Chapitre 3

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À quoi m’attendais-je en poussant la vieille porte ? À quelque chose de sombre, sans doute, de mystérieux aussi. On dit que l'inconnu fait peur, et j'étais terrifié. À la place, le vestibule qui m’accueillit me sembla clair et familier, et c'était encore pire, parce que cette clarté n'avait pas de source logique, parce que cette familiarité que mon esprit n'arrivait encore qu'à effleurer paraissait impossible. Sans que je ne comprenne d'où elle venait, une épouvantable tristesse me monta au cœur, et le besoin soudain de deux bras amples et doux, qui viendraient m'enserrer dans une odeur de violette. Je fermai les yeux et inspirai, et ne sursautai qu'à peine quand je sentis le contact de la crinoline sur ma nuque, la pression légère autour, tout autour de mes bras, et la violette qui me chatouillait les narines. Et je souris presque quand, dans un écho lointain, je l'entendis m'appeler par mon nom, celui qu'elle seule me donnait, et qui était mort avec elle…

Et puis soudain elle disparut. J'ouvris les yeux : il n’y avait plus rien de familier dans ce vestibule obscur. Le docteur était là. Il semblait mécontent.

- Vous êtes chez moi, ici, jeune homme. Il y a des règles à respecter, si vous voulez faire appel à mes services. La première est de ne pas empiéter sur ma vie privée.

Je tâchai de me reprendre. C'était difficile de revenir à cette réalité, mais je voulais comprendre.

- Vos services ? De quoi parlez-vous ?

Il fronça les sourcils. Une partie de son irritation parut chassée par l’incompréhension.

- Vous n'êtes pas un patient ? Mais… si personne ne vous a recommandé, pourquoi êtes-vous là ?

Alors son visage s’éclaira.

- Bien sûr, vous étiez à ce dîner… Le jeune homme mal à l’aise avec le costume trop grand… J'imagine que vous avez été attiré par mon histoire de fantôme. Alors ? Satisfait de votre expérience ?

- Je vous demande pardon ?

- Vous venez d'en rencontrer un… Je peux les ressentir, moi aussi. Ils ne viennent jamais pour moi, mais j’aide mes patients à découvrir les leurs.

- Ce n'était pas une illusion ? Ce n'était pas dans ma tête ?

Il prit alors un air que j'eus du mal à déchiffrer : quelque chose entre l’impatience d’un professeur et la sollicitude d'un père.

- Il y a bien des choses, dans votre tête, dont vous ne soupçonnez pas la nature. Mais, non, ce n'était pas une illusion.

- C'était ma mère, n'est-ce pas ? Il y avait tellement longtemps que je n'avais plus pensé à elle…

- Moins longtemps que vous ne le croyez. Ce fantôme était le regret qui vous lie encore à elle. Il y a longtemps qu'il voulait entrer en contact avec vous…

Soudain, quelqu'un d'autre parla dans le vestibule, quelqu'un de malheureux, avec comme une rancœur au fond de la voix :

- Je ne regrette rien, Docteur. J'ai tout laissé derrière moi et je vis libre.

Je regardai l'ombre autour de moi, mais ne put rien distinguer. Face à moi, le docteur avait pris un air contrarié mais résigné.

- Je m'attendais un peu à sa présence. Vous êtes bien accompagné, jeune homme…

- Quelle présence ? Qui a parlé ?

- Vous. Plus exactement, celui que vous portez en vous. Mais je peux vous aider à vous en libérer.

- M'en libérer ? Je… vous voulez dire que je suis possédé ? Et vous êtes quoi ? Un exorciste ?

Il me sourit, l'air fatigué et un peu triste.

- Je ne suis pas prêtre. Et je ne promets pas de paradis à votre âme. Mais il y a bien un démon en vous, et je connais leur langage. Bien entendu, mes services sont payants. Mais vous pouvez me croire si je vous dis que je suis le seul à pouvoir vous aider.

Il y avait une lutte en moi, et elle me mettait d'autant plus mal à l’aise que j'avais l'impression de la comprendre pour la première fois. Je mourais d’envie de sentir à nouveau le parfum de violette, mais à la fin ce fut la voix hargneuse qui parla à nouveau :

- Le seul à pouvoir le faire, hein ? Voyez-vous ça ! Et j'imagine que le prix est à la hauteur de la promesse ?

- Il y a toujours un prix. Votre investissement est un message que vous envoyez à votre démon : celui que vous lutterez sans faiblir.

Je ravalai une remarque acide, persuadé soudain que la présence familière était revenue, qu'elle luttait pour se rappeler à moi. Et je n'eus pas le temps de décider qui l’emporterait car un cri résonna juste à l'extérieur de la maison :

- Docteur !

Un homme d'âge mûr et aux habits usés déboula dans la maison en coup de vent. Il était exténué et mena quelques secondes une lutte effrayante pour délivrer son message malgré le souffle qui lui manquait :

- Le… le golem… le golem est revenu ! Cette fois il… il va tuer quelqu'un, j'en suis sûr !

De toute évidence, la nouvelle prenait le docteur au dépourvu.

- Bonté divine, pas maintenant ! Albert vient de me rendre son tablier et je n'ai encore trouvé personne qui…

Il se tourna vers moi. Je sus ce qu'il allait me proposer. La voix n'eut pas le temps de décider à ma place :

- Et bien, Docteur, on dirait bien que je vais pouvoir payer vos services en nature…

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