VI. Sang guerrier

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Arse suivait Saylin en silence depuis plusieurs heures. L'étroit sentier qu'ils empruntaient serpentait en pente raide sur le flanc du Pic qui descendait dans la vallée. Plus les hauteurs s'éloignaient, plus la végétation se faisait luxuriante. Délaissant les roches sèches et anguleuse, le chemin s'entourait peu à peu de hautes herbes, parsemées de quelques conifères. Ici et là, Arse entendait des grognements et des bruits de cavalcade, sans doute des animaux de la région. Bientôt, il aperçut, en contrebas, plusieurs hameaux, espacés les uns des autres par de petits bois et dont la population ressemblait à une colonie de fourmis, grouillant et s'activant dans tous les sens. Leur sentier semblait mener droit au cœur du village le plus proche. Saylin n'avait pas sourcillé à cette vision et continuait de marcher d'un pas décidé, sa cape violette voletant à ses côtés. Arse sortit de ses pensées et allongea sa foulée pour la rejoindre. La lumière du Rideau déclinait, se faisait plus tamisée et le froid prenait peu à peu possession de la vallée. Il s'insinuait entre les écailles brûlées du lézard, qui, en retour, faisaient appel à leur feu intérieur pour le chasser.

"Il serait peut-être temps de nous arrêter, déclara-t-il, le regard fixé sur le Rideau.

- Nous avons encore le temps d'atteindre la forêt de la tribu, nous y trouverons un abri, répliqua Saylin.

- Comme tu voudras, soupira le lézard."

Il accéléra encore le pas, désireux d'atteindre le bois en premier. Arse avait l'habitude de diriger et de guider ses compagnons, il ne souhaitait pas changer ses coutumes. Il partit donc, presque en courant, sous le regard amusé de Saylin qui ne comprenait pas qu'un être puisse contenir tant de fierté.

La pénombre prenait place quand Arse sentit un épais tapis d'humus sous ses griffes. Chez lui, la végétation était souffrante, étouffée par la chaleur tandis que ces arbres trônaient tels des rois. Ils étaient immenses, leurs branches majestueuses hérissées d'aiguilles d'une couleur verte chatoyante. Arse n'aurait su dire leur nombre. La nature les avait disséminés avec une harmonie parfaite. Cette forêt lui inspirait une fraîcheur et un renouveau éternel mais aussi un désagréable sentiment d'infériorité. Il n'aimait pas la manière dont ces mastodontes le dominaient et se sentit bientôt écrasé par leur imposante prestance. Inconsciemment, le lézard se tint bien droit et leva le menton, dans une attitude fière, presque altière, refusant de baisser les yeux devant ces êtres qui n'étaient, finalement, que des arbres.

C'est donc avec une attitude hautaine qu'il s'engagea plus profondément dans le bois, à la recherche d'une quelconque créature comestible. De nombreuses traces parcouraient le sol mousseux, et le Calciné n'en reconnut aucune. Il s'enfonça dans le domaine sylvestre, sur la piste d'une bête qui laissait sur son passage de profondes marques de pattes. Suivre l'animal n'était pas chose aisée mais son odeur musquée était si prenante aux narines d'Arse qu'il parvint sans problèmes à se faufiler entre les énormes troncs jusqu'à l'apercevoir.

La créature était colossale. Montée sur quatre pattes courtaudes mais robustes, son corps était recouvert d'une épaisse fourrure acajou, hirsute et inégale. Son énorme tête était surmontée de deux cornes sur les côtés de son crâne et deux défenses, encore plus imposantes, dépassaient de sa gueule, se recourbant vers ses oreilles. Ses deux petits yeux brillaient dans la pénombre d'un éclat ambré, comportant une étrange lueur d'intelligence, une intelligence sauvage et instinctive. Son museau se terminait par un large groin, entaillé de toutes parts, témoin de sa force et des épreuves endurées. À sa vue, Arse se réfugia derrière le tronc le plus proche, réfléchissant à un plan. Silencieusement et à contrecœur, le lézard entreprit d'escalader le sapin qui le cachait, espérant ainsi avoir une vue d'ensemble sur la situation et pouvoir prendre par surprise le monstre. La taille de la bête l'attirait inexorablement et Arse se retenait de ne pas lui foncer dessus en hurlant pour l'honneur.

