Chapitre 46

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La réanimation de Tristan dura un laps de temps qui parut une éternité à Patrice, Cécile, Michaël et Salomé. Pendant une dizaine de minutes, on l’avait massé, oxygéné et choqué. Le quatuor s’attendait déjà à voir les médecins leur annoncer l’heure du décès, quand l’interne revint pour leur annoncer que le cœur était reparti, que sa vie était sauve. Patrice, soutenu par Cécile, s’effondra sur sa chaise, Salomé frôla l’évanouissement et Michaël serra l’urgentiste dans ses bras.

Cécile reçut un appel d’une amie, mais hésita à laisser Patrice seul ; celui-ci, reconnaissant, la laissa partir, mais garda contact avec elle. Un cas exceptionnel pour l’Irlandais, qui, d’ordinaire, ne revoyait jamais ses amantes d’une nuit.

Maintenant, le Breton, installé sur une chaise, discutait avec Tristan, assis dans son lit. À en croire le médecin, le jeune homme avait demandé à ne voir que lui. En premier lieu.

– Tu nous as fait une belle frayeur, lui dit l’anglophone. Ça te prend souvent ?

– Je reviens d’entre les morts et tu m’engueules déjà ? Merci… Je vais très bien, si ça t’intéresse.

Le traducteur ignora la boutade :

– Tu t’en sors bien : j’avais prévu de te tuer, si t’étais sauvé.

Tristan le regarda en arquant un sourcil et réprima un rire.

– Non, vraiment, Tristan… Cette tentative de suicide, c’était n’importe quoi. Dis-moi la vérité. T’as fait ça à cause de Solène, c’est ça ?

– Non. Pas que.

– Quoi d’autre, alors ?

Le garçon hésita. Haussa paresseusement les épaules.

– Pas envie d’en parler.

Parler de quoi ? De Pascal qui avait profité de sa confiance pour séduire Solène ? De cette trahison qui l’avait mis face à sa solitude ? Du désespoir qui l’avait assailli ? Ce n’était pas la peine d’autant se fatiguer. De toute façon, il y avait des psychologues pour entendre ça. Des psychologues, comme…

… Solène… La première personne qu’il irait voir en sortant d’ici. Il devait lui dire au revoir.

À sa manière.

– Très bien, capitula Patrice. Et, sinon ? Je peux savoir pourquoi tu as voulu me voir, moi ? Tu sais que tes parents sont là ? Et qu’ils ont failli faire une syncope à cause de toi ?

– Ah bon ? Et tu leur as raconté quoi ?

– Je les ai emboucanés. Un rhume, t’as voulu te soigner, tu t’es gouré.

Le physicien resta silencieux, puis hocha distraitement la tête.

– Bien. Ce doit être mieux comme ça, merci. Bon, ça me fait passer pour un gros benêt, sachant que j’ai un bac scientifique, mais je pense que t’as bien fait. Pas la peine de les affoler plus que ça.

– Ça arrive même aux meilleurs. Mais, tu ne m’as toujours pas répondu. Pourquoi moi ? C’est sûrement pas parce que je t’ai sauvé : c’est toi qui m’as alerté, je te rappelle.

Tristan voulut lui dire que ce n’était pas vraiment le but recherché, mais renonça. Il se gratta le cuir chevelu et détourna le regard à l’opposé, vers le fond de la pièce.

– Je voulais qu’on rengaine nos couteaux, articula-t-il. En fait, je t’ai déjà pardonné depuis bien longtemps… Mais mon orgueil m’a empêché de le reconnaître.

– Ce n’est jamais facile d’admettre ses torts, admit Patrice avec le sourire.

Le jeune homme hocha la tête sans le regarder. Un silence gêné s’installa entre les deux amis, que le bilingue brisa au bout de quelques minutes :

– Tu comptes faire quoi, maintenant ? Car tu sais qu’il va falloir reprendre le cours de ta vie, là. Les études, la famille… Solène… – la tête de Tristan fit volte-face – Tu vas continuer de la croiser, tu le sais, ça. Quels sont tes projets ?

Un léger rictus anima les lèvres de Tristan.

– Je compte la voir dès que je serai sorti d’ici. Je sais déjà quoi lui dire.

– Ne sois pas trop dur avec elle, lui recommanda l’Irlandais, qui regrettait déjà son attitude.

L’alité opina du chef.

– Et, sinon… Faut que j’en parle à mes parents… mais je vais peut-être continuer mes études ailleurs.

La stupeur figea les traits de Patrice, qui laissa échapper une exclamation.

– C’est quoi, cette histoire ? Tu vas partir où ?!

– Je sais pas encore. C’est ce dont on va discuter, avec mes vieux.

– Et s’ils ne sont pas d’accord ?

