Chapitre Ultime : Le prix du labeur

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 Nous sommes quelques jours après l'attaque menée contre les miens, et je me trouve dans une partie de l'île qui m'est encore inconnue. Des pierres sont dressées, et forment un cercle immense tout autour du magicien et de ma propre personne. Un dialogue s'engage :

« Aujourd'hui je vais aiguiser tes réflexes. Quand tu gagneras en notoriété, et que tu auras libéré des peuples des œillères qu'ils portent, bien des menaces vont se mettre à planer sur toi. Des assassins seront vraisemblablement engagés pour te détruire, et les traîtres pourront emplir tes rangs. En conséquence, il te sera nécessaire d'anticiper la menace, et de ne jamais te laisser surprendre.

  • Très bien, et comment allons-nous procéder ?

  • C'est très simple... comme... avant de terminer sa phrase, le mage se téléporta les poings déployés devant moi, avant de disparaître et reparaître en me les assénant droit dans l'estomac... ceci.

Je ne pus que vomir pour répondre.

  • Comment t'ai-je battu ? reprit le porteur de broche.

  • Comme un fourbe ? Ce n'est plus de l'anticipation que vous me demandez d'avoir, mais le pouvoir de lire l'avenir ! Comment puis-je savoir où vous aller viser pour me blesser ?

  • C'est à toi de le déduire. Fais confiance à tes sens. Quand ton corps en aura assez d'être meurtri, peut-être réagira-t-il avant même que tu ne le lui en donnes l'ordre... Ta réaction m'étonne. N'es-tu pas le Gilgamesh, le soldat d'élite de cette île ? Est-ce peut-être ta fierté que je dois toucher plutôt que ton corps pour tirer quelque chose de toi ?

  • Assez ! hurlai-je, avant de me ruer sur mon insaisissable adversaire, dont les téléportations multiples réduisaient à néant le succès de mes frappes.

  • Cesse de te mettre en colère pour des futilités ! Il te faut écouter ton corps, et te battre en pensant à l'avance tes coups !

  • C'est plus facile à dire qu'à faire, surtout pour quelqu'un de votre nature !

Une force étrange me propulsa contre la pierre, avant de me traîner tout le long jusqu'à son sommet, et de me relâcher pour que je m'écrase au sol. Heureusement, quelques secondes avant l'impact, cette force me retint, et me relâcha sans encombre.

  • Tu parles trop Gallen. Arrête de trouver des excuses, et frappe-moi !

Mon prodigieux mentor se téléporta après un coup de poing, et j'ignore si ce fut par chance ou par talent, mais je parvins à bloquer le coup de coude qu'il voulait m'asséner.

  • Au moins un que vous ne me porterez pas, le narguais-je.

  • Recommence. trancha-t-il, toujours stoïque, les bras croisés dans son dos, presque condescendant. »

 Nous sommes un autre jour, toujours dans ce cercle de pierre, et le mage est toujours à mes côtés, mais cette fois, il a une autre leçon à m'enseigner.

« Tu sais Gallen, les années à venir vont t'éprouver. Tu vas endurer bien des conflits. Tu vas devoir sacrifier quantités de choses, et te montrer parfois cruel...

  • Qu'importe ? Si vous tenez votre parole... peu importe ce que je serai amené à faire... peu importe si même j'y prends du plaisir... tout sera effacé dans les liens du temps. Je ne serai alors jamais le monstre que vous me décrivez, j'agirai en toute impunité certes, mais pour empêcher tous les drames.

  • Eh bien... je vois que tu as déjà réfléchi à la question...

  • Depuis le premier jour où vous m'avez parlé de revoir Edwanna.

  • Alors passons à ton entraînement. Aujourd'hui je vais tester tes capacités à détruire une cible en vol.

  • J'ai déjà pratiqué cette discipline, en tant que garde-tempête.

  • Et bien je vais en juger par moi-même. »

Le mage fit s'envoler un gros caillou, et de mon côté je décochai une flèche, mais au moment de toucher sa cible, le magicien changea la course du premier caillou en en lançant un second dans le premier. Je le regardais avec suspicion, et lui haussait les sourcils, comme pour renforcer ma médiocrité. Je réitérais mon action, en anticipant la possibilité qu'on revienne altérer la trajectoire de ma cible, à tel point même que je tirai à côté.

