Chapitre 16

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Il se tenait devant la porte de la cabine du capitaine. Les poings serrés, il s’imaginer les phrases qu’il allait prononcer face au pirate. Ou plutôt, au cardinal. Meribi était resté assis sur le gaillard avant, mais observait son ami avec grande attention. Il l’encouragea d’un geste de main, mais ce ne fut pas assez pour Earl. Il sentait que ses genoux pouvaient flancher à tous moments, sa respiration était rapide et ses doigts tremblèrent lorsqu’il toqua contre le bois.

— Entrez.

Il tourna la poignée et pénétra dans la pièce. Le capitaine se trouvait assis devant son bureau, des papiers éparpillés jusqu’au sol, des instruments de navigation les maintenaient sur la table. Le phénix était plongé dans son travail et ne fit pas attention à son invité surprise.

Earl se permit de prendre place proche du bureau, sur un petit tabouret, essayant de se faire discret. Arawn l’observa faire du coin de l’œil et sourit avant de se replonger dans sa lecture. Le garçon se permit d’examiner le contenu des cartes dispersées devant eux, ainsi que les quelques bouts de papier griffonnés.

— Que puis-je faire pour toi ?

Le nouveau mousse sursauta face à la voix grave de son vis-à-vis. Le plus vieux avait relevé la tête et le jeune homme se rendit compte de son air fatigué depuis la tempête. Il n’avait pas dû prendre de repos depuis deux jours et semblait préoccupé par quelque chose.

— Vous allez bien ?

Arawn fut surprise par cette question. Il se redressa complètement pour s’adosser à sa chaise. Ses lombaires étaient douloureuses ainsi que sa nuque, ses yeux l’irritaient : la fatigue irradiait son corps.

— Je vais bien, merci de t’en soucier.

Le garçon ne fut pas rassuré à ces mots, car le pirate conservait cette expression soucieuse.

— Tu voulais quelque chose en particulier ? C’est bien la première fois que tu viens me voir de ton propre gré.

— Je… J’ai…

Il chercha ses mots. Toutes les phrases qu’il s’était imaginé prononcer s’étaient envolées à la seconde où il avait posé le pied dans la cabine. Il se tritura les doigts, le regard posé devant lui.

— Je te fais si peur ?

— Non ! Bien sûr que non !

— Tu sembles pourtant angoissé à l’idée de me parler.

Earl comprit qu’il lui était inutile d’essayer de chercher à lui mentir pour couvrir l’équipage et les informations qu’ils lui avaient donnés sans l’accord de leur supérieur.

— On m’a dit que vous aviez gardé mes effets personnels qui se trouvaient sur l’Isenor, c’est vrai ?

— Ils se trouvent dans la valise proche du lit, je n’y ai pas touché depuis.

Le jeune homme scanna la pièce et tomba sur la malle en question.

— Puis-je ?

— Ça t’appartient.

Il le remercia et se rua pour l’ouvrir, vérifiant que tout soit présent. Un soulagement traversa son corps lorsqu’il prit en main les livres qu’il avait emmenées à bord. Il y avait également quelques-uns de ses vêtements, mais il eut une mine renfrognée lorsqu’il les observa. Il préférait de loin les habits qu’on lui avait offerts à bord, plutôt que ces tissus qui lui rappelaient d’où il venait.

— Tu aimes lire donc ?

— Oui, c’est une passion que m’a transmise ma mère.

— Ta mère… Sibel, c’est ça ?

— Oui.

Le capitaine l’observa, assis à même le sol, livre en main, les feuilletant lentement.

— De quoi parlent-ils ?

— Euh… Des légendes et des mythes de la mer.

— Tu t’intéresses à ça, mais ne crois pas en l’existence d’Ino ?

— Je… Je n’en suis plus si sûr désormais.

Les yeux sombres du phénix ne cessaient d’examiner chaque parcelle du visage du plus jeune, les yeux fixés sur les pages de son bouquin.

— La mer sait quelque chose que nous ignorons, c’est un fait. Ça l’a toujours été. Qu’en penses-tu ?

— Je pense que la plupart de ces légendes sont fausses.

Earl referma son livre d’un coup sec et fixa son interlocuteur.

— Mais je suis la preuve vivante que certaines d’entre elles sont vraies.

— C’est exact.

— Avez-vous déjà eu affaire à… d’autres légendes.

— Oui. Anouk en abrite un certain nombre, pas que des Mannred.

— Il existe d’autres… créatures des mers ?

— Les sirènes ne sont pas que des mythes, il en existe plusieurs espèces différentes. De même pour le Kraken, il est bien réel.

L’énonciation de ces êtres légendaires qui avaient toujours été classés dans l’imaginaire des gens fit frissonner le garçon. Peut-être qu’Ino est bien réel…

— C’était la seule chose dont tu voulais me parler ?

— Non. Mais je ne pense pas que ce soit le bon moment pour vous questionner là-dessus.

