23h06

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Isaac vérifia que le réveil était bien réglé pour sept heures. Il le rapprocha du lit pour pouvoir stopper rapidement la stridente alarme le lendemain matin. La journée avait été chaude. Aujourd'hui, il avait dû lutter pour ne pas s'évanouir. Dans un Paris sans vent, la chaleur et la pollution s'étaient fait lourdement sentir et tout le monde avait ralenti l'allure pour économiser un peu d'énergie. Ce soir, il s'était vite allongé mais il savait que la nuit allait être longue car l'atmosphère accablante allait l'empêcher de bien dormir. Dans cette étuve, un vieux ventilateur rafraichissait péniblement la chambre. En fait, il semblait que tout l'appartement ruisselait et s'évertuait à tenir debout.

 — Papa ?

La petite voix de Yacinthe s'était élevée dans la pièce d'à côté. Sur le canapé, couverte d'un léger drap, les grands yeux de la fillette perçaient dans la pénombre.

 — Ma chérie, qu'est-ce que tu fais dans le salon ?

Il n'avait même pas remarqué son absence du petit lit d'à côté, tellement préoccupé par le réglage de son réveil.

 — Il faisait trop de bruit le ventilateur et il y a des lumières dedans. Alors, je suis venue sur le canapé. Je suis désolée.
 — Des lumières ? Non, c'est rien Yaka. C'est moi, j'aurais dû le réparer depuis longtemps. Tu peux rester dans le salon, pas de problème.

Isaac fixa le ventilateur et pensa un instant s'en débarrasser sur le champ. Il émettait, c'est vrai, un ronflement agaçant mais le bien-être de sa petite fille était primordial. Depuis la mort de sa maman, Karine, il remplissait du mieux qu'il pouvait le difficile rôle de mère. Il avait beaucoup souffert de sa disparition. Parfois, dans sa tourmente, il avait tendance à trop écouter sa fille. Il pensait bien faire. Cette fois-ci, cependant, il se ravisa. Ce vieux ventilateur était tout de même la seule source de rafraîchissement de la maison et la canicule semblait vouloir s'allonger un peu plus chaque jour. Yacinthe avait frotté ses yeux et, après s'être débarrassée de son drap, avait marché jusqu'au milieu de la chambre.

 — Ça va ma chérie ? Tu n'arrives pas à dormir ? Tu as peur de ce rêve bizarre, hein ?
 — Oui... Celui où tu t'en vas.

Il lui fit signe de venir dans ses bras grand ouverts.

 — Allez, Fais-moi un gros câlin, mon amour.

Ils s'enlacèrent longuement. Tous les jours, ils procédaient à ce rituel, souvent le matin. Mais quelques fois, il fallait qu'ils se serrent l'un contre l'autre dans d'autres circonstances. Cela avait commencé le jour de l'accident, quatre ans plus tôt.

Un jeune homme au volant de son véhicule après un début de soirée plus qu'arrosé. Un virage mal négocié. La voiture qui finit sa course dans un arrêt de bus. Karine attendait là. Isaac ne savait pas s'il en voulait plus au conducteur ivre qu'au chauffeur du bus qui accusait toujours un retard de dix minutes. Dix minutes seulement et la voiture se serait écrasée... Dix minutes et Karine rentrait chez eux, embrassait Isaac tendrement comme pour clore cette longue journée de travail. Elle aurait ensuite pris sa fille dans ses bras en lui demandant comment s'était déroulée sa journée. Dix minutes.
Après cet évènement tragique, il fut suivi par un psychologue pour pouvoir évacuer la haine qui s'était doucement installée. Deux longues années à vouloir faire disparaître l'agressivité puante et indésirable qui le rongeait. Deux interminables années à ne pas éclater de colère pour un rien, à ne pas se laisser dévorer, à faire le muet au travail, l'aveugle face à l'injustice, tout ça pour montrer l'exemple à sa fille. Elle était comme un contrepoids, un équilibre dans son existence. Son parfum suffisait parfois à le calmer et lui rappeler le rôle important qu'il devait assumer en tant que père, car elle aussi, avait besoin d'équilibre. C'est pourquoi il s'évertuait à rester un père exemplaire en tout.

À l'hôpital, quand il avait fallu annoncer à sa fille que sa maman avait disparu, qu'elle était morte, il n'avait pas trouvé tout de suite les mots. Alors, il s'était mis à sa hauteur, presque assis par terre dans le couloir avait ouvert ses bras en grand, espérant qu'elle comprendrait. Ce sont ses larmes qui avaient convaincu Yacinthe qu'il se passait quelque chose de terrible. Mais elle n'en mesurait pas encore l'ampleur.

 — Maman est partie, ma chérie, elle est partie, avait-il sangloté.
 — Elle va revenir, hein ? avait-elle demandé innocemment.
 — Non, ma Chérie. Elle ne reviendra pas.