« Aurais-tu peur ? C'est troublant n'est-ce pas, que de ne pas pouvoir se fier à ses sens ?

  • Je ne comprends pas le but de vos exercices. Dans la réalité, personne n'usera de magie pour échapper à son destin. Comment suis-je sensé parvenir à anticiper vos manœuvres ?

  • Si tu parviens à anticiper des phénomènes que tu ne peux pas observer dans la réalité, alors tu seras assurément capable d'anticiper des trajectoires normales.

  • Que voulez-vous dire ?

  • Si tu regardes attentivement, tu peux voir que l'espace se courbe légèrement au moment où apparaît la pierre que je téléporte, comme si tu voyais le monde à travers une fenêtre, légèrement déformé.

  • Et alors ?

  • Si tu entraînes tes sens à percevoir ce changement infime, ce reflet presque imperceptible, pour agir en conséquence, alors tu n'auras aucun mal à analyser rapidement les situations disons plus... communes.

  • Mais il faudrait des yeux de rapaces pour observer ce que vous me dites en à peine une seconde !

  • Une volonté de fer et une pratique assidue suffiront, car vois-tu, mélanger les espèces peut avoir des effets néfastes. »

 Nous reprîmes l'entraînement, et je m'appliquai à mettre en œuvre les conseils prodigués. Pourtant, au moment de lâcher ma flèche, une vision troubla mon esprit.
Voyez-vous, ce n'était pas de grandes scènes, ce n'était pas de grands dialogues, juste des images, comme des peintures, des instants figés mais infiniment douloureux, comme si mon formateur et bourreau choisissait avec attention, de me montrer les instants de la vie de mes proches disparus les plus poignants ou les plus tragiques.

Une première image, puis une seconde et une troisième ; je gémissais de douleur et le porteur de broche arborait un sourire franc et bien dessiné sur son visage d'assurance pure, tandis que je manquais invariablement mes cibles.

« Ce n'est pas du jeu ! hurlai-je.

  • Allons, est-ce là donc tout ce que Tortuga peut offrir de mieux ? Est-ce là le champion que j'ai choisi ? Tu n'es rien d'autre qu'un geignard qu'il faut ébranler pour pouvoir en tirer quoi que ce soit.

  • Assez ! Je décochai une flèche contre le mage, mais il la brisa d'un clin d'œil, avant de me la renvoyer tête la première dans la paume, de me soulever avec son esprit, de me faire embrasser chaque pierre composant le cercle, et de me guérir, avant de reprendre tout son calme, moi dans ma position initiale.

  • Mon enfant, t'es-tu apaisé ? Il est bien inutile de tenter quoi que ce soit contre moi. Cette colère qui t'anime, elle doit être dirigée vers les continentaux, et ton investissement, non dans ma destruction mais dans la maîtrise de tes propres sens.

  • Vous n'avez de cesse de me dire que je suis un moins que rien !

  • Et c'est la vérité. Tu te mets en tête que tu es quelqu'un de bien différent de ce que tu fus il y a deux années. C'est un mensonge. Vous nourrissez l'illusion d'évoluer, de changer de personnalité, et parfois les gens autour s'étonnent de ces changements, mais en réalité vous demeurez bien une seule et même personne, capable du pire et du meilleur, et tout ce que vous condamnez, en définitive, il ne vous est pas impossible de l'embrasser un jour.

  • Voulez-vous dire que je suis condamné à rester un enfant à vos yeux ?

  • Absolument pas. Si tu avais écouté ce que je viens de dire, c'est tout l'inverse. J'attends que tu brises tes chaînes et que tu deviennes le vrai Gilgamesh, celui qui n'a pas peur de se salir les mains, celui que personne ne peut toucher ni vaincre.

  • Et comment puis-je bien devenir une telle personne ?

  • En cessant de te plaindre et de geindre au moindre échec. L'échec est dans votre nature, c'est la composante principale de votre apprentissage, et c'est parce qu'il y a l'échec qu'il y a aussi la perfection. Heureusement d'ailleurs, sinon la pensée n'impliquerait pas toutes ces subtilités qui font la richesse de mon divertissement.

  • Vous êtes un manipulateur. Mais je dois vous reconnaître un talent certain, à la mesure de vos capacités je dirais.

