34 - L'ordinateur

9 minutes de lecture

Résumé des chapitres précédents – 1 à 33 :

Diana reçoit la visite d’une gendarme qui enquête sur la mort de Nicole Dunham. Paul Debreuil, son ancien compagnon, lui rend visite un soir, et celle-ci se réconcilie charnellement avec lui. Son comportement étrange et agressif n’empêche pas Diana d’envisager une nouvelle relation. Avec la gendarme Olivia, Diana se rend à la grotte où a été retrouvée Nicole. Le corps était disposé en fœtus dans une crevasse tapissée de pétales, rite pratiqué à la fin de la préhistoire. Grace, une étudiante, leur explique que les outils préhistoriques peuvent être datés. Olivia et Nicole en empruntent donc au mari de la doyenne Duguet pour les comparer à ceux découverts dans la tombe de Nicole. Le labo identifie ces derniers comme des faux. Olivia et Diana rendent alors visite à des fabricants de faux artefacts, sans succès. Puis Diana, qui a des soupçons sur son mari, a l’idée de l’emmener à la grotte. Mais Paul se borne à avoir des réponses étranges et confuses. Elle découvre alors chez lui un silex taillé du type de ceux retrouvés avec Nicole. Grâce au téléphone, la gendarme Olivia apprend à Diana que Nicole avait une amie Clarisse, très proche, qui lui avait promis l’année précédente de lui révéler quelque chose d’important sur la doyenne de l’université. Mais Clarisse est décédée dans un accident de voiture.


34


Mai 2007 – Alpes de Haute Provence.

C’est une fin d’après-midi comme les autres. Le printemps embrasse les vallons de Provence. Eaux vives et frondaisons regorgent de truites et de pinsons. Sur une départementale au tracé mouvementé, dans le massif du Luberon, des barrières coupent la circulation, laquelle est rare ici de toute manière. Une ambulance au gyrophare qui clignote, portes ouvertes, attend sur le bas-côté entre deux véhicules de gendarmerie. Le brancard est en train d’être remonté du ravin. Mère-grand attend de voir arriver depuis trois jours sa petite fille, et son espoir continue de mijoter sur le feu à côté de la ratatouille.

Dans la zone pavillonnaire du Rouget, à Aix-en-Provence, au même moment, la vie s’est arrêtée. Une journée banale peut devenir une journée maudite. La nouvelle est tombée. Pourquoi sur telle famille, et non pas sur telle autre ? Chacun prie pour que la foudre du destin s’abatte loin de chez lui. Ce qu’espéraient les Ribeiro-Pereira avant de voir arriver la fourgonnette des gendarmes. Cela fait soixante-douze heures que Clarisse a disparu avec sa voiture. A la limite, on espérait une fugue. Mais la Fiat vient d’être retrouvée cette après-midi au fond d’une gorge. La perte de contrôle du véhicule a été fatale à la jeune femme. La broussaille dissimulait la carcasse. Le miracle n’a pas eu lieu. Ils n’apprendront la faute de conduite du médecin qu’un peu plus tard.


Nicolas était en train m’appeler sur le portable. Zut, ce n’était pas le moment, j’étais au volant. Assise à côté de moi, Olivia se trouvait plongée dans ses SMS personnels. « La poisse », marmonnai-je. Mais c’est vrai, je lui avais dit avant-hier que je le rappellerai. Je ne lui donnais plus aucun signe de vie alors que j’étais en vacances. Le gredin, je l’avais averti que j’allais partir chez mes parents, mais il avait dû apercevoir la voiture en passant devant chez moi. Les grandes explications s’annonçaient. Cela me fit serrer les poings sur le volant. Je n’étais pas une femme d’autorité. J’étais plutôt opiniâtre, mais dans la discrétion. On avait coutume de me brocarder pour mon affèterie et ma délicatesse, mais au moins je fuyais la violence, et mon empathie faisait bon ménage avec ma douceur. Paul pouvait en témoigner. Et Nicolas n’avait jamais eu à se plaindre. Mais ce dernier devait savoir que quelque chose avait changé récemment. J’avais pris la décision de le quitter.

Chez les Ribeiro-Pereira, la pelouse crève, les barquettes à fleurs sont vides, la Twingo ne bougera pas du garage, on a des courses pour deux jours. Les volets demeurent clos, mais comme dans le reste de la zone pavillonnaire, à cause de la chaleur. Les parents de Clarisse nous accueillent avec dignité, dans leur maison exiguë, bien modeste. Leurs gestes sont pesants, les visages fermés. Cela fait plus d’un an que leur fille est décédée dans cet accident de voiture, mais la mort fait subir aux horloges une déformation irrémédiable : chez eux le temps s’est quasi arrêté.

