Un regard dit souvent ce qu'on n'ose exprimer

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 Midi. Nous nous retrouvons devant la gare, passons nos tickets, et montons dans le train. Par chance, il n’y a personne. Le wagon est presque vide. Les sièges sont poussiéreux mais en bon état. J’imagine que cette destination n’est pas très prisée… La maison familiale de Nakashima est en effet dans une campagne reculée, surplombant un petit village de pêcheurs. Le trajet est censé durer trois heures. Cela va être long... En arrivant dans le wagon je m’assois à côté de la vitre et Nakashima se pose en face de moi.

  • Le wagon est presque vide, il y a plein de places, t’es obligée de me coller ?
  • Hein ?! Mais ce serait bizarre, autant profiter du voyage ensemble !

Profiter du voyage… Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Ce n’est certes pas une mauvaise chose, mais ce n’est pas le quotidien auquel j’aspire…

  • Dis… T’arrêtes pas de me rejeter… J’en étais sûre, tu me détestes, c’est ça ?
  • (Sans détourner le regard de la vitre) Je te l’ai déjà dit, je ne t’aime pas, et je ne te déteste pas.
  • Alors pourquoi tu m’as aidée ?
  • De quoi tu parles ?
  • (En souriant timidement) De Iroiro-senpai ! Elle a changé de chambre sans dire un mot ! Je ne sais pas ce que tu as fait, mais je suis sûre que tu y es pour quelque chose !
  • ...
  • Ce silence veut tout dire... Le pendentif, tu l’as pas trouvé par terre, hein ? C’est Iroiro-senpai qui l’avait pris n’est-ce pas ?
  • … Disons que j’avais mes raisons…
  • Je te remercie… Yamatori… dit-elle en levant la tête.

Un énorme sourire orne son visage. Il a l’air sincère, de provenir du cœur. Ses yeux verts pétillent. Ils brillent tellement que je pourrais presque sentir leur éclat sur moi. Devant tant de reconnaissance, je n’ai d’autre choix que de me retourner vers la vitre et de faire comme si de rien n’était.



***



 Il est quinze heures. Après avoir déjeuné dans le train et attendu très longtemps, nous sommes enfin arrivés à destination. La gare est modeste. Le village est plus loin à une vingtaine de minutes de marche.

  • C’est vraiment la campagne ici... dis-je de manière complètement inintéressée.
  • Oui, mais au moins c’est calme, les gens sont gentils et l’air de la mer est pur et rafraîchissant !
  • T’as l’air de beaucoup aimer cet endroit…
  • Bien sûr, c’est ici que j’ai grandi ! J’ai tant de souvenirs…
  • Bah… c’est vrai que c’est un bel endroit…
  • Tu vois la maison là-bas ? C’est la mienne ! dit-elle en désignant du doigt.

En suivant son doigt, je vois le bâtiment au loin. Mais bon sang, nous sommes à au moins un quart d’heure du village, et on peut déjà apercevoir sa maison ?! Quel genre de famille possède-t-elle ?! Cela me dépasse, moi qui ai toujours vécu modestement, je ne pourrai jamais comprendre...

  • Ah, on arrive !

 Le village est en pleine effervescence, on croirait voir une version miniature et moins moderne de la Cité Étudiante. Il ressemble à un véritable village de jeux-vidéo. Les paysans ont des métiers humbles mais pas moins essentiels : des bûcherons, des artisans, des pêcheurs, des marchands… Ils ont l’air heureux. Ils mènent une vie simple. S’il n’y avait pas le travail, cela aurait été la vie parfaite pour moi.  Alors que nous parcourons le village pour rejoindre la maison, Nakashima salue chaque habitant. C’est une véritable célébrité locale. Il est peu commun de la voir ainsi. Elle qui d’habitude est plutôt du genre à s’adapter aux autres, elle se montre plus hardie, plus confiante.

  • T’es connue par ici…
  • Oui ! C’est normal, tous ces gens ont bien pris soin de moi quand j’étais jeune, alors je leur suis reconnaissante !

