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Résumé des chapitres précédents – 1 à 8 :

Diana Artz est une jeune femme habitant un mas non loin d’Aix-en-Provence. Agressée par un inconnu, une sorte de psychose s’est déclenchée en elle, d’autant plus qu’elle sent que sa relation avec Nicolas n’est plus au beau fixe, et que son ex mari, Paul, pour lequel elle a accepté de venir s’installer dans le sud, a depuis plusieurs années un comportement étrange. Du reste, la découverte d’un microlithe chez elle lui laisse à penser que c’est peut-être lui son agresseur. Elle téléphone alors à Charles Deuring, l’ancien patron de Paul, et ensemble ils évoquent son cas, ses manies à répétition, ses troubles de santé : fatigue, cataplexie, narcolepsie, fétichisme, passion obsessionnelle pour le dessin jusqu’au point de laisser partout dans son bureau des myriades de signes plus ou moins géométriques et symboliques ressemblant à ceux des temps néolithiques.

– 9 –

Sur les conseils de Charles Deuring, j’allai fouiner chez Paul dès le lendemain. Heureusement, ce dernier n’était pas là. Cela me soulagea de ne pas l’apercevoir. Je n’aurais pas eu le courage de lui demander si c’était lui qui était venu m’agresser directement chez moi l’autre jour, et pour quelle raison.

Il résidait dans une espèce de mobil-home bâti de bric et de broc, non loin d’une petite rivière, à quelque distance d’une ancienne casse auto, vers un kilomètre à la sortie de Dorlevey. Le village était perdu dans un mille-feuille pentu de roches stratifiées, d’un orange de toute beauté quand il pleuvait l’hiver, ocres et grises l’été.

Paul avait établi comme un campement noyé dans la brousse et entouré d’arbres, qu’il avait fortifié par des tas de bois et toutes sortes de matériaux de récupération. Avec l’argent que son père lui mettait à disposition, il aurait eu le moyen d’une location autrement plus confortable. Mais il s’en moquait. Le village n’était pas loin. Il s’y rendait le moins souvent possible. J’étais quant à moi – en attendant l’évolution d’une situation qui désormais se comptait en années - chargée de m’occuper de l’entretien de la propriété que les Debreuil continuaient de mettre à ma disposition. Quand ils étaient de passage dans la région, je me faisais un plaisir de les héberger.

Je me garai dans la cour abandonnée aux herbes et sortis de la voiture prudemment. Sous l’auvent en piteux état, des paires de baskets étaient soigneusement alignées. En plaquant mes yeux contre le carreau, j’aperçus des meubles sommaires, un semblant de cuisine, pas d’écran, ni de télé.

En faisant le tour et en furetant, certaines choses me surprirent et me paniquèrent même un peu. Je fus saisie par d’horribles résurgences, un raz-de-marée d’images provoquant ma paralysie. Je regardais effrayée ces grandes quantités de pots de terre cuite semés en pagaille derrière le mobil-home. Amas infinis dans lesquels tentaient de résister quelques plantes. Le choc était violent. Je me revoyais en Touraine des années plus tôt, allongée dans une chaise longue, tandis que Paul piaffait en tenue de jardinage, lui dont la fébrilité et l’enthousiasme pour des projets farfelus me rendaient malade.

A cette époque, il s’était découvert la main verte. Il entreposait les pots n’importe où, dehors ou dedans, jusqu’au pied de notre lit. Hyacinthes, hortensias, tulipes, pivoines, ancolies, roses, anthuriums, vigne, azalées, lauriers, rhododendrons, il dépensait sans compter. Il ne voulait rien savoir. Alors que je lui demandais la raison de cette orgie végétale, il se contentait de humer une botte d’oignons, de contempler béatement un insecte, puis il disparaissait pour ne réapparaître qu’à la nuit tombée. Je désirais me persuader que cette nouvelle passion constituait une espèce de succédané au métier d’ingénieur botaniste qu’il avait dû arrêter, et que cela lui était bénéfique. Marcotter, biner, dépoter, rempoter, sarcler ne pouvait-il pas donc lui rendre une certaine sérénité, une paix de vivre ? Mais cette marotte n’avait pas duré. Il avait fini par tout délaisser, et son jardin avait disparu dans un pitoyable chaos de pourriture verte.