– Ils le seront.

Le celte ne répliqua pas, bluffé par la confiance que Tristan affichait maintenant. Il eut soudain peur que son camarade n’eût décidé de s’exiler à l’autre bout du pays ou même à l’étranger.

– Vaut mieux ne pas réagir au quart de tour comme ça, Tristan… Prends le temps de réfléchir. Faut pas décider ce genre de chose sur un coup de tête. T’en as assez fait comme ça pour aujourd’hui, non ?

– J’ai déjà cogité, Patrice ; tu ne me convaincras pas. J’ai besoin de m’éloigner un peu d’ici. Tout reprendre à zéro.

– Et ne plus croiser Solène, c’est ça ?

– Non. Je m’en fous.

Bien sûr, oui… songea le bilingue. Je te connais par cœur, tronche molle[1]. C’est la première raison.

***

Tristan quitta l’hôpital le soir même. La dernière série d’examens qu’il avait subie s’était avérée positive, le libérant dans la journée. Harassé, il avait envie de fusionner avec son lit et d’hiberner pendant un mois. Juste avant d’aller voir…

… Solène.

– Salut… fit-elle timidement.

– Salut.

– Ça va ?

– Mieux qu’hier, en tout cas. Et toi ?

Elle ne répondit pas, visiblement très gênée. La jeune femme se mordait les lèvres et n’osait pas le regarder en face.

– Je suis contente que tu t’en sois sorti…

– Tant mieux. Moi, je sais pas encore.

– Ne dis pas ça…

Le jeune scientifique se refrogna et enfonça ses mains dans ses poches, impatient.

– C’est pour moi ou pour ta conscience que tu te faisais du souci ?

La blonde le regarda, les yeux brillants. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit.

– Non, t’as raison, ne dis rien. Ça vaut mieux. J’ai pas envie de savoir. Dis-moi plutôt comment ça se passe avec l’autre tronche molle. Ça valait la peine de me jeter comme tu l’as fait, j’espère ? Parce que je reviendrai pas, je t’avertis.

– Je suis désolée, Tristan…

– Moi aussi. Tu sais quoi ?

Il s’approcha d’elle jusqu’à ce que leurs visages ne se trouvassent qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Solène resta pétrifiée.

– Je t’aimais énormément. Tu étais la femme de ma vie. Je te l’ai beaucoup dit, mais c’était la vérité. Je le pensais. Pourquoi tu crois que je n’ai regardé que tes beaux yeux pendant trois ans, même quand tu savais pas que j’existais ? Dès que je t’ai vue, j’étais convaincu que t’étais la bonne, celle avec qui je voulais vivre, voyager, vieillir. J’en devenais même malade de te voir sortir avec tous ces bouffons qui te prenaient pour un « morceau de viande ». Je n’avais qu’une envie : te dire « je suis là ! »

À mesure que progressait son laïus, le visage de Solène tremblait de plus en plus fort et des larmes débordèrent de ses cils. Elle détourna même les yeux pour se les essuyer.

Cela n’attendrit pas Tristan d’un iota.

– Mais ça, tu le sais déjà, poursuivit-il. À vrai dire, je parie même que tu l’as su dès la première fois où je t’ai adressé la parole. C’est pour ça que t’as essayé de m’arranger un coup avec Éléonore, non ? Sachant qu’elle, en plus, était déjà à fond sur Patrice. Et pendant ce temps, toi, tu te l’es tapé. Te méprends pas : j’ai passé l’éponge. Par contre, je me demande si Éléonore est au courant… ? Mais bon, après tout je m’en cogne, de tout ça, maintenant. C’est fini, tu m’intéresses plus. Toi et moi, ce ne sera jamais possible. C’est bon, c’est rentré.

– Arrête… s’étrangla-t-elle.

Solène ne le regardait plus, ne s’essuyait plus les yeux. Elle plaquait sa main sur sa bouche pendant que ses larmes coulaient à torrent.

Tristan s’interrompit malgré lui. Une partie de son être semblait ne pas avoir encore totalement renoncé à elle.

– Sois tranquille : je vais m’en aller. J’ai prévu d’en parler à mes parents très bientôt. On va choisir une autre fac, ailleurs, en attendant que j’aie obtenu mes partiels. J’ai besoin de respirer un peu d’air frais. Loin d’ici. Loin de tout… Loin de toi.

Solène, tremblante, sortit un mouchoir qu’elle usa en levant les yeux vers lui, étonnée. Encore là, elle ne dit rien.

– Ne cherche pas à me retenir, surtout. Profite à fond de ta relation avec ton bouffon. T’as tellement chialé pour être avec lui… Ce serait débile de t’en priver, non ?

Il lui sourit. Un sourire froid. Puis lui passa devant.

