Chapitre 18

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- Allez, c’était le dernier voyage !

Je gare la caisse de Gart sur la place du village et ouvre le coffre.

- Tu me files la main ? je demande à Lucy.

Elle m’aide à sortir les derniers morceaux de corps et les jette dans l’immense bûcher où ils vont rejoindre leurs petits copains.

- Et Garret, il est où ?

- Il est rentré à la maison, récupérer des affaires, dit Lucy en chopant une cuisse qui se dandine.

- Mouais, quand on a besoin de lui…

J’attrape un tronc qui se déhanche et le balance.

Le coffre est enfin vide.

Je sens que cette fête de la Tritette va être mémorable. Je verse de l’essence dans le bucher et cherche de quoi foutre le feu à ce spectacle grotesque.

Des bras se trémoussent parmi un amas de viandes encore vivantes. Un poumon tressaute, des troncs se trainent, ça me dégoute.

J’ouvre la boîte à gants, fouille à l’intérieur.

Fait chier, avec quoi il allume ses clopes, ce blaireau ?

Le soleil ne va pas tarder à se lever, on a nettoyé la totalité du camp. Je sens qu’on va avoir la meilleure braise de tous les temps.

Un bruit de moteur.

Je me retourne, Garret arrive à toute allure et gare son quad. Il a revêtu la combi de Corey.

-Tiens ? C’est qui derrière lui ?

Garret descend du véhicule et attrape le torse de sa mère. Beurk.

Il la cale sur le guidon de son quad.

- Ma mère et Corey n’ont jamais loupé une seule fête de la Tritette, dit Garret dans un filet de voix.

Lucy le serre contre elle et m’envoie le briquet qu’il est allé chercher.

Je l’attrape.

- Á toi l’honneur mon petit, je lui renvoie le feu.

Garret allume le bûcher, une flamme gigantesque semble jaillir de l’enfer.

Les têtes se mettent à hurler sous le crépitement, les membres se tordent de douleurs. On dirait qu’on a versé des centaines de vers sur une poêle brulante.

Et ça pue.

C’est horrible, j’ai envie de gerber tellement ça fouette.

Petit à petit, les habitants de Meat River se rassemblent sur la place autour du bûcher avec leurs brochettes de saucisses à la main.

Ça picole, ça bavarde, ça se marre, ça bouffe et il n’est que huit heures.

- Ils sont où les autres ? m’interpelle une jeune fille.

- Vous aimez mon costume de lapin ? je lui demande.

Elle est surprise de ma question qui n’a rien à voir avec la discussion, se retourne vers un ami, il hausse les épaules et elle me répond.

Mais je me suis déjà barré… elle me cherche, je file de l’autre côté, accroupi dans la foule.

Je vais quand même pas leur dire qu’on a utilisé leurs potes, leurs familles comme de la chair à canon et que si les brochettes sont si bonnes et que la braise est magnifique c’est un peu grâce à eux…

- Tu me files une saucisse ? me demande Ed.

- Bien sûr.

J’attrape une pique, lui fourre dans la gueule et tout me retombe sur mes godasses.

Oh le con, j’avais zappé.

- Alors le lapin ? On s’éclate ? dit une voix qui m’est familière.

Je me retourne et me retrouve devant Hendrix.

Putain, il va pas gâcher la fête ?!

Il a un peu changé, sa tête est recouverte d’un petit nuage bleuté.

- Tu vas payer, Lapin ! Oh oui, tu vas payer ! Hendrix hausse le ton, il a l’air un peu contrarié.

- Mais pourquoi il vole, lui ? je demande à Ed.

Hendrix décolle du sol de quelques centimètres et tout son corps désormais est entouré du petit nuage.

- C’est pas Hendrix, c’est Philéas, dit Ed.

- Mais non, tu vois bien que c’est pas Philéas, regarde-le, avec ses petits cheveux crépus, c’est Hendrix.

- C’est Philéas, je te dis, il a permuté de corps, c’est l’esprit de Philéas dans le corps d’Hendrix.

- Il a permuté ? Il peut faire ça, lui ?

La foule l’a repéré, commence à paniquer et s’agite.

Ce qui est une réaction normale lorsque l’on voit un gars en colère flottant dans les airs.

C’est un peu le bordel.

Hendrix s’illumine et se jette sur moi en hurlant.

« Les fils d’Ibis » étaient toute ma vie, votre ridicule fête de la Triplette sera ta dernière fête ! »

La phrase est un peu longue mais il a parlé super vite.

Il me fonce dessus.

- C’est la Tritette ! balance Lucy en lui enfonçant la fameuse brochette dans le dos.

Celle-ci le transperce alors qu’il n’est qu’à quelques centimètres de moi. Il tombe à terre.

- Et faut faire attention aux arêtes, elle surenchérit.

Philéas convulse et se met à baver.

- Mais pourquoi ils ne les retirent pas avant ? demande Ed.

- C’est comme ça, c’est la tradition.

Le gourou me regarde et sourit.

