LXXIII. Machinations dans l'ombre

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Aussi brusquement qu'elle y était entrée, Saylin se sentit éjectée du souvenir. L'espace d'un instant, elle erra à nouveau dans les tourbillons de la mémoire du Chaos avant de retomber lourdement sur les chemins qu'elle avait arpenté quelques minutes auparavant. L'esprit encore embrouillé, elle peina à se relever, à remettre ses idées en place. Quand la signification de ce qu'elle avait vu s'incrusta dans sa tête, la jeune fille se détourna avec précipitation de ce souvenir qui l'avait attirée. 

Leur théorie était juste : Kazroka, chargée de veiller sur le Chaos, s'était peu à peu laissée corrompre par ses idées, jusqu'à les adopter, devenir sa servante, détruire sa propre terre. Alors qu'elle aurait dû la détester pour cela, pour les malheurs que sa faiblesse avait engendrés, elle n'y parvenait pas. Aucune haine ne tintait en elle. Saylin comprenait. Elle comprenait que cette déesse, seule pour l'éternité avec la Chaos, avait fini par flancher. N'importe quel être l'aurait fait. Si même la déesse du courage n'avait pu résister sous les assauts de cette entité malveillante, qui aurait pu ?

Les dieux, tous ensemble, avaient fait le mauvais choix. Saylin ne les détestait pas davantage pour autant. Malgré la terrible erreur, l'erreur irréparable qu'ils avaient commise, elle ne parvenait pas à leur en vouloir. Ils avaient fait ce qu'ils croyaient juste, mais...Mais sitôt, la solution à leurs problèmes trouvée, ils s'étaient empressé de s'en détourner, de s'en désintéresser... Comment Kazroka aurait-elle pu mettre en tort les paroles du Chaos dans ces conditions ? 

Alors qu'elle était toujours plantée dans les chemins du souvenir de son ennemi, les pensées de la Siffleuse dévièrent vers Maya. Maya, qui, malgré le lien fort qu’elle avait entretenu avec sa déesse, n'avait pas eu vent des sombres machinations du Chaos. Elle n'en avait pas eu vent car Aïa elle-même ne le savait pas. Les autres dieux n'avaient pas daigné rendre visite à Kazroka, l'avaient laissé à son sort. Et désormais, l’Équilibre s'apprêtait à être rompu. 

Cette idée redonna de la vigueur à Saylin. Comme soudain réveillée, elle redressa la tête et s'élança sur les sentiers tortueux, à la recherche de la clé, qui mettrait en échec le Chaos, libérerait Maëross et Kazroka. Mais cette clé existait-elle seulement ? Courait-elle depuis tout ce temps après un rêve chimérique ? Non. Connaît ton ennemi, voilà la clé. Il y en a forcément une... Sinon, notre quête s'arrête là. Chaque être a un point faible, même les plus puissants... Je dois le trouver.

Sans cesser de courir, la jeune fille traversa les âges, l'espace... Aucun souvenir ne l'appelait. Pourtant, sans même y plonger, elle remarqua le moment où Kazroka avait détruit le cinquième anneau, sous prétexte de catastrophe naturelle. Le mental du Chaos avait changé, s'était fait plus envahissant, téméraire, sûr de lui. Dorénavant, ses souvenirs ne rôdaient plus que dans des immensités noires, mais parfois, tâtaient à la lumière du Rideau. C'est à cet instant que le Chaos avait été véritablement libéré sur les Quatre anneaux. A cet instant, des siècles auparavant. Leur quête avait commencé bien avant leur naissance. Durant des centaines d'années, le Chaos avait répandu son influence avant qu'Arse ne sonne enfin l'alerte. Cette vérité déstabilisait Saylin davantage qu'elle ne le laissait paraître. Comment, durant des centaines d'années, personne n'avait-il été au courant de ce qui se tramait dans l'ombre ? Comment se faisait-il que ce pourquoi ils se battaient aujourd'hui était né au temps de leurs ancêtre éloignés ? Le monde était-il aussi naïf ? 

