Recueil épistolaire : Lettre 6

4 minutes de lecture

Château de Stirling

Ecosse

le 25 juin 1314,

Duncan,

Cette série de revers que nous avons dû subir n’est plus qu’un mauvais souvenir. Bientôt nous sortirons la tête de l’eau. Le décès d’Edouard[1] annonce une aube nouvelle, que son piètre successeur ne pourra ternir. J’ai pu par ce fait, déclencher une rébellion et reprendre progressivement le contrôle de la plupart des châteaux qui étaient restés aux mains des Anglais.

Les tentatives d’expédition d’Edouard le Second[2] ont été avortées par ses propres chefs militaires ! Cela en dit long sur l’incompétence de leur dirigeant. Imagines-tu un jour, être saboté par tes propres hommes en raison de ton inaptitude au commandement ?

Laissons aux perdants le soin de panser leur blessure. La réelle vocation de ma lettre réside dans l’annonce de notre victoire. Tu as perdu le pari cette fois ! Hier, nous avons brisé cette routine défaitiste qui nous collait à la peau. La bataille de Bannockburn restera pour toujours un tournant marquant des guerres pour l’indépendance ! Gloire aux écossais, gloire au peuple d’Alba qui a si durement mérité cette consécration ! Pardonne mon écriture tremblante d’excitation ; cela fait à peine un jour que cet exploit a été réalisé. Pourtant, la partie commençait mal, je me souviens de ta réticence. Laisse-moi te raconter en détail ces quelques jours décisifs.

J’avais envoyé mon frère s’entretenir avec Philippe Mowbray, défenseur du château de Stirling mit en siège par nos troupes. L’importance stratégique du lieu valait bien une prise de risque ; pourtant, je ne pensais pas que les anglais seraient prêts à sacrifier un si grand nombre de soldats. Peu importait cela étant dit. Ils devaient se rendre en échange de leur vie. Tu sais au combien les Anglais peuvent être joueurs, un accord fut prononcé : s’ils n’étaient pas secourus avant le 24 juillet, alors ils se rendraient. Ne sois pas si sûr de toi, nous nous sommes bel et bien battus, attend donc la suite. Edouard II a profité de ce temps imparti afin de former de nouvelles troupes dans le seul but de défaire notre armée. Nous nous étions préparés à une telle éventualité. J’étais dans ma tente, cherchant un moyen de nous en sortir. Imagine-toi, pris au piège dans une vallée encerclée de montagne, une armée assoiffée de vengeance avançant insidieusement vers toi pour te détruire. Je n’en menais pas large, tu peux en être certain. Evite cependant d’ébruiter cette petite faiblesse de ma part, les grands hommes se doivent de rester grands, et forts de surcroît. J’étais donc dans cette tente, attendant qu’un éclair de génie apparaisse, lorsque James Douglas (son nom devrait t’évoquer certainement quelque chose), s’invita dans ma réflexion. Notre conciliabule s’est à peu près déroulé comme ceci : « Cinq mille hommes ne suffiront pas à gagner la guerre, Bruce, il faut se rendre à l’évidence ! Notre seule solution est d’empêcher les Anglais d’arriver à temps au château.

— Et se le faire récupérer par la suite ? dis-je. Hors de question. Nous devons mettre une rouste aux anglais, leur montrer une fois pour toute qu’ils ne sont pas ici chez eux.

— Je ne voudrais pas vous manquer de respect, mon seigneur, mais ils ne sont pas moins de vingt-trois mille ! Comment voulez-vous remporter la victoire avec pareille handicap ?

— Que crois-tu que je fasse ici ? rétorquai-je. Mon rôle est d’établir une stratégie viable, nous sauvant d’un désastre imminent. Au lieu de m’énoncer les données dont je dispose déjà, voulez-vous bien réfléchir avec moi ? »

James est, sans aucun doute, un éternel pessimiste. Peut-être notre entrevue lui aura-t-elle permis de voir le monde sous un nouveau jour. Une fois passés les aprioris, il s’était élancé dans la tâche qu’il lui incombait. Nous avions passé la nuit à formuler des plans, créer des stratégies dont la plupart ne verrons jamais jour. Les préparatifs furent, en un mot, laborieux. Des guetteurs nous informèrent de l’arrivée des troupes anglaises dans la région, près de la rivière Bannock, leur nombre renforçait leur confiance. Avec James nous avions choisi le terrain du combat. Nous fîmes positionner nos troupes sur une colline encerclée par des marécages, hormis sur un versant. Les Anglais n’avaient d’autre choix que d’empreinter cette voie pour nous atteindre. Tu me vois venir, nous avions en effet piéger le chemin : des trous d’un mètre de profondeur furent creuser et recouvert de feuillage, mes hommes répandant des chausses-trapes sur le sol. Nous avions également repris la technique des schiltrons[3] de Wallace, sur lesquels la cavalerie ennemie vint se briser. Derrière cette ligne défensive, j’avais pu placer ma propre cavalerie, suivie de mes hommes les plus aguerris. J’avais placé les novices en réserve derrière la colline. Après avoir coupé plusieurs chevaliers en deux, je pus observer ma stratégie aboutir : les Anglais ne parvenaient à franchir mes lignes. La bataille prit fin le lendemain, lorsque leur charge mourut dans l’œuf, leurs tirs n’atteignant point nos hommes. Ils prirent la fuite, Edouard II tentant de les faire revenir ; ou de fuir également, je te laisse choisir l’option qui te plait le plus.

Coutume après bataille, la fête réchauffe nos cœurs si durement éprouvés. Je ne doute pas que cette victoire soit l’une des plus fulgurantes pour l’Ecosse. L’indépendance n’a jamais été aussi proche, nos enfants pourront bientôt naître dans un monde libre.

J’achève ma lettre avec une citation pour nos chers amis Anglais.

Soucis et mauvais temps, viennent sans qu'on les prie[4].

Sincèrement,

R. B.

[1] Le 6 juillet 1307.

[2] Edouard II, quatrième fils d’Edouard Ier

[3] Unités de piquiers alignés en rangs.

[4] Proverbe écossais.

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