32. Concurrence

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Nous avons discuté après ce soixante-neuf. Et nous n’avons dansé à deux, sexe contre sexe, que vers trois heures du matin.

Le réveil a été assez difficile. Une douche tiède a été nécessaire pour débrouiller le cerveau avant d’enfiler mon tailleur gris et crème.

Je rejoins la cuisine. La petite est en pyjama devant son bol de céréales et me démontre ses prédispositions en calcul mental :

— Tu prends deux douches par jour ?

— Ça m’arrive, surtout quand je veux être très propre. C’est important quand on rencontre son chef pour la première fois.

— J’adore ton costume.

— Merci, c’est gentil.

Marion arrive derrière-moi pose ses mains sur mes épaules et m’embrasse sur la joue :

— Assieds-toi. Tu veux quoi ?

— Du thé, tu as ?

— Du thé !

Elle avance d’un pas léger vers le meuble de cuisine et Maelys me confie :

— Je crois qu’elle t’aime bien.

Cette révélation innocente me fait sourire. Marion marmonne une chanson en me servant, l’humeur légère. Elle passe une main dans les cheveux de sa fille et lui dit :

— Allez, dépêche-toi, Claire nous attend !

La voix est maternelle, démêlée de toute autorité. Rien ne saurait effacer le sourire du visage de Marion. Maelys le constatant, elle demande :

— T’es heureuse parce que tu vas voir Lucas ?

— Non, parce qu’Élodie est là.

Son honnêteté qui me va droit au cœur et lorsque Marion tourne le dos, sa fille me chuchote :

— Tu vois, je te l’avais dit.

J’opine en souriant. Si Maelys pouvait me préférer à Lucas, est-ce que Marion en serait influencée ? Si l’avenir changeait, comment réagirait Lucas ? Sûrement moins bien que le week-end dernier. Marion n’est pas n’importe qui pour lui non plus. À tous les deux, elle est notre fantasme de jeunesse.

Le petit-déjeuner passé, une certaine complicité tissée avec Maelys, je reprends la route, l’esprit, le corps et le cœur tous trois en désaccord. Cela s’emmêle tant là-dedans que ça m’en rend malade. Ces dernières heures m’ont laissé l’image de ce que pourrait être une vie de couple, une vie de famille, sereine et saine. Élisa ne saurait me donner aucune stabilité du genre, car elle est encore jeune et fantasque. En revanche, Marion dessine un idéal, et l’entente que j’ai avec Maelys abonde dans ce fantasme. Vivre à Rennes, avec elles, ce serait génial. Mon esprit est d’accord avec ça et pourtant il dit que ça serait rompre les liens avec Lucas. Mon cœur me crie qu’il s’en fout de Lucas, que la vie rêvée est à portée de doigts. Mon corps s’épuise de cette bataille et me hurle de me décider.

En tailleur, visage découvert, revivant en boucle ce petit-déjeuner, je gagne le centre tout neuf que je dois intégrer, un beau bâtiment en périphérie de Rennes. En me garant sur le parking, je chasse mes pensées privées. Quel que soit mon avenir, il est à Rennes, il me faut donc faire bonne impression, celui d’une femme forte, déterminée et courtoise.

La brise bretonne agite ma veste que je boutonne tout en avançant, droite sur mes talons. Un homme surgit de l’entrée, en costume brun sans cravate s’avance vers moi. La couleur a beau être démodée, elle lui sied bien. Ses cheveux blancs tondus court, le menton imberbe lui donne l’air de quelqu’un de simple tandis qu’une Rolex doré au poignet trahit son salaire. Sa minceur révèle son goût pour la course à pied ou le vélo. Le soixantenaire traverse le parking à ma rencontre, puis après avoir remonté ses petites lunettes rondes sur son nez, esquisse un sourire en me tendant la main :

— Élodie, je présume ?

— À quoi vous voyez ça ?

Il a un rire grave et rayé agréable. Cette réponse simple à mon manque caustique de rhétorique le rend tout de suite sympathique.

— Entrez ! Je vais vous présenter votre territoire. Beaucoup de vos collaborateurs font le pont, mais vous rencontrerez notre service minimum.

Le bâtiment sent le neuf, et il est plus spacieux que celui dans l’Essonne. En effet, il y a peu de monde. Les bureaux sont quasiment vides, exception faite de celui à côté du mien. On me présente la responsable de ma clientèle, une fille au physique attractif, mais à l’expression apathique.

— Voici Clémence. Elle gère les relations courantes avec les clients et la comptabilité. Elle vous déchargera d’une grande partie administrative.

Elle est très neutre dans sa façon de ma saluer, presque froide, un peu soumise dans le regard. Peut-être mon faciès la gêne-t-elle. Le téléphone sonne, et elle se tourne pour se pencher vers le bureau, présentant des fesses rondes mais musclées. Elle a un corps parfait, et juste un air pincé. Sa voix est neutre, mais pas désagréable. Lorsqu’elle raccroche, le directeur me conduit déjà vers les laboratoires.

