Chapitre 33

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Après lui avoir annoncé l’attendre au Vieux Port, Solène regarda les gens circuler autour d’elle, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Le souvenir de Nicolas lui disant qu’il n’aimait pas quand cet endroit était surpeuplé lui revint. Dire qu’il y avait pourtant rencontré Natasha…

Un message de son correspondant la prévint de son arrivée. Elle leva la tête et le vit approcher. Emmitouflé dans un épais manteau, couvert d’une écharpe et coiffé d’un bonnet, il semblait grelotter plus qu’elle.

– Ça caille, hein… ! articula-t-il en claquant des dents.

– Bienvenue en hiver, rit-elle. Mais c’est bientôt fini : le printemps arrive.

Le jeune homme exprima son impatience à cette idée et ils commencèrent à marcher pour se tenir chaud.

– T’es frileux, en fait, s’amusa-t-elle. T’es plus couvert que moi et tu trembles plus que moi. Et t’as quand même demandé à me voir ici…

– Ça va, c’est pas si extraordinaire.

– Modeste, en plus !

– Ouais, c’est mon deuxième prénom, plaisanta-t-il.

– « Pascal Modeste De Faria »… Ça sonne bien. D’ailleurs, ça vient d’où, ce nom ?

Avec un sourire, il lui raconta être né à Viseu, au Portugal. Il y avait vécu 6 ans avant que ses parents ne décidassent de venir s’installer à Marseille.

– Alors, tu parles portugais ? le questionna aussitôt Solène.

– Seulement quelques mots. Mes parents ont toujours parlé français, à la maison, et j’avoue ne pas m’y être intéressé plus que ça. Je l’ai pris en deuxième langue, mais mon niveau reste scolaire. En revanche, mon frère, César, est bilingue et bosse au Brésil.

– Fascinant ! Le Brésil ? Je rêve d’y aller. Il paraît que c’est un pays magnifique. Éléonore y est déjà passée et ça lui a beaucoup plu.

– J’y vais tous les ans avec mes parents pour réveillonner en famille. Si ça t’intéresse, tu pourras peut-être nous accompagner, la prochaine fois.

Solène hésita.

– Je doute que tes parents soient d’accord.

– C’est pas grave ! On n’a qu’à faire genre t’es ma copine et le tour est joué ! Tu adorerais ta belle-famille : on est tous très sympas à la maison.

– D’accord… En fait, t’es modeste et opportuniste, c’est ça ? C’est un sacré mélange !

Du Portugal, ils passèrent à l’autre bout de l’Europe : Solène lui parla de son engouement pour la culture germanique. Comme la plupart, Pascal fut stupéfait de savoir qu’elle parlait couramment l’allemand.

– Et ça te vient d’où, cette passion pour l’Allemagne ? C’est pas si courant que ça, quand même… En général, aujourd’hui, c’est plutôt les États-Unis ou le Japon qui ont la cote.

– Oui, c’est vrai. Je pense que mon goût pour la psychologie y est pour beaucoup. Quand je m’y suis intéressée, j’ai approché les classiques : Freud, Jung, Adler… pratiquement tous de langue allemande. Et comme une chose en amène une autre, de fil en aiguille, j’en suis venue à m’intéresser à l’Allemagne, puis j’ai commencé à apprendre la langue. C’est un très beau pays que j’ai eu la chance d’avoir pu visiter cet été. Je songe même à y faire un Erasmus.

– Ce serait une super bonne idée, ça. Mais l’inconvénient, c’est qu’on ne pourra pas partir ensemble au Brésil l’an prochain, toi et moi, dans ce cas.

Elle rit et lui tapa l’épaule du bras. En réaction, il feignit de trébucher, mais manqua de tomber pour de bon, ce qui fit pouffer Solène.

– Et sinon ? Tu m’as demandé d’où venait mon nom ; j’aimerais savoir d’où vient le tien. « Valade ».

La psychologue haussa les épaules, surprise par la question.

– Ça vient de nulle part. C’est français. Voilà, c’est tout.

– Ah bon ? Fichtre diantre… Moi qui pensais que t’avais un lien de parenté avec Suzanne Valadon… Je suis déçu.

Solène le fixa, interloquée.

– Suzanne Valadon… ? Qui c’est, ça ?

Il lui raconta brièvement l’histoire de cette peintre française du 19e siècle. Après cet exposé concis, étonnée, elle le remercia de lui avoir appris quelque chose. La germanophone nota, en outre, qu’il était le premier à faire un tel lien avec son patronyme. Et, d’ailleurs, ça la flattait. Humble, il lui expliqua être curieux : s’instruire à ses heures perdues était un de ses passe-temps favoris. Cela remplaçait la guitare, qu’il ne pouvait pratiquer pendant le sommeil des voisins.

– Comment ça ? fit-elle, interpellée.

– Je dors environ quatre heures par nuit. Une mutation génétique, selon les médecins. Du coup, ça me laisse beaucoup de temps que j’occupe comme je peux.

– Je ne savais pas que ça existait, ça…

– Et pourtant… D’ailleurs, j’ai recherché le syndrome de Fred : ça s’appelle le « syndrome hypernycthéméral ». En gros, il vit selon un rythme jour-nuit de 25 heures au lieu de 24, ce qui fait qu’il dort la nuit pendant une certaine période et le jour pendant une autre. C’est sûr que la vie sociale doit prendre un coup avec ça. Peut-être pour ça qu’il est si acariâtre ?