Oui. Jusqu'à ce que je rencontre Arse, je n'avais aucune idée de ce qu'était la violence, ni même le concept de méchanceté. J'avais grandi éloignée du Chaos, à l'abri de ses méfaits, comme nos ancêtres, qui ne se sont pas rendu compte de son arrivée...

Saylin avait envie de hurler au monde entier sa bêtise. Seul un jeune lézard avait osé... Elle n'était pas comme lui, elle le savait. Mais elle ne pouvait s'empêcher d'admirer le courage dont il avait fait preuve. Avec du recul, c'est cette fuite, dont son ami le Vent l'avait prévenu, qui avait sauvé le monde jusqu'à maintenant. S'il ne l'avait pas trouvée, les bergers aurait sans doute laissé Arse agoniser dans l'herbe des prés, et ainsi causer la mort du dernier des Calcinés. Toute leur quête ne reposait que sur un bienheureux concours de circonstances... 

Cette pensée gravée à jamais dans son esprit, Saylin poursuivit sa course. Les souvenirs se faisaient de plus en plus imposants, de plus en plus puissants. L'aura de Mal qu'ils dégageaient s'intensifiait au fur et à mesure du temps, au même rythme que l'influence du Chaos se répandait. Les gnomes venaient sans doute d'envahir une partie du Quatrième Anneau, avec l'accord de Silassia, qui avait sûrement daigné jeter un coup d’œil à la prétendue malheureuse situation de sa sœur, sans s'attarder sur son prisonnier. 

Le Chaos venait de trouver un foyer, une base, où il pourrait répandre ses idéaux, ses sombres desseins...

Le temps passait vite, une période plutôt calme, les préparatifs de ce qui deviendra la puissante civilisation gnome. Puis le début de la guerre, sous prétexte de l'extension de la population. Les machines de guerre de plus en plus puissantes, les caporaux-machinistes sous influence complète de leur déesse, et donc du Chaos. Un plan brillamment mené, Saylin ne pouvait qu l'admettre. Victoire sur victoire, le territoire s'était étendu, les lézards, peu organisés, sauvages, n'avaient eu aucune chance. 

Puis, sur le bord du chemin, Saylin ressentit, dans l'un des souvenirs, une présence qu'elle connaissait, qu'elle avait déjà perçue, bienveillante et sage. En quelques secondes, son esprit pressé par l'urgence de la situation, parvint à mettre un mot sur cette énergie. Aëstelle. Dans ce souvenir-ci, Aëstelle venait au monde. Mais pourquoi figurait-elle dans la mémoire du Chaos ? 

En poursuivant son avancée, Saylin ressentit à nouveau l'énergie vitale de la gnome. Elle effleura ce souvenir, en surface mais assez pour comprendre ce qui s'y déroulait. Aëstelle était envoyée, encore enfant, dans la cité d'Aïane, comme une orpheline vouée à un grand destin et différente de son peuple. La suite, Saylin la connaissait, du moins, croyait la connaître. La gnome avait grandi comme une Reflétée, développé un lien puissant avec Aïa, jusqu'à atteindre le rang d'Immaculé aux côtés de Maëross. Mais pourquoi ? Aëstelle était bonne, fidèle au premier anneau, non au Chaos. Victime des agissements de son peuple, et de Maëross. Alors pourquoi donner une alliée de taille aux forces du Bien ? 

Comme un coup de tonnerre qui la fauchait dans sa course, la vérité éclata dans son esprit. Aëstelle avait servi de messager. De moyen de transport. En elle, le Chaos était monté vers Aïane, avait délaissé la gnome et œuvré pour dominer Maëross. Et personne, à nouveau, ne s'en était rendu compte, même pas Aëstelle... Le plan de l'entité était si bien pensé qu'à chaque pas, Saylin désespérait d'y trouver une faille. Depuis la nuit des temps, le Chaos avait prévu, minutieusement, le déroulement de chaque étape afin d'avoir le plus de puissance et d'influence le jour venu. Seulement, la survie et la fuite d'Arse l'avait contrecarré. Pas pour longtemps, mais assez afin de le déstabiliser. Un jeu de chat et souris s'était mis en place, dont la fin de partie se déroulait aujourd’hui. 

Il était temps de trouver la faille, la faille qui inverserait le cours du jeu. 

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