— Cette porte donne sur l’usine de production. La politique de ce centre est l’homéopathie. Paris distribue assez bien de saloperies, ici on conçoit les médicaments de demain.

Alors qu’il ouvre la porte du laboratoire de recherche, je ne dis rien, mais il me surprend qu’il critique le siège de la société.

Il y a deux filles en blouse qui maintiennent les expériences en cours :

— Ici, on étudie et on conçoit les médicaments de demain. Aujourd’hui nos produits n’ont pas le vent en poupe, ils concurrencent la pharmaceutique actuelle, mais les réseaux sociaux élèvent les consciences au sujet de la médication. Les gens veulent de moins en moins de molécules dont ils ne savent rien. Lorsque le marché commencera à s’effondrer, nos produits s’arracheront. Vaccin contre le SIDA, potions préventives contre certains cancers… À chaque maux que l’Humanité connaît, la nature dispose du remède. Il suffit de le trouver et de le distribuer.

Je serre la main des deux laborantines, sans me montrer particulièrement amicale, pour préserver une certaine barrière en plus de celle que mon faciès occasionne. Nous passons entre les paillasses neuves, puis tout en caressant le vivarium des souris blanches, je questionne :

— Il y a un chef d’équipe ?

— Oui, Romuald. Il aurait aimé être présent, mais il est en vacances au Pérou.

— C’est la mode

Il y a un bon feeling dans ces lieux, un bon feeling avec le directeur, et cela ne m’encourage qu’à venir vivre ici.

— Nos partenaires chinois arrivent d’ici une heure, je propose que nous allions à leur rencontre.

— D’accord.

C’est lui qui me conduit, jusqu’à un hôtel. La délégation chinoise arrive, composée de trois hommes et d’une femme. Elle reste un peu en retrait, une tablette serrée contre la poitrine.

— Bonjour ! s’exclame le directeur.

Serrage de main, regards appuyés sur mon aspect, puis le directeur leur annonce :

— Nous avons réservé un restaurant à quelques pas d’ici.

Quand il dit quelques pas, il s’agit du restaurant de luxe appartenant au même propriétaire que l’hôtel. On nous installe sur des grandes chaises en osier autour d’une table ronde, et aussitôt un chariot de bouteille de whisky nous est présenté. Le directeur articule distinctement en anglais :

— Ma collaboratrice est amatrice de whisky. Je vous propose donc de commencer par un petit verre.

Les chinois sont souriants, bons vivants. Après le whisky, les plats arrivent et le directeur choisit un vin rouge dont le goût en bouche me laisse une impression de jamais vu. C’est donc ça le bon vin ? Les chinois sont emballés. Et le champagne qui suit le fromage rend nos invités complètement pompettes. L’un d’eux déballe un peu sur nos concurrents et dans les balbutiements d’anglais à l’accent chinois bourré je discerne « three weeks. » Faisant remonter dans mon cerveau les leçons d’anglais comme on agite la vase au fond d’un étang, je lui réponds avec un accent américain inspiré des séries télés :

— Ce sera du travail de merde.

La table se fige, y compris mon directeur. J’ajoute :

— Si quelqu’un chez nous vous a proposé un résultat en trois semaines, il n’a pas tort, c’est le temps d’incubation des bactéries. En revanche, le rapport sera succinct, basé sur des résultats bruts, il n’y aura aucune réflexion sur ce qui a été obtenu. Lorsque vous obtenez des données, vous devez prendre du recul, les analyser, les recouper avec d’autres études. Nous pouvons le faire, sans aucun souci, votre pognon, des résultats idiots, mais pas une véritable étude.

Mon anglais est peut-être approximatif, mais les mots me sont venus dans une fluidité qui m’impressionne moi-même. Le chinois me demande dans la langue de la négociation :

— Et combien de semaines, pour vous ?

— Cinq.

— Si vous descendez à quatre, nous vous prenons.

— Quatre, c’est jouable, me dit le directeur.

— Non, cinq, et le rapport à la fin de la cinquième semaine. Je ne négocie pas sur le travail de mes équipes. Je fais de la qualité sinon rien.

Celui à ma droite, pose sa main sur mon épaule et rit :

— You are the French Two-Face !!

Il éclate de rire, laissant mon directeur et moi-même perplexes, avant qu’il ajoute dans un anglais difficile à entendre :

— Vous avez une collaboratrice intraitable. Elle connaît son sujet. Cet après-midi, nous signons !

Mon patron se détend brutalement, puis interpelle le serveur :

— Six cognacs avec les cafés.

Le soir, je rentre terrassée par le déjeuner d’affaire. Nous les avons fait trop picoler. Tout le reste de l’après-midi, pendant la visite de nos locaux, nos alliés m’ont surnommée : the French Two-Face. Ils ont l’impression de faire affaire à quelqu’un d’envergure, m’a expliqué le patron. Et les chinois aiment la franchise, ce qui nous aide beaucoup.

J’ai picolé trois litres d’eau et fait trois allers et retours aux toilettes du centre pour atténuer l’effet de la gueule de bois. Les WC seront la pièce que j’aurais le plus visité.