– Nous voudrions savoir si votre fille avait un ordinateur dans sa chambre. Elle vivait bien chez vous quand elle était à l’université ?

Les parents de Clarisse acquiescèrent en même temps. Auraient-ils eu les moyens de lui payer une chambre en ville ?

Ils se bousculèrent même pour nous indiquer où dormait leur fille dans la maison, une façon encore de lui faire honneur. Depuis qu’Olivia s’était présentée comme gendarme, cela allait mieux. Fendre l’armure n’était toujours pas facile pour le couple éploré. Ils avaient du mal à parler.

– Vous voulez le voir, l’ordinateur ? Il est dans sa chambre. C’est en haut des escaliers.

Olivia et moi, nous nous apprêtâmes à monter. A notre grand étonnement, personne ne nous accompagna. Le père Ribeiro se justifia.

– Nous n’y allons que seuls, ma femme et moi. Du reste, pendant longtemps, nous ne sommes pas rentrés dans sa chambre. Tout est resté comme quand notre fille était là.

– Personne d’autre n’y est jamais monté ?

– Non. Même pas les gendarmes. Juste une fois les amies de Clarisse qui voulaient un souvenir… Son frère y va plus souvent que nous. C’est dur, vous savez.

Ma gorge se serra un peu plus, et je devinai qu’Olivia n’était pas moins touchée que moi.

– L’université a rapporté ses affaires, ajouta Mme Ribeiro.

– L’université ?

– Oui, après les obsèques. C’est la doyenne qui s’en est chargée, cela nous a fait plaisir. Clarisse était considérée dans ses études.

Heureusement, malgré tout, malgré leur peine, ils aimaient parler de Clarisse. Ils étaient toujours aussi fiers de leur fille chérie, dont ils espéraient beaucoup. C’était une étudiante comme les autres. Ils ne possédaient désormais plus qu’un fils, plus âgé qu’elle. En les écoutant, une pointe me transperça le cœur, ou plutôt deux pointes : de voir ces parents dévastés par le chagrin, mais aussi cette évidence à laquelle il fallait se rendre : un enfant ne suffisait pas, car il pouvait toujours vous arriver de le perdre. Je me dis soudain qu’il eût fallu que je fusse enceinte de deux enfants à la fois. En fait, je ne savais pas. J’aurais pu en avoir cinq, je n’aurais pas voulu en perdre un seul. L’amour ne se découpe pas en tranches.

Pendant ce temps Olivia avait été prise d’une secousse.

– La doyenne ? Vous parlez de Mme Duguet ? demanda-t-elle vivement à la mère de Clarisse.

– Oui, c’est son nom. Je ne me souvenais plus, désolée.

– La doyenne est venue en personne ?

– En personne. Elle connaissait Clarisse, parce que Clarisse faisait de l’escalade avec elle. Clarisse était même impressionnée. Lors de l’enterrement, Mme Duguet a fait un beau discours. Elle était très émue.

– Clarisse faisait de l’escalade ?

Reposer la question avait été pour moi un réflexe. Je m’excusai, car les parents de Clarisse étaient sensibles, et je constatais que leur mine était apeurée.

– Rien de grave, interjeta Olivia, laquelle avait noté aussi leur inquiétude.

– Elle connaissait une certaine Grace Rockwell ? questionnai-je en essayant de canaliser ma fougue.

– Grace ? Oui, cela me dit quelque chose, me répondit Mme Ribeiro. Elle était plus ou moins dans ses amies proches, je crois. Je ne suis pas sûre.

Quelque chose s’était déclenché dans mon cerveau, comme si un engrenage venait d’être poussé d’un cran. Je songeai immédiatement que la fête de la doyenne réunissait tous les étudiants de l’escalade. Clarisse aurait dû être à cette fête si elle n’était pas morte un an plus tôt. Ses textos faisaient mention de Grace, cette dernière appartenait également à l’association. Grace, la doyenne, Nicole, Clarisse, tout se bousculait.

Nous montâmes à l’étage. La chambre de l’étudiante décédée me donna le frisson. Effectivement, rien n’avait bougé : les poupées d’enfance, les posters d’adolescence, la guitare qui n’avait pas une once de poussière ; sur le bureau, l’ordinateur, des livres, des papiers empilés.

Ce qui était drôle, c’était que l’ordinateur était en veille prolongée. Un effleurement d’index, et Olivia le remit en route. Et nous tombâmes directement sur les méls, encore ouverts. Des publicités s’égrenèrent, en gras, jamais ouvertes, et pour cause…

Un an était si vite passé… Pour un ordinateur, ce n’était vraiment rien. Sa mémoire était intacte.