Arrivé en haut, les mains pleines de résine, le lézard réfléchit à un plan d'attaque. Il arracha une branche fine mais bardée d'épines et la tint fermement. Il jeta à nouveau un regard vers la créature, plein de tentation. Puis, n'y tenant plus, il arracha quelques autres branches et sauta de l'arbre en direction de sa proie. Il atterrit dans une onde de choc, un genou au sol mais un sourire aux lèvres. Immédiatement, le mastodonte se retourna dans sa direction, ses yeux brillants de rage et de détresse tandis que ses lourds sabots frottaient un à un le sol. Lorsqu'il lança sa charge, Arse était prêt. Il roula sur le côté, évitant de justesse le martèlement meurtrier des sabots. Il fit ensuite appel au brasier qui crépitait en lui et attendit que les flammes viennent lui lécher la main. Le bâton qu'elle tenait s'embrasa aussitôt. Le lézard, son arme à la main, fonça sur le sanglier qui venait à peine de reprendre ses esprits après sa course effrénée, ayant abattu quelques immenses arbres au passage. Attaquant par le flanc, Arse planta de toutes ses forces le bout de bois incandescent dans la chair de l'animal, lui arrachant un cri de douleur. Cependant, il se ressaisit aussitôt et, malgré la douleur qui lui troublait l'esprit, balança son énorme tête en tout sens, espérant empaler le frêle reptile de ses défenses immaculées. L'adrénaline et la furie du combat avaient atteint Arse, qui se sentait désormais dans son élément. Il esquivait avec aisance et fluidité les attaques imprévisibles du monstre et, enflammant une nouvelle branche, la planta sur l'autre flanc de la bête. Le pelage de celle-ci prit bientôt feu, de chaque côté de son immense dos. L'animal se roula dans le tapis d'humus et d'aiguilles pour tenter de les éteindre. Le sang d'Arse ne fit qu'un tour à la vue de cette occasion. Il sauta sur le ventre désormais découvert de la créature, saisissant et embrasant sa dernière branche. Aussi vif et agile qu'une flamme, il planta son arme, en haut de la chair tendre du ventre de la bête, lui retirant un râle rauque. Arse sauta au sol tandis que les membres du sanglier s'arrêtaient lentement de bouger. La vie la quitta bientôt et la clairière dévastée redevint silencieuse. Encore empli de la fureur du combat, le lézard se sentit observé et tourna, dans un geste rageur, comme une bête sauvage autour de sa proie, le regard fixé sur les arbres dans lesquels il n'avait aucune confiance. Pourtant, en les parcourant de ses yeux, il comprit que ce n'était pas eux qui le scrutait. Il distingua, au sommet d'un des immenses sapins, une silhouette fine, enrobée d'un tissu violet. Saylin !

En comprenant que son ami l'avait trouvé, elle fit une moue que le lézard ne parvint pas à interpréter et descendit prudemment de l'arbre où elle était perchée.

"Beau combat, lâcha-t-elle sans entrain en passant devant Arse."

Celui-ci n'en croyait pas ses yeux, il n'avait pas bougé d'un pouce, bouche bée. Elle l'avait rattrapé et retrouvé, vu son combat, et ne l'avait pas aidé ? Jamais un lézard n'aurait agi de la sorte, les "humains" étaient décidément de bien étranges créatures.

Il la rejoignit auprès de sa proie et la trouva pelotonné contre sa fourrure, le regard dans le vague. Elle avait enlevé sa capuche mais faisait attention à ne pas le regarder dans les yeux. Elle était malheureuse pour la bête et pour la forêt saccagée mais tentait de contenir sa douleur. En la voyant ainsi, Arse reprit entièrement ses esprits et contempla le résultat de sa fougue.

Du sang tachait par flaque le tapis de mousse et les arbres alentours. Ces derniers étaient, pour la plupart, abattus, dans la charge frénétique de la bête. Cet endroit auparavant si calme et apaisant ressemblait désormais à une terre dévastée par un cataclysme. Elle ressemblait à son pays d'origine. Le lézard reporta son attention sur ses mains et, sans un mot, s'étonna de la quantité de sang, rougeâtre et épais, qui les recouvrait. Il avait l'impression d'être devenu aveugle un instant, la rage du combat ayant remplacé son esprit. Il ne parvenait même plus à se souvenir pourquoi il avait tué cet animal ? Pour se nourrir sans doute mais, dans un coin de son âme, une voix lui susurrait qu'il l'avait tué pour sa taille et pour l'honneur que la victoire de ce combat lui rapporterait. Il n'arrivait pas à ignorer cette voix car il savait qu'elle avait raison.

Le guerrier s'agenouilla auprès de Saylin et lui posa une main sur l'épaule, conscient de sa douleur. Puis, assumant ses actes, il attrapa délicatement le menton frêle de la jeune fille et orienta son visage vers lui. Il planta ensuite son regard dans le sien, toujours d'un bleu pâle, sans reflets, et lui demanda dans un murmure : "Que vois-tu ?"

Elle comprit immédiatement la détresse intérieure de son ami, les remords qui le rongeaient et lui fut infiniment reconnaissante de son geste. Elle préférait cette franchise fière et pourtant délicate à un long discours semé d'excuses inutiles. Il n'y avait aucune excuse dans son esprit, seulement du courage.

La jeune fille ne répondit pas.

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