 Parfois, j’en viens à envier ceux qui ont eu une enfance aussi douce et mielleuse. Il est toujours réconfortant de repenser à ces bons moments dans nos souvenirs. Malheureusement, je ne crois pas avoir déjà eu de bons moments dans mon enfance. Et même si j’en avais eu, cela n’a aucune espèce d’importance et c’est mieux ainsi. Avoir une enfance merveilleuse est trompeur. On est gentil, on est joyeux, on a un fort sens de la justice. Mais le monde n’est ni gentil, ni joyeux, ni juste. La désillusion est souvent brutale. Le bonheur n’est qu’une chimère que tout le monde aspire à effleurer sans avoir conscience qu’elle est intangible.  Alors que je cogite sur ce sujet, quelque chose attire mon attention. Il s’agit d’un homme à capuche. Il semble se cacher de quelqu’un. Il n’y a visiblement que moi qui l’ai remarqué. Après l’avoir dépassé, je me retourne pour voir ce qu’il fait. Il n’est plus là.

  • Qu’est-ce qu’il y a ? me demande Nakashima.
  • Non, rien… réponds-je machinalement.

 Nous arrivons finalement devant sa maison. Elle est ridiculement grande. Le jardin a l’air de faire la taille du village et le bâtiment n’a rien à lui envier… C’est impressionnant. Une servante nous accueille. Ils ont même des servantes et des majordomes…

  • Je vous souhaite la bienvenue, Mademoiselle Aiko, Monsieur Yamatori.
  • Bonjour, Maria ! se réjouit Nakashima.
  • Bonjour, dis-je froidement en inclinant légèrement la tête.

Au loin, j’entends une grosse voix rire. Je sais déjà qui c’est… Il court vers sa fille et la prend dans ses bras avant de la serrer de toutes ses forces, comme s’il serrait un coussin.

  • Aiko ! Ça faisait longtemps ! Tu vas bien ?
  • Oui, Papa, mais arrête, c’est embarrassant ! répond-elle avec difficulté.
  • Ah oui c’est vrai, on a un invité de marque aujourd’hui ! Ha ha !!

Il se dirige alors vers moi. Je fais tout mon possible pour ne pas qu’il m’attrape mais en vain, il m’agrippe aussi fort qu’il le peut, c’est très déplaisant.

  • Alors, ça va ? Tu as bien pris soin de ma fille ? Ha ha !
  • Comme vous le voyez, elle va bien, réponds-je avec autant de difficulté qu’en avait eu Nakashima.

Le président a l’air beaucoup plus amical qu’à notre première rencontre. Je n’aime pas les gens trop amicaux, car alors il cherchent à sympathiser avec moi, et c’est la dernière chose dont j’ai envie.

  • Ha ha !! Oui, je vois ça ! Alors, chérie tu viens dire bonjour ?

 C’est alors qu’une silhouette apparaît à l’entrée. Il s’agit d’une femme, sûrement la mère de Nakashima. Plutôt belle, ses cheveux attachés en chignon sont d'un chatin clair sublime. Elle porte un yukata* blanc avec des motifs de fleurs vertes assorties à ses yeux. Son regard est froid. On croirait voir une fusion de Fuyuno et moi-même. Elle s’approche de Nakashima d’un pas gracieux et plein de légèreté puis lui adresse un sourire magnifique.

  • Bonjour, Aiko, je suis heureuse de te voir.
  • Moi aussi maman ! dit-elle en sautant dans les bras de sa génitrice.

Une fois les retrouvailles terminées, la mère s’approche de moi. Nous faisons la même taille, je n’ai donc pas besoin de baisser la tête pour la regarder. Un effort en moins, voilà qui est parfait. Elle me fixe un moment puis se décide à se présenter.

  • Bonjour, je suis Nakashima Murasaki.
  • (En inclinant légèrement la tête) Je suis Yamatori Kei.
  • Je sais, mon mari m’a assez répété ton nom… C’est donc toi le fameux Yamatori…
  • Oui.
  • Je vois.

 Ses yeux sont l'incarnation même du mépris. Elle ne me porte pas dans son cœur, c’est certain. Quoi qu’il en soit, elle part comme elle est arrivée : avec grâce et légèreté. Étrangement, je ressens une sorte de compassion pour cette femme. Comme si je la comprenais. Cette lueur dans son regard, elle m’est familière. J’ignore si nous sommes semblables, et à vrai dire cela ne m’intéresse pas, mais cette sensation m’intrigue.

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