Olivia eut la même idée que moi. Dans le dossier des méls envoyés, nous cherchâmes fébrilement un message envoyé à Nicole par Clarisse la veille au soir de l’accident. Il y avait bien des échanges de méls entre les deux amies aujourd’hui disparues toutes les deux, mais seulement les jours d’avant. Et, dans l’ensemble, de tous ces courriels aucun ne mentionnait quelque chose de sensationnel concernant de près ou de loin la doyenne Duguet.

Je remarquai cependant une chose, alors qu’Olivia s’était relevée, en se tenant les reins, et réfléchissait.

– Ce n’est pas possible, dit-elle. Le SMS est pourtant clair. Clarisse lui promet un mél le soir. Et avec la date, notre recherche est facilitée. Mais il n’y a rien ! Pourtant le frère de Clarisse dit que sa sœur était du genre méticuleuse. Elle aurait oublié, alors qu’elle était pressée d’en parler à Nicole ?

– Quelqu’un l’a peut-être effacé ? hasardai-je.

Olivia me toisa. Je protestai un peu. Je savais bien que nous n’étions pas dans un film. Mais le décès de Nicole était une affaire criminelle, même si celui de Clarisse paraissait totalement accidentel. Olivia s’exclama alors :

– En plus, vous avez peut-être raison, Diana ! L’ordinateur était en veille prolongée, avec la session des méls ouverts. N’importe qui a pu passer et s’être aperçu de cela. Vous pensez à la doyenne ?

Je descendis demander aux Ribeiro s’ils avaient eu des coupures d’électricité depuis la mort de leur fille. La question était vague, la réponse tout autant. Mais les parents répondirent quand même non.

Je remontai donner l’information à Olivia. J’ajoutai qu’ils m’avaient bien répété que la doyenne était montée ici seule pour déposer les dossiers de Clarisse qu’elle leur rendait.

– Bon, vous imaginez cela ? relança Olivia. On sait que la doyenne est venue quelques jours plus tard seulement, après les funérailles. Clarisse étant morte, les méls n’étaient pas nombreux. Imaginons qu’en posant des papiers à côté, elle déclenche par hasard le réveil de l’ordinateur, ou bien par simple curiosité maladive, ou professionnelle, un réflexe, que sais-je… Elle tombe sur un mél qui parle d’elle, par exemple Nicole qui relance ou répond à Clarisse au sujet du fameux SMS. Mais quelque chose de gênant. Bref, la doyenne sait désormais que Clarisse a parlé sur elle à Nicole, elle voit le nom dans l’adresse mél. Non seulement elle efface les méls, mais elle a peut-être voulu se débarrasser de l’étudiante le soir de la fête…

– Mais Nicole a été violée ! Les traces de… de sperme…

Il fallait toujours me faire violence pour employer ce genre de vocabulaire. Tant pis pour ma réputation.

– Un vagabond qui traîne, qui trouve le corps, qui viole Nicole de façon posthume, je ne sais pas, moi ! s’écria Olivia. Dans la gendarmerie on voit de tout, Diana. Tous les tordus passent par chez nous.

– Mais un an plus tard ? La doyenne aurait attendu un an ?

Elle leva les bras sans pouvoir répondre. J’avais soif. Il faisait torride dans la sous-pente. Je n’en pouvais plus. Le terme vagabond me renvoya à Paul, et avec cette idée de viol sur un cadavre, de la nécrophilie en plus, je sentis la nausée monter.

Olivia était aussi mal à l’aise que moi tout à coup. Elle, c’était surtout à cause de bébé. Chacun son fardeau dans la vie. J’arrivai quand même à poursuivre l’idée que j’avais en tête :

– Vous avez remarqué dans les méls de Clarisse ?

– Non, dites vite. Il faut que je descende.

– Descendez alors, Olivia. Je jette un coup d’œil encore pour confirmer ce que je veux vous dire…

Olivia ne se fit pas prier. Blanche comme un linge, cambrée atrocement, je la vis quitter péniblement la chambre.

Je me forçai à plonger à nouveau dans les méls de Clarisse. Je sélectionnai ceux qui m’intéressaient et les lus avec application. La bouche pâteuse, je tentai de repousser les fourmis qui me gagnaient. Mais je poussai bientôt un petit cri de victoire, entre deux suées. J’avais cerné le problème qui me trottait. Je n’avais plus qu’à avertir Olivia. J’entrevoyais pourquoi Clarisse annonçait dans ses SMS à Nicole qu’elle n’avait plus guère de souci d’argent. Je ne connaissais pas encore l’origine de ses nouveaux revenus, mais elle évoquait la question, et il apparaissait dans ses méls que l’un de ses bons amis le savait aussi, lui. Un étudiant de sa promotion.

Avec un nom allemand.

Andreas Öpfe.

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