  • C'est flatteur, mais il est un homme qui s'est hissé à mon rang sur cette île, un homme que tu as mis à mort d'ailleurs.

  • Pourquoi me reparler d'Assalice ?

  • Parce que si tu l'as détruit en ce jour, ses œuvres perdureront dans le temps, et quand je dis ses œuvres, je veux dire ses descendants. Comme toi il a eu un rôle à jouer, même si pour une fois j'y ai été étranger.

  • Mais son engeance est condamné à périr. Nul ne peut survivre à l'exil.

  • Tu en es bien sûr ? Assalice n'est-il pas parvenu à réaliser ce que personne n'a réalisé avant lui ? Pourquoi la femme porteuse de son enfant en serait incapable ?

  • ... vous avez raison.

  • Allons, reprenons.

  • Une dernière question. Comment vais-je devoir procéder ? Devrai-je arriver en conquérant, armé de mon épée et de mon armure, et mettre à mort tous les impériaux ?

  • Non, seul tu n'as aucune chance de parvenir à ton but. Il te faut recruter des généraux, ceux que l'empire saigne un peu trop, ou néglige plus que de raison. Ils sont au nombre de onze, et tu devras les trouver un peu partout dans l'archipel. Pourtant si tu parviens à les unir, alors l'empire tremblera de peur à la simple mention de ton nom.

  • Vont-ils se laisser convaincre si volontairement ?

  • Bien sûr que non. Tu te heurteras à des cultures différentes de la tienne. Les gens ne seront pas aussi soudés qu'ils peuvent l'être ici ; il faudra mériter leur confiance.

  • Mais combien de temps va me prendre cette mission ?

  • Des dizaines d'années peut-être.

  • Je vous demande pardon ?

  • Où est donc passé ton discours sur l'impunité et le peu d'importance des actes que tu aurais à commettre ? Tu te dois de sacrifier cette vie pour espérer la revivre Gallen, c'est une condition du marché, tu t'en rends compte à présent.

  • Oui... après tout vous avez raison. Mais je n'imaginais pas l'ampleur de la tâche.

  • Ta colère t'aveugle. C'est légitime. Tu te sens prêt à soulever des montagnes pour venger les tiens, mais parfois les plus grands combats sont livrés en nous, dans notre tête, et résident dans les sacrifices que l'on est prêt à faire pour arriver à un but.

  • Je... poursuivons la leçon. »

          J'ai passé la journée à m'entraîner à percevoir ces changements subtils de l'espace et du temps, et mon surnaturel mentor me surprenait parfois en allant toujours plus loin dans la démesure, me téléportant parfois moi-même à un autre endroit, dans le but que je corrige l'angle de tir immédiatement, pour ne jamais me laisser surprendre.

          « Monseigneur, pardonnez ma coupure, mais est-ce que cela veut dire que l'homme aux pouvoirs savait exactement ce qui allait se passer ? Vous dites qu'il était au courant de notre existence, nous les onze sous votre commandement ?

  • Exactement, c'est ce que je veux dire, Jérisor.

  • C'est fascinant. C'est tout bonnement fascinant.

  • J'ai trouvé ça terrifiant pour ma part, du tout début où j'ai fait sa connaissance, à cet instant précis, autour de cette table, dans la douceur d'une nuit attentive. Un homme ne devrait pas avoir accès à tant de pouvoir, et ne devrait pas être en mesure de façonner les destins à sa guise.

  • Pardonnez-moi à mon tour, mon seigneur, mais de la propre confession du porteur de broche, n'a-t-il pas mentionné des menaces plus grandes que lui ? Est-ce à dire qu'il existe d'autres individus de son genre... ou pire ?

  • C'est ce qu'il a laissé croire, en effet. Je n'ai aucune certitude sur ce point, si ce n'est que je suis de plus en plus porté à croire que nous sommes des marionnettes dans ses mains, et que les choix qu'il nous donne ne sont qu'illusoires, Saphar.

  • Comment cela ?

  • Il joue avec nos émotions, mais sait pertinemment que nous ne refuserons jamais sa proposition, car elle est bien trop alléchante pour que l'on s'en détourne. Il faudrait être le plus sage des hommes, le plus brave, le plus courageux et quelque part le plus comblé des êtres pour renier la moindre de ses promesses.

  • Je comprends.

  • Pardonnez-moi mon seigneur, mais une chose me brûle les lèvres.