M’éloignant du bungalow, je me mis à errer à travers son lopin en friche. Apparemment il avait recommencé le même gâchis innommable.

Je me souvins aussi qu’un jour, quand nous étions là-bas, dans la campagne des bords de Loire, il s’était mis en tête d’arracher un bouleau qui gênait au bord de l’allée. Dans cette période, il commençait d’avoir une réelle dévotion pour la nature. Chassant ses remords, il avait abattu le tronc à coups de hache, puis creusé un cratère afin de dégager les racines de l’arbre assez volumineux avec sa pioche. Je l’observais depuis la fenêtre tourner autour de la souche tel un véritable taureau obnubilé par la muleta. Ce travail s’avérait harassant. Mais mon mari n’en démordait pas. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, il s’enfonçait dans son trou. Il ressortait, se reposait quelques instants, puis ressautait à l’intérieur. Quant à moi, j’ouvrais la fenêtre, je lui criais : « Arrête Paul ! Tu vas te briser les reins ! » Peine perdue, il ne m’entendait pas. Il ne faisait même pas semblant. Il était si têtu et concentré sur la souche, pour avoir raison d’elle autant que la mort a raison de la vie, que rien ne lui faisait relever la tête. La crasse avait envahi ses bras, son torse, jusqu’à sa figure diaboliquement charbonneuse. Il s’affairait, cognait, abattait toute sa force contre les racines. Comme à la chasse, comme à la guerre, pas de quartier.

Hideux, perlant de sueur, quand il surgissait exténué et irascible, j’avais l’impression d’assister de loin, sans le bruit des coups et des cris de rage, à la danse d’un damné. Puis à nouveau il repartait, il ressautait dans le trou, comme avalé par les entrailles de la Terre. La nature avait amassé ses forces contre lui. Elles sont dures dans ce cas, les racines. Ses coups de pioche ne marquaient plus, et les cordes végétales en profondeur s’avéraient énormes et plus coriaces que jamais. Le crépuscule venait d’enflammer l’horizon, pommelé de quelques stratus et bordé d’écharpes mauves.

Curieuse, je finis par sortir dehors alors que la nuit tombait. Je perçus des rires étouffés, et en me rapprochant, cela ressemblait plutôt à de la rage et des glapissements au fond du trou. On aurait pu croire, à constater mon hésitation, que je m’attendais à voir là-dedans une bête. Une bête prisonnière. Il était aussi hors de question de me salir.

« Tu n’as pas fini ? Hé oh ! Paul ? »

Pour toute réponse, je perçus des grognements un peu las qui me firent sursauter. La lampe de mon téléphone se braqua sur ce qui remuait tout au fond. Dans le rond de lumière, je pus prendre la mesure de l’ampleur du carnage. Les ombres déchirées couraient sur les flancs de ce qui était devenu comme un énorme terrier. Paul était couché, et son corps quasi nu s’enroulait autour d’une grosse racine. Il se reposait. Mon arrivée le rappela à son labeur. Il se remit à tirer. Et chaque fois qu’un craquement retentissait, je pensais qu’il en avait fini. Le pauvre végétal, réduit à peu de chose au tréfonds de la terre, - à une simple et grossière racine, ne cessait de couiner. Tout en courbure, mon mari recroquevillé, près de perdre la partie, ressemblait pour sa part avec ses bourrelets maculés à une grosse larve blanche digérant son plant de chlorophylle. Il bougeait à peine, geignait, gigotait, travaillait, mâchait. Un moment, il se releva. Il saisit sa pioche, la souleva haut, et je vis briller la lame sous le premier rayon de lune. La pioche zébra l’air, rageuse. Quantité de terre vola dans la pénombre, hors du trou. Je me reculai, consternée.