Non, d’abord il crache du sang et ensuite il me sourit et observe la foule qui a cessé de courir.

Il recule à quatre pattes et dans un dernier élan, plonge sur un petit garçon.

Il lui agrippe le bras, le petit nuage sur sa tête disparaît et réapparaît aussitôt autour de celle du mioche.

- Merde, il permute ! hurle Ed.

Je sens que ça va être à nouveau le bordel.

Le petit garçon attrape à son tour la main d’un gars, qui se retrouve à son tour auréolé du petit nuage bleuté.

- Faut le choper ! m’ordonne Ed.

Ouais, facile à dire.

Le gars touche la main d’une vieille, qui effleure celle d’une autre et ainsi de suite.

Le nuage passe de tête en tête.

Philéas compte s’échapper en brouillant les pistes. J’essaie de distinguer le parcours du nuage, seule façon de reconnaitre notre homme. Il permute à toute allure, sans arrêt et fait le tour du bûcher.

Nouvelle crise de panique, les gens se remettent à courir. J’ai de plus en plus de mal à le retrouver.

C’est ce qu’il cherche. Il permute sans interruption jusqu'à trouver le bon moment pour prendre la fuite.

Ce qui ne sera pas difficile, vu la pagaille.

- Restez groupé !

S’ils s’éparpillent, c’est foutu. Il faut agir maintenant.

Je cherche le petit nuage, plisse les yeux, ça va trop vite. Patience.

Je le laisse tourner et attends le bon moment.

- Garret, chope-le ! C’est le bon moment.

Garret attrape Philéas.

Il est affolé.

Il ne s’attendait surement pas à ce qu’on le démasque aussi rapidement. Il cherche un bout de chair pour poser ses mains et ainsi continuer de permuter mais la combi ignifugée de Corey est totalement hermétique.

C’est un peu le but d’une combinaison ignifugée…

Garret ceinture de toutes ses forces le gourou qui tente tant bien que mal de se dégager. Mais l’étreinte est trop puissante.

Pour un gamin de treize ans, il a de la poigne.

Il est tellement furieux, que sa colère a dû décupler ses forces.

Ou bien, il a eu du cul de choper l’esprit alors qu’il permutait dans le corps d’un petit frisé d’un mètre dix…

Quoi qu’il en soit, il gère. Philéas se débat tandis que Garret le fait trébucher et ensemble se jettent dans le brasier.

Le petit frisé prend feu. La foule est horrifiée.

Sa peau se met à buller sous l’effet de la chaleur. Il tente de s’extirper du bûcher mais Garret tient bon.

Il n’en restera qu’un.

Philéas braille une dernière fois puis s’effondre et se mélange à la braise.

- Garret, sors ! C’est fini !

Il a bien mérité sa vengeance. Il hurle, lâche la pression cumulée durant ces deux derniers jours.

Il ne reste plus qu’un tas de cendres. Garret se relève, sort des flammes et retire sa combinaison, tellement la chaleur est insoutenable.

En slip, devant un public estomaqué, il contemple le fruit de son travail.

- Bien joué minot, je lui tapote sa tête brulante.

La foule est perturbée, semble un peu perdue.

J’aperçois Lucy assise par terre. Je m’approche d’elle pour l’aider à se relever.

- Ça va Lucy ? Pas de bobo ?

Elle ne répond pas et me regarde d’un air effrayé.

Garret se baisse vers elle.

- Allez tati, c’est fini, on l’a eu.

- Lapin, Garret, je suis là, dit une voix derrière notre dos.

On se retourne devant une petite grosse.

La fille s’avance.

- C’est moi. C’est Lucy, dit la fille.

Je regarde Lucy assise par terre, elle fixe la fille, se met à trembler et devient toute blanche.

- Oh mon Dieu ! elle s’écrit.

- Lapin, qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui m’est arrivé, me demande Lucy…enfin, la fille qui dit que Lucy, ben… c’est elle.

- Merde, elle était dans la foule quand Philéas a sauté de corps en corps, dit Ed.

Je regarde autour de moi. Les gens sont complètement désorientés.

- Kevin ? Kevin ? C’est papa ! T’es où ? dit une jolie rousse.

- Papa ? Papa ? Je suis là ! répond un vieillard.

Le petit numéro de Philéas a interverti tous les habitants se trouvant autour du bûcher.

Soit environ la totalité de Meat River.

C’est super bizarre.

Un couple se retrouve.

Le mari est devenu leur fils, qui lui, est dans le corps de la mère, qui maintenant a l’apparence du père.

Et c’est comme ça pour tout le monde.

Je regarde Lucy. Merde ça craint.

C’est une petite brune, boudinée, pas vraiment énorme, disons qu’on voit qu’elle aime bien se faire plaisir.

C’est marrant, elle me fait penser à une grosse fille qui aurait été mal dessiné…

Quel gâchis.

Je la prends dans mes bras.

- T’inquiète, ça va s’arranger. Je connais quelqu’un qui va régler le problème.

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