Il l'avait serrée de nouveau dans ses bras, longuement. Ce furent de longues soirées d'explications et de pleurs qui aidèrent Yacinthe à comprendre. Quand elle eut enfin compris, ils s'étaient alors entendus pour ce rituel du matin. Un mémorial symbolique, une stèle émotionnelle pour ne pas oublier. Ils avaient souvent quelques larmes à la date anniversaire de la tragédie mais n'avaient jamais manqué un seul matin.

 — Allez, il faut dormir ma chérie. On va chez Tatie Poupette demain, tu te rappelles ?
 — Oui. Je lui ai même fait un dessin.
 — Ah bon ? Tu me le montres ?
 — Oh, naannn ! Il est emballé.
 — Je comprends. Il doit vraiment être beau pour que tu l'aies emballé comme ça ! Je le découvrirai en même temps qu'elle alors, c'est ça ?
 — Bah oui Papa !

Elle avait haussé les épaules et levé les yeux vers le plafond.

 — Oui bien sûr. Tu sais quoi ? Je vais t'amener un bon verre d'eau fraiche, d'accord ?

Il se leva et disparut dans la cuisine. Mais après un long moment Yacinthe se dirigea vers la pièce.

 — Papa ? Papa...

Il tendit la main et lui fit signe gentiment de se taire parce qu'il parlait à quelqu'un au téléphone.

 — Je sais Monsieur le Directeur, mais oui, Monsieur le Directeur. Je comprends, mais demain soir, avec ma fille, je ne suis pas là et... mais...

Il ne pouvait pas se permettre de perdre ce travail. Leurs moyens étaient trop justes et après une période de trois ans de chômage, ce n'était pas le moment de négocier. Cependant les occasions de passer du temps avec sa fille étaient rares. La sœur de sa femme, Emma, était bien la seule à l'aider dans les périodes critiques, même si c'était dur aussi pour elle. Emma et Karine étaient semblables. Rayonnantes, souriantes et toujours positives, quoi qu'il arrive. Elles avaient toujours une idée pour renverser une situation qui paraissait pénible, pour la transformer en un moment moins difficile. Toutes deux avaient le même physique, les mêmes manières de se tenir et un regard clair et malicieux. Tant de ressemblance. Elle avait fini par beaucoup s'attacher à cette petite qu'elle appelait Yaka en souvenir de Karine. Isaac avait trouvé l'idée un peu tirée par les cheveux mais Yacinthe, elle, s'enthousiasma immédiatement de ce petit surnom. D'ailleurs, quand elle était bébé Emma l'appelait 'ma p'tite poupée' ce qui la faisait toujours sourire et lorsqu'elle avait commencé à balbutier quelques mots c'est 'Poupette' qui est venu en premier. C'est de cette façon qu'Emma est devenue Tatie Poupette. Elle était un peu comme une seconde mère.

 — D'accord Monsieur le Directeur. À demain.

Il raccrocha et, à l'air sombre qu'il fit, Yacinthe comprit que la soirée de demain allait être de nouveau écourtée.

 — Je suis désolé ma chérie. Je vais devoir travailler un peu plus demain. Tu comprends ?

Elle fit la moue, enfonça son nez dans son verre. Il passa doucement sa main dans ses cheveux. Du haut de ses neuf ans, elle ressemblait de plus en plus à sa mère. Elle ne cachait rien.

 — Ça ira ma grande. Je ferai au plus vite. Après l'école, Tatie Poupette viendra te chercher. Je vous rejoindrai après le travail, d'accord ?
 — Humm.

Il réfléchit un instant. Il avait senti sa déception.

 — Et puis ! C'est vendredi. On passera peut-être le week-end là-bas

Elle leva les yeux qui devinrent aussitôt brillants de joie.

 — Mais Tatie Poupette ?
 — Ne t'inquiète pas. Elle sera ravie de nous recevoir.
 — Wouais ! Super ! Merci papa !
 — Allez, on va dormir maintenant, d'accord ?
 — Oui papa.
 — Toujours dans le canapé ?

Elle courut chercher quelques affaires et se réfugia dans le grand lit, là où sa maman avait jadis l'habitude de lire avant de s'endormir. Isaac l'embrassa sur le front, éteignit la lumière et la laissa paisiblement.

 — Quelle idée d'appeler si tard ? s'était-il interrogé.

Il fixa de nouveau le ventilateur qui semblait bien silencieux cette fois-ci. Sa cadence s'était accélérée sans vraiment faire plus de bruit. Il sentait un vent agréable sur lui. Quelque chose de plus énigmatique attira son attention. Des arcs lumineux d'un bleu vif apparurent soudainement. Il fut surpris d'un tel phénomène qui ne semblait pas de nature électrique. Les lumières dansaient rapidement au milieu du cercle. Il pensa que cela constituait un danger mais avant même qu'il agisse pour l'éteindre, le moteur s'arrêta net sans aucun grincement, figeant instantanément ses pales. Les éclairs bleutés avaient persisté un très court instant pour disparaitre définitivement. La chaleur gagna rapidement la pièce. Il ausculta l'appareil, comprit qu'il venait de rendre l'âme. Il abandonna toute idée de le réparer maintenant. Il préféra se coucher. Yacinthe dormait déjà à poings fermés.

23h06.

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