Enfin Paul Debreuil surgit de son cratère tel un diable. Il était essoufflé, il avait les traits émaciés, malmenés par l’effort, des saletés plein les dents, les yeux piqués, les cheveux vermillon, les muscles luisants. L’argile s’était liquéfiée au contact de la sueur : sa figure osseuse était devenue un masque lumineux dans le rai lunaire, une face de sauvage tordue, épuisée, inquiétante. J’eus malgré moi un réflexe de peur. Paul tenait une partie de la souche dans son poing, comme un scalp, mais il n’en avait pas fini. Il devait s’enfoncer encore. D’exaspération, hoquetant, je le quittai et retournai dans la maison. Je le laissai à son entêtement et à son sort dans la nuit.

Azay-le-Rideau, Touraine, 2009

Il prend au hasard une feuille de vigne bistre et l’étudie avidement. Il a encore changé. Il alterne des périodes d’hypersomnie et d’autres d’insomnie. Je l’entends encore d’ici, c’est une logorrhée souvent incohérente :

– Il nous faudrait plus grand, Diana. Je pourrai frôler les hautes graminées, je pourrai pêcher dans les fossés, je traverserai les bois, je me joindrai aux brumes du matin en haut du petit tertre. Ils seraient avec moi.

– Mais de quoi parles-tu ? Qui sera avec toi ? Tu parles de cultiver ou de te balader ?

Il sort alors un petit tuyau de bambou de sa poche et souffle de dedans. C’est vrai, il a redécouvert l’art du sifflet. Mais les sons stridents et entêtés qu’il produit ne me font plus rire.

Nous nous promenons sur les bords de l’Indre, moi en vélo, lui à pied. Je fixe tantôt les mauvaises pierres du chemin, tantôt le profil de Paul, remarquant au passage qu’il a forci des épaules et du cou, lui qui était si gringalet quand je l’ai connu. A présent, sa sveltesse, presque sa robustesse, m’étonne. Son visage s’est creusé et a pris un tour angulaire. Il mange beaucoup de viande en ce moment, c’en est même une folie, c’est son bonheur, mordre dans du steak, dévorer saucisses, poulet, côte d’agneau ou de bœuf, couenne de porc. Cela a dû muscler ses mâchoires. Le viandard n’est pourtant pas un être à la mode.

Trottinant posément alors que je pédale, mon mari qui vient de jeter son sifflet dans le fossé comme une vulgaire peau d’orange, a le regard fixe vers l’horizon. Il me semble soudain, – c’est une sensation étrange et unique, que ce n’est pas lui – pas le vrai Paul. Comme un décalage entre lui et ses pensées.

– Je prendrai le sentier escarpé où il y a toujours des champignons et du sureau en pagaille, enfin, le sureau, c’est plus loin, ou avant, oh, je ne sais plus, annone-t-il en accélérant le pas. J’ai toujours les pieds dans la tourbe mais ça vaut le coup, la tourbe fait du bien aux membres endoloris après une journée de course.

Je secoue la tête d’incompréhension, sans me départir de ma bienveillance. Je remarque qu’il a de toutes petites foulées et qu’il court le torse exagérément droit. Ses pas résonnent sur la terre battue. Un bruit mat. Il donne de brusques coups de tête vers le ciel et du côté de la rivière, chaque fois que surgit un croassement ou bien un clapotis de carpe.

– Ce sont des nouvelles baskets ?

– Oui, les autres étaient trop petites.

Un chat sort des herbes. L’animal courbe l’échine de crainte, zigzague à droite, à gauche.

– Animal nuisible, commente Paul.

– Animal sympathique, rétorqué-je.

A peine ai-je terminé ma répartie que Paul s’écarte et saute par-dessus une haie. Quel bond magnifique. Jamais je ne l’aurais pensé aussi leste, lui qui a terminé à la Défense sur les rotules, et qui peut avoir des coups de pompe. Et puis souple et affûté il ne l’est guère au lit, en ce moment. Il disparaît de ma vue. Je continue de rouler, lasse de ses initiatives fantasques. Il surgit à nouveau, ressaute dans le champ. J’ai peine à le suivre, son train a de beaucoup accéléré. Ses bonds sont spectaculaires, énergiques, légers. Tout à coup il se retourne et crie :

– Diana, un petit rafraîchissement ?

