CHAPITRE III - Partie I

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Il a subitement arrêté de pleuvoir. Pour une fois, je regrette que l'un des gardes ne soit pas passé dans les couloirs lors de mon châtiment.

J'ai traîné mon corps sur plus de 20 mètres, à l'aide de mes bras empourprés de sangs, pendant plus d'une heure. La douleur fut sagacement crispante.

Elles prirent du plaisir, rigolant à pleine dent face à mon malheur. La réelle jouissance prend racine lorsque l'on observe impassible, autrui côtoyer la souffrance. Voilà ce qui berce la bouche des prisonniers. Pour une bonne partie, leurs rêves sont immergés sous les filets de la violence. Leurs songes sont uniquement dirigés vers celle-ci. Ils la considèrent telle une déesse tombée des nuages du paradis pour les aider à confronter leurs misérables petites vies.

Je les méprise, ils sont sans aucun doute les rencontres que j'ai dû subir, les plus vils et cruels. Certains font l'exception, mais la major partie est pervertie par la pauvreté accablante qui les accompagnait dehors. Cette prison est un bon moyen d'en sortir.

Les détenus en ont marre d'engouffrer toute cette rage. Il fallait donc bien qu'ils déversent leur colère sur quelque chose. Le quelque chose s'est trouvé être moi. Sans doute l'avais-je bien cherché. Mais était-ce là une raison valable pour me condamner ? Je tranche fortement pour l'opposé.

Le simple fait de respirer déchire mes poumons. Ma bouche se délecte de ce profond goût liquide rouge qui anime mon corps. Chacun de mes membres, sans exception, hume le mal. Mes cheveux devenus crasseux, grâce aux sols parsemés de déchets, se collent l'un à l'autre. Et la saleté s'accumule et s'abat sur l'entier de ma peau.

La souffrance est insupportable et brûlante. Néanmoins, sa présence en est presque chaleureuse. Car, aujourd'hui, elle me donne une raison d'être. C'est la moindre chose qu'elle puisse faire à mon égard. C'est un poids qui s'efface. Je n'ai besoin de me creuser la tête à fin de trouver un but concret à ma vie.

Sous les jougs de cet effroyable calvaire, je lutte sur mon lit de fer pour ne pas fermer les yeux. Recroquevillée sous mon drap, je ne sais pas si je pourrai un jour ne serai-ce que lever le petit doigt à nouveau. Le seul fait d'y penser me retourne l'estomac.

Des larmes silencieuses coulent le long des traits qui sculptent mon visage. Ces perles d'eau amères expriment l'enchaînement qui me lie étroitement à la peine. Contemplant les murs gris parfois tachés de noir de ma cellule, je me lasse de la posture contraignante que j'ai adoptée en me hissant sur mon lit tout à l'heure.

Je prie pour que quelqu'un me porte secours. Mais plus les minutes passent plus je me dis que je mourrai ainsi. L'espoir apparait très minime dans mon cas.

Mon cœur ralentit, épuisé par mes multiples mésaventures. Je ne peux plus lui demander de se battre, car l'envie n'est aucunement présente.

Toutefois, la modique pensée de le savoir stopper à jamais m'horrifie. Mon instinct de survie est bien trop robuste pour renoncer à la vie. Il se manifeste au moyen de la peur ayant l'air d'être l'arme parfaite. Alors, je n'ai d'autre choix que de persister à gigoter cet organe.

J'essaye d'imaginer à quoi je ressemble en cet instant. Repoussante, je suis sûre de sembler sortir tout droit d'une poubelle. Je parviens malgré tout à tâter de mes doigts mon visage cabossé par les éraflures. Je laisse échapper une plainte.

Décidément, elles ne m'ont pas raté ces garces. Tant mieux pensai-je, furieuse contre moi-même. J'ai une part de responsabilité dans cette affaire, je n'aurai probablement pas fini dans cet état sans l'ingestion de toutes ces drogues. Je ne leur aurais jamais demandé une information de cette envergure, je n'aurai jamais eu à passer un sale quart d'heure ni de succomber à mes blessures.

C'est alors que je viens d'arrêter de prier pour mon sort que la porte métallique de ma cellule s'ouvre sur la silhouette d'un homme. Avec prudence, il s'avance vers les quelques rayons de lumière évoluant sur une partie de mon corps déchu. Je n'ai aucun doute sur son identité. Des cheveux bruns comme la braise, des yeux perçant ainsi qu'une dégaine bien à lui. Cela ne peut-être que Jayce Stazzio.

Il s'approche de moi, s'agenouillant à mon chevet. Il évalue l'ampleur des dégâts, une mine effarée engloutissant son visage. Aucune parole ne fuse de sa bouche.

Il repart de ce pas sans m'adresser la moindre revendication. Sur le coup, je ne comprends rien. Il m'abandonne tel un cadavre sans rien dire. Mais il ne s'écoule que quelques minutes avant que le jeune homme ne tarde à revenir les mains encombrées de toutes sortes de médicaments. Soulagé, mon cœur relâche, enfin, la pression.