Lorsque je sonne à la petite maison, je me sens plutôt bien. Maelys m’ouvre sans voir Marion et mon frère qui la rejoignent depuis la véranda. La petite blonde me lance :

— Lucas est déjà là. Je ne lui ai pas dit que tu étais toute nue avec maman.

Aux mines malades de Marion et Lucas, j’en déduis que la voix de la gamine a porté jusqu’à eux. J’avance pour faire la bise à Lucas, et il m’esquive. Marion monte aussitôt au créneau :

— Maelys, va jouer dans ta chambre.

L’autorité dans la tessiture ne laisse aucune alternative à la fillette qui ferme la porte de sa chambre. Nous restons dans la véranda, et Marion articule en devinant les pensées qui perturbent mon frère :

— Élodie et moi, ça remonte au collège. Elle m’avait écrit un poème, et depuis ce temps-là, on est toujours restées proches.

— Je m’en fous, dit-il. Du moment que vous êtes heureuses.

Marion, prend le visage de Lucas entre deux doigts et lui ordonne :

— Regarde-moi.

Lucas soutient avec difficulté les yeux de son amour de toujours qui articule :

— Tu as dit que tu me prendrais avec mon passé. Élodie en fait partie.

— Je lui montrais juste mon tatouage hier, dis-je.

— Non, ne lui mens pas, tranche Marion. Regarde-moi, Lucas. On n’est pas encore ensemble. Alors ce qui se passe avec Élodie, ça ne regarde que moi.

— Je n’ai pas dit le contraire.

— Ouais, ben intègre-le aussi. Et fais la bise à ta sœur.

Lucas se force. Il n’est pas homophobe, mais il n’avait encore jamais vu en moi une rivale. Nous passons dans le salon, et elle lui désigne le sofa tout en me retenant par la main. Lorsqu’il la regarde, elle m’embrasse. Je garde la bouche close, trop gênée.

Marion sort les bouteilles d’alcool de son secrétaire puis lance :

— Bon ! On a le choix, soit on se fait la gueule toute la soirée, soit vous admettez tous les deux la situation.

— J’accepte, dit mon frère résigné.

Il croit qu’il doit abandonner, ce qui fait sourire Marion. Elle se penche et dépose sa bouche sur la sienne.

— Tu n’as pas compris.

Elle glisse une chaise, puis s’assoit en cherchant ses mots. Son regard croise le mien quelques secondes, j’y lis l’hésitation. Qui de nous deux va-t-elle choisir ?

— Lucas… J’accepte qu’on se remette ensemble, parce que tu me plais, parce que j’ai envie de passer ma vie avec un homme comme toi, et que je pense que tu ferais un beau-père génial pour Maelys. Mais il y a désormais une condition supplémentaire. Jamais tu ne t’immisces dans mon amitié avec Élodie. C’est une amitié plus forte que toutes les autres, donc c’est une amitié dont je ne peux pas me séparer. On peut être heureux tous les trois, ou on peut rester bons amis, mais je garde cette amitié.

La condition rabaissée d’amie m’est excessivement pénible, alors mon cœur, mon corps et ma tête espèrent tous trois que Lucas refusera cet amour bancal. Malheureusement, il est la gentillesse incarnée :

— D’accord.

Marion crie alors en direction des chambres :

— Tu veux boire quelque chose, ma puce ?

Maelys comprend que l’avis de tempête est levé et nous rejoint. Marion me regarde :

— Alors, ton entretien, raconte-nous. Whisky ?

— Non merci, je vais prendre un jus de fruit.

Elle affiche le même air surpris que Lucas, alors j’entreprends le récit détaillé de ce premier contact avec mon rôle de responsable.

Lucas est très différent de Tristan, dans la bienséance qu’il a de ne jamais aborder les sujets qui fâchent. Tristan aurait fini par revenir sur des questions ou des piques qui fâchent, mais Lucas n’aborde que les sujets qu’il aurait abordé en ignorant ma relation avec Marion.

Le repas aussitôt terminé, je suis partie à la douche la première, utilisant ma vue pour les observer. Elle a avancé sa chaise vers lui et leurs mains se sont trouvées. Toutefois, elle ne lui accorde pas de baiser et la conversation que je ne peux entendre prédomine sur leur gestuelle.

J’ai enfilé un shorty et un débardeur dépareillés. Je quitte la salle de bain avec aux pieds une claquette aux couleurs du drapeau anglais et l’autre aux couleurs du drapeau Jamaïcain. Cependant, les yeux de Lucas se portent sur mon tatouage apparent sur la cuisse, et le bras. Il ne fait aucun commentaire et j’en suis presque déçue.

— Tu veux prendre ta douche ? propose Marion.

— Non, je suis claqué, je la prendrai demain matin.

— Ça marche.

Lorsque Marion entre dans sa chambre, je me suis endormie, lessivée par ma journée. Elle se glisse contre moi, m’éveille malgré-elle et vient se blottir pour un câlin tendre.

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