  • Et bien parle, Casalé, je t'en prie.

  • Vous avez aujourd'hui cinquante-trois âges. Vous avez foulé le pied de ce continent quand vous en aviez vingt. Ma question est : Comment vous sentez-vous aujourd'hui ?

  • C'est une question tout à fait pertinente. Comment me trouves-tu ?

  • Plus sauvage encore qu'aux premières heures.

  • Et bien en vérité, bien que je sache que mes œuvres ici ne sont qu'éphémères, comme vous l'êtes en définitive, mes héritiers, je me sens fatigué de ce combat, cette haine que j'alimente depuis si longtemps. Heureusement que l'heure du dénouement est proche, car je commence à perdre la foi.

  • Vous perdez la foi ?

  • Oui Saduj. Je perds la foi. Le temps est un bien cruel ennemi, et le seul moyen de le défaire est de l'éprouver. N'est-ce pas là une bien curieuse contradiction ?

  • À... n'en pas douter, pour ce qui vous concerne tout du mois. Sommes-nous vraiment éphémères ?

  • Et bien oui, Saduj. Si je gagne... Non. Quand j'aurai gagné, les liens du temps s'emmêleront, et je serai renvoyé bien des années auparavant, et nous ne connaîtrons jamais.

  • Je...

  • Qui a-t-il ? Pourquoi cette détresse dans ton regard ?

  • Car... je n'éprouverai alors jamais le sentiment de joie intense qu'est celui de me battre à vos côtés.

  • Que vous arrive-t-il ? Pourquoi vous mettez-vous tous à parler dans votre coin ?

  • Mais, mon seigneur, quel est le but de cette mission, pour ce qui nous concerne ? Si vous disparaissez, alors vous nous condamnez à l'esclavage des impériaux. Gilgamesh ne répond pas, et se perd quelques secondes dans ses pensées égoïstes, car en effet, il n'avait pas pensé à ce détail.

  • Je vous fait la promesse de revenir quoi qu'il arrive, et de vous libérer.

  • Mais comment vous souviendrez-vous ?

  • Il le faudra bien, ne crois-tu pas, si je veux changer mon destin ?

  • Je vous fais entièrement confiance.

  • Moi aussi, mon seigneur !

  • Vous avez et aurez toujours mon appui !

  • Bien, maintenant ce détail réglé, retournons à mon histoire. Au terme de mon entraînement, j'eus accès à toutes les pensées de toutes les personnes que je perdis au cours de mon existence. Je vis à quel point le vice d'Assalice était abyssal, et tout l'amour que m'avait porté Edwanna, même si ses pensées la tourmentaient au moins autant que les miennes. Je me nourrissais de ces vérités pour répondre aux attentes de mon mentor mystique, et lui me récompensait en m'en apprenant toujours davantage ; il pensait me punir en fait, mais j'avais dépassé le point où la douleur m'était insupportable, pour l'accueillir comme une amie. »

 Je vis comment Assalice était parvenu à dompter le foenärd, en risquant maintes fois sa vie dans l'opération, comment il parvenait à endoctriner n'importe qui grâce aux fleurs qu'il collectionnait, où la signature qu'il choisissait en déposant une variété plutôt qu'une autre sur la scène du crime. Je vis les conversations qu'il avait eues avec Edwanna, la poussant toujours un peu plus dans la confusion... et vers la fin qu'on lui connaît.

Je vis aussi pourquoi il avait fait assassiner tous les Farighan, et non pas seulement Farhen, comme tous les « disparus » qui avaient lu clair dans son jeu. Enfin, la vision de la mise à mort du mentor auquel je dois ce nom me fut révélée. Il se battait avec acharnement, protégeant même son assassin quelques fois, avant d'être entravé d'une épée, puis jeté en pâture aux infâmes créatures. La colère bouillonnait en moi, à chaque fois que cette image me revenait à l'esprit, contre les mises en garde de l'homme aux yeux sombres.

De la médiocrité de mes débuts, j'évoluais vers un niveau passable, me hissant toujours plus vers les sphères de la perfection. Au bout de quelques mois, j'avais développé mes sens et diminué considérablement le temps nécessaire à réaliser des actions. Je pouvais décocher des flèches dans n'importe quelle direction, et anticiper les téléportations ; j'étais prêt.

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