Dorénavant, confortablement allongée sur mon lit, je fais face une nouvelle fois au mur froid de ma cellule. À côté de moi, sur le sol repose Jayce. Il a soigné mes blessures pendant plus d'un quart d'heure.

Il ne m'avait point abandonnée. Il décida de rester à mon chevet malgré toutes les règles et interdiction qui le menacer de prolonger sa peine. Le silence avait suffisamment duré  à mes yeux, mais comment lui en vouloir après ce qu'il venait de faire ? Cela était tout bonnement impossible.

Je me retourne vers lui, n'évitant pas de crisper mon visage lorsque je m'appuie sur mes côtes endolories. Ces paupières se sont fermés, adossé au mur, il s'est laissé emporter dans les bras de Morphée.

Il m'est difficile de détourner le regard. Je profite de cet instant de repos pour laisser libre cours à mes pensées les plus profondes. Celle dont je ne requiers la présence que très peu de peur de les voir m'assaillir.

Dans moins de trois semaines, les êtres auxquels je me suis le plus attaché dans cette prison me seront volontairement arrachés. De toute évidence, je suis très heureuse pour les jumeaux. Mais qu'adviendra-t-il de moi sans eux pour me soutenir ? Ils vont enfin pouvoir profiter de la liberté après trois ans de captivité.

Et pourtant le motif de leur emprisonnement ne frôlerait même pas l'indignation. Nous sommes d'accord pour avouer que les erreurs sont un usage humain qui perdure depuis des générations. Elles font intégralement partie de notre nature.

Mais aujourd'hui dans ce pays, personne ne se l'autorise. La perfection n'est plus simplement qu'un rêve, mais une réalité imaginaire que l'on veut incarner. Cependant, pour moi, l'absence de défaut n'a jamais existé. Elle n'est qu'une banale illusion de notre esprit pervers. 

Jayce et Jade sont pilotes d'avion, les meilleurs de leur génération. Ils sont arrivés premiers de leur promotion. Leur intelligence m'a toujours énormément surprise. Une étincelle de génie les anime. Alors qu'ils voulaient quitter la capitale — ce qui est formellement interdit par la loi — pour adosser un nouveau rôle à l'armée, ils se sont fait repérer par la garde nationale.

Cette bavure leur a valu une place ici. Ma tête se fait de plus en plus lourde, les médicaments commencent à agir et je ne peux contenir la fatigue qui m'habite. Gentiment, je sombre dans le sommeil.

« Le soleil se lève paisiblement sur la plaine. Emmitouflée dans ma couverture, une seule envie me trotte dans l'esprit: ne rien faire aujourd'hui. Je veux profiter de l'instant présent, avant que je ne perde pied. Il est encore temps de changer les choses.

Un souffle chaud se heurte contre ma peau, une main douce caresse mon dos de haut en bas. Dans sa traversée, celle-ci se glisse dans mes cheveux. Ils s'emmêlent dans la masse de ceux-ci. Mes poils se hérissent. J'en demanderais plus si j'en avais la possibilité.

Malheureusement ou heureusement, je suis incapable de prononcer un seul mot, tel cette sensation me consume de l'intérieur. C'est un goût à la fois brusque et délicat qui se forge sur mes lèvres. Mes yeux rencontrent sa silhouette, son visage, son sourire d'ange et ses mains si tendres me transportant en extase. J'ai peur de briser cet instant de pure sérénité. 

Il glisse des baisers dans le creux de mon cou, je m'accroche, à mon tour, à ses boucles d'or. Mon cœur s'emballe de plus belle à la poursuite du sien. Le présent semble si illusoire. Pourtant il l'est, j'en suis convaincue. Je sens sa bouche se balader le long de mon corps, à la recherche de la bonne vague telle un marin en manque d'aventure. Je savoure chaque geste qu'il exécute en mon honneur. Il s'arrête pour me contempler à nouveau. Je ressens un pincement immédiat face à l'interruption de notre échange si délicieux. Je m'enlace à lui et c'est le regard perdu dans le plafond qui murmure ses premiers mots :

« Si tu savais, oh, comment j'aimerai passer chaque journée, heure, minute, et seconde, auprès de toi. Pouvoir sentir, voir, entendre, toucher, goûter tout ce qui fait de toi cette femme pour qui demain, je me livrerait à la mort s'il le faut.

Je l'écoute n'ébranlant aucune des paroles qui traversent ses lèvres.

  • Un jour, je te le promets, tu seras uniquement à moi et moi à toi. Nos âmes ne feront plus qu'un. Un seul être uni pour le restant de nos jours.

Je devine sans difficulté qu'un sourire s'est dessiné sur son visage.

  • Tu sais parler aux femmes toi, je ricane.
  • Je sais te parler à toi, répond-il aussi tôt appuyant bien sur le mot « toi ».
  • Je peux te poser une question ?
  • Oui ?

Ma bouche s'engourdit. Je sais pertinemment qu'avec ma prochaine demande, je risque d'endommager ce souvenir qui ne se devait d'être pénible.
Mon cœur adopte une cadence craintive. Je ne suis pas du tout sûr de moi.