— Il n’y a pas de meilleur moment que lors d’une panne de vent. Je n’ai rien à faire, alors discutons. Je n’ai pas pris le temps de m’excuser correctement pour mon comportement envers toi.

— Ce n’est rien. C’est ce qu’un capitaine ferait pour protéger son équipage et obtenir des informations d’un prisonnier.

Arawn se leva calmement et incita Earl à lui suivre jusqu’aux fauteuils installés dans le coin de la pièce.

— Alors, que voulais-tu me dire ?

— Asan m’a expliqué ce que vous êtes, vous et l’équipage.

L’expression du capitaine se tendit un bref instant avant de se radoucir.

— Et donc ? Que veux-tu savoir précisément ?

— Ce que signifie votre statut. Et celui de votre équipage.

Le phénix prit une grande inspiration et débuta son récit.

— Avant de t’expliquer ce que je suis, tu dois en connaître l’origine. Lorsque la navigation est apparue sur Manhal, elle a rendu possibles des échanges commerciaux et des voyages dans de nouvelles contrées. Émergea la piraterie : des forbans assoiffés d’obtenir des richesses incommensurables par tous les moyens, et souvent les plus sanguinaires. C’est de là que sommes nées les cardinaux : un groupe de capitaines capables de faire régner l’ordre sur ces eaux, mieux que la marine royale.

— Et le terme Vinmeri ?

— Il nous a été donné par les autorités, des « vide-mer » qui se débarrasse des navires encombrant et gênant, comme ceux de la marine royale ou des forbans un peu trop téméraires.

— Donc vous êtes un équipage de renom ?

— On peut dire ça.

Earl ne répondit rien, réfléchissant aux informations qu’il avait obtenues. Il comprit l’agacement d’Iter et quelques paroles de son père. Il se souvint qu’un matin, un navire était entré au port dans un piteux état et seule la moitié de l’équipage rentra chez eux. Le petit garçon qu’il était avait réussi à s’immiscer hors de sa chambre pour écouter à la porte du bureau de son paternel. Il l’avait entendu discuter avec un autre homme qu’il ne reconnaissait pas. « C’est un fléau pour nos mers ; aucun de nos hommes n’est en sécurité ; nous devons y mettre un terme ». Sans trop comprendre les quelques phrases qui lui semblaient importantes, il était retourné dans sa chambre avant que la gouvernante ne vienne le « réveiller ».

Son géniteur devait sans doute parler du traité d’Amphéo pour anéantir la calamité que suscitaient les pirates sur les eaux de l’archipel, mais surtout les Cardinaux, qui semblait ne faire aucune différence entre les forbans et les autorités.

— Avais-tu une autre question ?

— Vous semblez soucieux. En suis-je la cause ?

— Indirectement.

Le capitaine marque une pause, puis reprit.

— Le marchand que nous avons rencontré à mentionner un avis de recherche a ton nom.

— Du gouvernement…?

— Une récompense est à la clé. Je ne connais pas la somme, mais je suis persuadée qu’elle doit être élevée pour un Mannred.

— Qu’allez-vous faire ?

Les deux hommes se regardaient, s’observaient, se jugeaient. Earl se questionnait : pouvait-il faire entièrement confiance en cet homme ? Ou devait-il s’en méfier malgré les apparences ? Arawn ne lui laissa pas plus de temps d’être perplexe.

— Doutes-tu de mon hospitalier ?

— Il y a de quoi l’être. Vous m’avez enfermé, puis torturé—

— Je ne suis pas comme Thassafer.

Earl l’observa d’un air vexé avant de reprendre.

— Enfermer, torturer, puis accepter à bord comme simple voyageur. Certains membres de votre équipage me considèrent presque comme l’un des vôtres. J’ai de quoi me poser des questions.

— Cela te déplairait-il ?

— Quoi donc ?

— De faire partie de l’équipage.

Le jeune homme ne répondit pas, couper court par cette question. Pour dire vrai, il n’y avait jamais songé. Certes ils les enviaient pour leurs vies de pirates, mais ce n’étaient pas ce qu’ils étaient.

— Vous m’accepteriez ?

— Sans hésitation.

— Pourquoi ?

— Tu es encore jeune, tu apprends vite et l’équipage t’a déjà accepté à bord, pour la plupart.

« Pour la plupart » ?

— Tu n’as pas encore pleinement rencontré Lenry, qui n’apprécie pas ta présence sur le pont.

— Qui est-ce ?

— C’est le maître d’équipage, c’est lui qui donne les ordres lorsque moi ou Asan sommes absent.

— En quoi est-ce que je le gêne ?

— Ce n’est pas que toi, il n’apprécie pas grand monde.

Une agitation soudaine sur le pont attira leur attention, mettant fin à leur conversation. Le phénix retint son nouveau mousse avant de rejoindre la porte.

— Si, après t’être rendu à Basal, tu souhaites rester à bord, tu es le bienvenu.

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