– C’est pas une raison.

Agréablement surprise, Solène finit par admettre l’avoir mal jugé. Aujourd’hui, elle découvrait une facette bien plus intéressante de ce jeune garçon qui lui avait d’abord semblé bizarre.

Immobile dans le cybercafé, Tristan observait silencieusement un joueur évoluer au cœur du paysage fantastique qui l’entourait. Les affrontements magiques et les belles couleurs lui insufflaient l’envie, toujours plus forte, de tenter l’aventure, mais il préférait se concentrer d’abord sur ses études. Tout le monde n’avait pas autant de temps libre que Pascal.

Il regardait à peine la porte qui s’ouvrait au rythme des allées et venues, jusqu’à ce que le contact d’une main sur son épaule le fît se retourner.

Frédéric.

Ils commandèrent leur boisson et prirent place autour d’une table dans un coin de l’établissement.

– Dis-moi tout. C’est encore ta copine qui te fait des misères ? Compte pas sur moi pour aller lui parler, j’ai eu ma dose.

– Non, t’inquiète. En fait, je me pose des questions. Et comme j’admets que t’avais un peu raison à son sujet, je veux avoir ton avis.

– « Un peu », hein, releva l’informaticien. Vas-y, je t’écoute.

Tristan, embarrassé, s’éclaircit la gorge.

– Voilà… Ça fait à peu près deux mois qu’on sort ensemble, mais… je sais pas, j’ai l’impression qu’elle est ailleurs, des fois. Qu’elle se sent pas bien. Alors que je fais tout pour la rendre heureuse, tu vois. Y a un truc qui va pas et j’arrive pas à voir ce que c’est…

– T’as pourtant mis le doigt dessus.

Le scientifique arqua un sourcil et plissa les paupières.

– Tu as dit « je fais tout pour la rendre heureuse ». C’est pas comme ça que ça marche, Tristan. Les femmes ont besoin de ressentir des choses pour se sentir vivre. Ta copine s’en fout que tu veuilles la rendre heureuse. Ce qu’elle recherche, c’est des sensations. Faut que tu lui fasses prendre du bon temps si tu veux lui donner envie de rester avec toi.

– Mais c’est ce que je fais ! On est déjà allés aux Calanques ensemble, cette semaine !

– En cette saison ? Quelle drôle d’idée, s’amusa-t-il. C’est l’été qu’il faut y aller, gari : c’est plus propice aux baignades. Rien de tel pour faire monter la température.

– J’ai pas forcément envie de coucher avec elle tout le temps, tu vois…

– Tu devrais, pourtant.

Tristan se tut. S’il venait chercher des conseils auprès de Frédéric après sa rupture avec Patrice, son discours le rebutait encore. Notamment cette idée selon laquelle les femmes n’aimaient que les hommes capables de leur faire connaître l’extase.

– Vous l’avez déjà fait ? s’enquit Frédéric.

Tout en touillant son verre, le jeune homme resta silencieux. Il se contenta de lever les yeux vers son interlocuteur en retroussant les lèvres. Le visage de ce dernier s’illumina peu à peu.

— Non, attends…

Le jeune homme fit un mouvement de tête sans pouvoir retenir un sourire.

— C’est pas vrai ! s’exclama Frédéric, les yeux coruscants. Et tu me laisses comme un demeuré t’expliquer comment t’y prendre, espèce de chacal ? Tu me paieras ça ! Bon, c’était comment ?

Le physicien se mit à rire et but une gorgée pour arriver à se contrôler.

— C’était énorme, répondit-il. Je m’attendais pas à ça. Et toi, c’est ce que tu vis tous les jours avec plusieurs filles différentes, ta vie doit être géniale.

— Pas tous les jours, non plus. Mais ouais, je te le confirme. Et ça fait quoi de voir sa femme toute nue ?

— N’abuse pas non plus. C’était extra et la vue était bonne, mais je vais pas tout te raconter, surtout ça. C’est privé, quand même.

— Hoho, l’oisillon commence à s’imposer, à ce que je vois, commenta l’informaticien avec un sourire taquin. Pas de problème, je comprends. J’en demanderai pas plus. Je tiens juste à te féliciter, minot. D’autant qu’en te parlant, j’ai cru que tu comptais attendre le mariage pour ça. Enfin bon, maintenant, on peut dire que le plus dur est fait, si je puis me permettre.

Sûrement dû à l’euphorie du moment, Tristan ne put retenir un rire à ce jeu de mot qu’il n’aurait pas trouvé si drôle dans d’autres circonstances.

— D’ailleurs, maintenant que t’es devenu un homme, je vais devoir arrêter de t’appeler « minot », continua-t-il. Ça va me faire drôle. En tout cas, je pense que tu n’as plus besoin de mes conseils, ni de ceux de quiconque, aujourd’hui, encore moins ton collègue Patrice, ce fatigué. T’as passé un cap, bienvenue dans le clan ! Pour la peine, aujourd’hui, c’est pour moi, je t’invite ! Une première fois, ça se fête, quand même !

Interdit, Tristan n’osa pas protester. Par ailleurs, à l’évocation de Patrice, il se surprit à trouver ses conseils plutôt creux, avec le recul. C’étaient davantage les leçons de Frédéric, qui l’avaient aidé à devenir un homme, finalement. De plus, ce genre de moment où l’informaticien dévoilait la meilleure facette de lui- même n’était jamais pour lui déplaire.

Il était même… flatté.

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