Paul désigne la rivière. En clin d’œil, il a sauté tout habillé dans les reflets scintillants.

– Paul, tu es dingue ! Paul !

Ma consternation est à son comble. Il extravague pour de bon.

Mais je n’ai pas le temps de continuer de crier. Paul se débat à la surface, et ses mouvements sont confus. On dirait qu’il patauge. Mon ordre est parti, entre colère et dépit.

– Paul, arrête ça ! Tu es fou. Tu te donnes en spectacle. Vraiment c’est n’importe quoi !

– Diana ! crie-t-il, au secours !

Je suis stupéfaite. Mes trépignements n’y font rien.

– Mais qu’est-ce qui se passe ? Reviens !

– Je n’y arrive pas !

– Mais merde, arrête tes bêtises ! Tu sais nager. Ce n’est pas à toi que je vais dire ça. T’as fait tes preuves, je crois !

– Diana, au secours ! Je n’y arrive pas !

– Paul !

– Diana !

Il ne plaisantait pas. Ses mouvements puissants ce jour-là continuaient de brasser l’eau sans aucune efficacité. Sa tête se mit à disparaître sous l’onde. Je le vis boire la tasse. Il se noyait bel et bien. Mon vélo était par terre. J’étais debout, sur la berge, le sang aux tempes, de la fureur dans les veines, des hurlements plein la gorge. Il y avait cette vase et ces herbes spongieuses au bord de l’eau qui me faisaient horreur. Mais Paul hoquetait. J’avais dû quitter mes chaussures précipitamment. J’avais dû sauter.

Le fracas de l’eau m’avait paru insupportable.

– Il est cinglé, Charles, je n’en peux plus. Il s’est jeté à l’eau, première chose, et ensuite sur la berge, il m’a ânonné qu’il s’excusait et qu’il ne savait plus nager. Vous le voyez, lui qui s’en est sorti en nageant plus de trois heures quand il a eu son accident ?

Je quittai la zone des pots en déliquescence. J’arpentais à présent la clairière. Mes pensées vagabondaient, entrecoupées de souvenirs mâtinés de stress. Je manquai de me tordre les chevilles à cause des trous, de me couper au contact des ferrailles enfoncées dans le sol, dissimulées par les herbes folles. J’accélérai. Je ne voulais surtout pas qu’il me voie ici, chez lui, dans son repaire.

Soudain j’étouffai un cri. Au détour d’un amoncellement de bois mort, mon regard avait croisé des formes sombres clouées sur des planches. On eût dit des membranes desséchées. Je devinai des peaux de petits animaux, serpents, orvets, lézards, batraciens. Aucun doute, c’en était dégoûtant. Il avait recommencé ses lubies infernales. Une anecdote me revint tout d’un coup. Une fois, dans notre maison précédente, à Azay, près de Tours, des gendarmes étaient passés. Une plainte avait été déposée dans le voisinage, ils enquêtaient sur des disparitions de chats. J’étais seule ce jour là. Quand j’avais raconté leur visite à Paul, celui-ci n’avait pas bronché. Quelque temps plus tard, je l’apercevais au loin transportant quelque chose qui pendait au bout de sa paume, ressemblant à de la fourrure grise : « Des peaux de lapin ! » qu’il m’avait lancé. Des peaux de lapin, avec une queue bien longue… Sur le moment je n’avais pas fait le rapprochement avec l’enquête de voisinage. C’était moi qui à Tours rapportais de quoi nous nourrir. Paul vaquait, et du moment qu’il avait l’air d’aller un peu mieux, à mes yeux c’était le principal.

De dégoût, mon regard se détourna de ce fatras de peaux en train de pourrir au soleil. Aujourd’hui, plus question de me mêler de tout cela. Paul se débrouillait. J’accélérai encore le pas. Je m’éloignai au plus vite. Je courus presque vers la voiture, la nausée à fleur de lèvres, et comme à fleur de souvenirs.

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