Bouche bée, elle le regarda partir.

– Tristan…

Pas un mot de plus. Une boule obstruait sa gorge.

Et le convalescent était déjà loin.

***

Lorsque le moteur s’arrêta, Tristan ouvrit la portière et mit le pied au sol en refusant toute assistance. Il gagna la porte tout seul et attendit que ses parents vinssent l’ouvrir pour entrer.

De tout le trajet il n’avait pipé mot. Après avoir vu Solène, le jeune homme avait rejoint la voiture de ses parents qui étaient venus le récupérer ; ils avaient seulement échangé une accolade. Soulagés de la tournure des événements, ses parents l’avaient longtemps serré contre eux. Sa mère lui avait collé deux baisers humides de larmes sur la joue, lui répétant qu’elle aimait plus de fois en une minute que Solène ne l’avait fait en trois mois. Lui aussi avait versé une larme dans l’émotion du moment.

Lorsque Salomé lui demanda, en allumant le gaz, quel repas lui ferait plaisir, il déclara ne pas avoir faim.

— Papa, maman, dit-il. J’aimerais vous parler.

Le couple, curieux et inquiet, le regarda. Exactement de la même manière qu’au moment de demander à Solène si elle voulait des enfants, Tristan opta pour la solution la plus simple :

— J’ai bien réfléchi… Et j’aimerais poursuivre mes études loin d’ici. Assez loin pour changer d’air, mais assez près pour revenir à la maison de temps en temps. Je pensais à Lyon, ou Toulouse… peut-être Toulouse.

— Pourquoi ? réagit Salomé. Tu ne te plais plus à Marseille ?

— Si… plus trop… je sais plus… Je peux pas expliquer. J’ai pas envie de ressasser certains souvenirs. Besoin de… disons, renaître.

— Ça n’a pas marché avec Solène ? devina Michaël.

Tristan le regarda quelques secondes avant de se rappeler qu’ils n’étaient pas au courant : Patrice leur avait menti. Après une inspiration, il hocha doucement la tête. Son père s’approcha pour enrouler son bras autour de ses épaules.

— C’était pas la bonne, c’est tout. Tu t’en remettras, crois-moi. Et puis, tu en trouveras d’autres, t’inquiète. Je tomberai pas dans le cliché du « une de perdue, 10 de retrouvées », mais il y a assez de filles pour que tu aies le temps de ruminer cet échec. Profites-en pour profiter de la vie. Et puis, les Toulousaines sont très mignonnes !

— Donc, c’est d’accord ? comprit le physicien.

— On va en discuter, le réfréna Salomé. C’est une décision importante, il faut y réfléchir d’abord…

— Je l’ai dit, c’est tout réfléchi pour moi. Je me sens pas capable de faire une autre année à Marseille.

Il y eut un silence, les parents ne sachant que répondre sur le moment.

— Et Avignon ? suggéra-t-elle. Tu pourrais y retourner, non ? Quitte à changer de ville…

— Bah, s’il veut Toulouse, on va pas lui imposer une autre ville, chérie.

— Et puis, Avignon, ça reste trop près, ajouta Tristan.

Nouveau silence, puis sa mère décréta qu’ils commenceront les démarches dès que possible. Après tout, fit-elle remarquer, on était en mars, il était encore temps.

L’Avignonnais les remercia et échangea une dernière étreinte avec eux avant de gagner sa chambre. Une fois seul, porte fermée, il lâcha ses affaires et se laissa mollement tomber sur son lit.

Non, il n’avait pas faim. Du tout. Exténué, il ne pensait qu’à dormir. Ses paupières se fermèrent.

Dans la pénombre, le film de sa relation avec Solène se joua, de leur tout premier baiser à leur première nuit ensemble, en passant par leur sortie au planétarium. Ses moments délicieux partagés avec elle, à seulement parler ou profiter l’un de l’autre, Solène dans ses bras. L’incident au bar avec Frédéric.

Leur dernière dispute où il avait appris son…

Sa photo lui revint en tête. Cette photo qu’il connaissait par cœur, jusque dans les moindres détails des plis de sa robe.

Cette photo qu’il ne pourra plus regarder comme avant.

Mélange de fatigue, d’amertume, de déception, de frustration… une boule se forma dans sa gorge jusqu’à peser sur sa poitrine. Ses lèvres convulsèrent et des picotements lui démangèrent le nez et les yeux.

Incapable de contrôler ses sanglots, les dents serrées, il plongea son visage dans son oreiller qu’il sentait humide sous sa pommette, coincé entre ses bras crispés.

Le souffle saccadé, il laissa le torrent l’emporter en silence.

[1] Argot provençal : surnom affectueux, au même titre que « gari », « minot », ou « collègue ».

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