Je caresse son visage du bout de mes doigts à fin de jouir de ces derniers instants de bonheur et de sérénité en sa compagnie. Je me perds dans ces yeux, les perles d'eau à l'allure innocente. J'ai la vive impression de côtoyer un enfant. À l'enfant avec lequel, j'ai grandi pendant plus de 18 ans.

  • Tu vas... accepter, hein ? Je demande hésitante.

Je suis très anxieuse vis-à-vis de sa réponse.

  • Andorra... Je n'ai pas encore fait de choix...
  • Bewen, tu vas adhérer à cette union, je lance sèchement.

Il m'agace à force d'éviter mes questions. J'en ai marre qu'il se moque constamment de moi. Au fond de lui, sa décision est déjà prise. L'honnêteté est un concept qui le dépasse.

  • Que veux-tu que je te dise ? Qu'en réalité le choix m'échappe ? Que mon destin est or de ma portée ! Bon sang, que veux-tu entendre au juste ! déclare le jeune homme avec raideur. 

L'atmosphère  ne sait plus sur quel pied danser. D'un instant à l'autre, je sens que des cris vont percer le silence. Je me suis levée pour mieux lui faire face et lui commence déjà à s'habiller. Il veut encore me fuir.

Suis-je un jouet si révulsant ? Je perds vite patience à la vue de son attitude. Je suis tout à fait prête à l'attaquer, s'il le faut. Il doit absolument prendre conscience de l'urgence de la situation dont le contrôle nous échappe indéniablement.

  • Pas à ta portée ? Tu te fous de moi là ? C'est ta vie ! Non ? Personne n'a le droit de la construire à ta place que je sache ! Je me trompe ?
  • Tu penses aux parents dans tout cela ? On attend beaucoup de moi. De toi aussi, je te rappelle. Plus que tu ne le crois. J'ai des responsabilités en vers l'honneur de ma famille. Autant que toi. Je n'ai pas la possibilité de leur dire non ! C'est inconcevable ! crache-t-il furieux. Et puis quelles raisons suis-je censé leur soumettre ?
  • Quelles raisons ? J'espère que tu n'es pas sérieux, Bewen ? Il y a quelques minutes, tu appuyais encore à quel point, je compte pour toi et d'une minute à l'autre, tu changes littéralement de refrain. Comme toujours, il y a plus important que moi... je conclus une fois de plus déçue par la lâcheté sans merci dont il faisait preuve.

Je me lève, à fin de prendre mes affaires. Je veux partir loin de cet homme dont la bouche est ensorcelée par les mensonges. Cependant, il me poursuit, incapable de me regarder l'abandonner. Le blond m'attrape le bras avec une poigne de fer. Il n'a aucune intention de me perdre de cette manière.

  • Andorra ! Merde, soit compréhensive une minute ! Il n'en ait rien de mes sentiments pour toi. Je ne me permettrai jamais de te mentir sur ce genre de chose. Jamais. Tu m'entends ? Ils ne changeront pas quoiqu'il advienne. Seulement, les circonstances de notre avenir n'auront jamais l'aspect dont tu rêves... explique le blond sur un ton à l'apparence sincère.

Oui, je mentirais, si je disais que je ne nous avais pas imaginés, mainte et mainte fois, des enfants courant autour de nous, le bonheur à nos trousses, sans l'ombre d'un manque à combler. Une maison magnifique, un jardin à faire pâlir plus d'un et surtout un amour à toute épreuve. Cependant, ce sont les couleurs gaies d'un rêve inaccessible. Des larmes coulent le long de mes joues. Je me sens faible, dépourvu de tout pouvoir sur cette misérable situation.

  • Aux yeux des gens ne nous sommes que des objets. Pour mes parents tu n'es qu'un moyen parmi tant d'autres de grader dans la société mondaine. Tu es la fille qu'il leur fallait. Le miracle inattendu. Tu n'as pas le droit de tout gâcher. Je ne te laisserai pas faire...

Il se rapproche de moi et attrape mes mains à mon insu. Que répondre ? Que suis-je censée répliquer après cette puérile insulte. Cependant, de quelle manière objecter des propos que trop verdict ?

  • Pour nous deux, le seul moyen d'être heureux, c'est de faire semblant. Dans nos rêves les plus fous, on se marie pour l'éternité. Dans la réalité, on se lie à un amour sans prospérité et issue concrète, achève-t-il secondé par un baiser sur mes mains. Je ne peux t'offrir plus que mon amour, c'est une suffisance qui ne pourrait autrement te combler, crois moi sur parole mon ange.

Je ravale ma rage, mon chagrin, et mes délires. Je les dissimule des apparences. Ils seront là, immergés dans les abysses de mon âme souillée. Quoi que je fasse, quoi que je dise, elles m'accompagneront, jusqu'à la fin de ma vie, sans jamais trouver le moyen de s'enfuir de ma cage thoracique. »

Les rayons du soleil percent mon sommeil profond. J'ouvre mes yeux doucement découvrant que je suis seule. Jayce s'est visiblement retiré lorsque je dormais. La nuit a calmé les ardeurs qui secouaient mes blessures.

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