deux. La lapine ne semble pas vouloir vous lâcher, elle vous suit partout, assise sur votre dos, se prenant pour une cavalière en vous guidant à travers les dunes de neige pour vous faire découvrir du pays. Vous vous êtes beaucoup rapprochés, de simples amis vous êtes passés à d’inséparables camarades. Vous avez tenu votre promesse de ne tuer aucun animal pour survivre. La nuit, vous retournez dans votre grotte vous abriter. Votre quotidien est teinté d’une touche d’aventure, vous n’avez jamais ressenti de telles sensations. Bien sûr, le ciel continue d’offrir son lot de flocons, recouvrant le sol de ce voile blanc et si agréable au toucher. Le froid ne vous atteint presque pas, votre fourrure immaculée vous confine dans un petit cocon réchauffant votre corps et votre âme. Jamais vous ne vous êtes senti aussi bien.

***

 Une semaine est passée depuis votre renaissance. Comme chaque jour, vous parcourez les lieux à la recherche de nourriture. Connille, qui profite bien de ce lit douillet qu’est votre dos, discute comme à son habitude de tout et de rien. Avec elle, l’ennui n’existe pas.

  • En tout cas, je me demande ce que ça donnerait s’il y avait pas de neige…
  • A-Ah oui c’est vrai, d'ailleurs on est dans quel pays ?

Cela vous intrigue depuis longtemps. Dans quel partie du monde avez-vous atterri ? Les villageois semblaient parler anglais, mais cela ne vous avance pas vraiment.

  • Pays ? C’est quoi un pays ? Tu grognes des mots bizarres des fois, hihi !
  • Ah… N-Non rien, oublie…

Les animaux n’ont pas toutes ces notions de géographie inventées par les humains, il est donc normal qu’ils ne sachent pas ce qu’est un pays… Vous vous sentez bête de ne pas y avoir pensé…

Alors que vous poursuivez tranquillement votre chemin à travers la forêt, vous sentez une odeur familière s’approcher de vous.

  • Connille, quelqu’un arrive.

Vous vous retournez et apercevez le loup gris sortir des buissons. Il ne dégage aucune hostilité et vous observe pendant quelques secondes avant d’enfin se décider à grogner :

  • Salut, tu peux me suivre s’il te plaît ?

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